La guerre de Karonga est une série d'affrontements armés qui se déroulent entre la mi-1887 et la mi-1889 près de Karonga, au nord du lac Malawi, qui opposent l'entreprise écossaise African Lakes Corporation et des éléments armés du peuple Ngonde d'un côté, et des commerçants Swahilis alliés aux Henga de l'autre. Au , on l'appelle la « guerre arabe » en dépit du fait que très peu d'Arabes au sens effectif du terme soient impliqués. Les faits sont antérieurs à la création officielle du protectorat britannique d'Afrique centrale en 1891, mais l'implication européenne, celle de l'African Lakes Corporation et celle des Allemands qui veulent empêcher la traite esclavagiste autour du lac Tanganyika en Afrique orientale allemande, rompt l'équilibre entre les Ngonde et leurs voisins, ce qui crée les conditions du conflit.
Situation antérieure La région à l'ouest du lac Nyasa (lac Malawi de nos jours) est peuplée par les Tumbuka, les Ngonde et les Ngoni, arrivés plus récemment au à la suite du Mfecane. Les Tumbuka sont impliqués dans le commerce de l'ivoire ; dans les années 1820-1830, les commerçants Swahilis, venus de la côte de l'océan Indien, financés par des fonds venant de Zanzibar, s'intéressent à l'ivoire et aux esclaves et supplantent les commerçants locaux. Dans les années 1870, l'African Lakes Corporation commence à s'intéresser à l'ivoire de la région et installe ses propres postes commerciaux sur les rives du lac au début des années 1880.
Populations locales vignette|Vues sur Karonga et le lac Nyasa (fin -début ).
Les Tumbuka sont probablement arrivés dans la région via la vallée de la Luangwa au . Au début du le terme désigne plusieurs sous-groupes ethniques dont le principal est connu sous le nom de Henga. Ils vivent dans de petites communautés éparses et indépendantes, dépourvues d'organisation centrale. Au milieu du , des commerçants vêtus « comme des Arabes », alors qu'ils viennent de la région d'Unyamwezi , commencent à pratiquer la traite de l'ivoire puis celle des esclaves dans la vallée de la Luangwa. Ils nouent des alliances avec les Henga, et leur dirigeant établit une dynastie gouvernant une fédération de petites chefferies situées sur les rives du lac. Dans les années 1830, cette dynastie Chikulamayembe est cependant en déclin et la région connaît une désorganisation politique et militaire.
Les Ngonde occupent la rive nord-ouest du lac, au sud de la rivière Songwe ; le peuple Ngonde est une branche du peuple Nyakyusa, lequel vit dans ce qui est l'actuelle Tanzanie, au nord de la rivière. Les Ngonde sont probablement arrivés au Malawi vers 1600 et peuplent densément la zone comprise entre la Songwe et la North Rukuru. Leur organisation politique repose sur des chefs locaux relativement importants et sur un « chef suprême » (paramount chief), dont le titre est kyungu, nom qui vient de celui de l'un des principaux lignages. Le kyungu est avant tout un chef spirituel qui ne dispose que de peu de pouvoirs séculiers sur les chefs locaux. La plaine de Karonga est favorable à leurs pratiques agricoles et les Ngonde étendent progressivement leur occupation territoriale ; jusqu'à la fin du , ils ne s'intéressent pas au commerce d'ivoire.
Les Ngoni de Mbelwa (connus aussi comme M'mbelwa ou Mombera) sont une branche des Ngoni dirigés à l'origine par Zwangendaba, qui commencent une migration depuis l'Afrique du Sud entre 1819 et 1822. Ils rejoignent le sud de la Tanzanie et y restent jusqu'à la mort de Zwangendaba au milieu des années 1840. Après cela, ils se divisent en plusieurs groupes. Un de ceux-ci, sous la direction de Mbelwa, fils du précédent, s'installe définitivement dans la région correspondant au district de Mzimba, en actuel Malawi, vers 1855.
Les Ngoni traitent les Tubumka/Henga comme une population assujettie, exigeant des tributs et pratiquant des raids afin d'obtenir des captifs. Ces derniers ne sont que rarement vendus aux commerçants swahilis, mais servent plutôt comme main-d'œuvre agricole servile ou comme soldats dans les régiments Ngoni. Des soldats Henga arrivent à fuir et à retourner vers leur foyer d'origine vers 1879, mais ils sont attaqués par les Ngoni et forcés à se déplacer vers le nord, en territoire Ngonde ; ces derniers les utilisent comme force tampon contre leurs ennemis. Les Ngoni de Zwangendaba avaient perpétré des raids contre les Ngonde dans les années 1840, et ceux de Mbelwa font de même dans les années 1850 puis 1870. Ils emportent à chaque fois un butin de bétail ; en conséquence, les Ngonde craignent ces raids Ngoni.
Arrivée des Swahilis et des Européens vignette|Colline de Mbande à l'époque actuelle.
Vers 1880, un groupe de commerçants Swahilis, établis à l'origine dans la vallée de la Luangwa, riche en éléphants et donc propice au commerce d'ivoire, envoient l'un d'entre eux, Mlozi bin Kazbadema, qui vient d'Ujiji en actuelle Tanzanie, pour être leur représentant dans la zone du nord-ouest du lac Nyasa. Il établit un camp près de la colline de Mbande, où réside le kyungu des Ngonde, environ vingt-cinq kilomètres à l'intérieur des terres, et un entrepôt à Chilumba, sur les berges du lac. Ce premier entrepôt est suivi d'autres, à partir desquels Mlozi pratique un intense commerce d'ivoire avec l'African Lakes Corporation qui possède elle-même un entrepôt à Karonga.
Les Européens de l'époque décrivent ces marchands comme des « Arabes » ; l'un d'entre eux distingue trois groupes : quelques « Arabes blancs », originaires d'Oman, un autre groupe dont les membres viennent des divers États arabes du Golfe, d'Iran ou du Baloutchistan et enfin, le groupe majoritaire, les « Mswahilis », composé de gens venus de la côte orientale du continent africain ou bien appartenant au peuple Nyamwezi, qui adoptent les mœurs arabes mais sont rarement musulmans. Les autres Nyamwezi, qui n'adoptent pas les mœurs arabes, travaillent comme gardes armés ; on les nomme à l'époque « Ruga-Ruga ».
En 1878, l'African Lakes Corporation, qui travaille en étroite collaboration avec les missions écossaises, commence ses activités de transport et de commerce dans le but de remplacer la traite esclavagiste par un commerce légitime ainsi que d'asseoir l'influence européenne. Ses représentants locaux, les frères John et Frederik Moir, en compétition avec les Swahilis, se concentrent sur le commerce d'ivoire et délaissent l'agriculture de rente. En 1883, l'entreprise met en place une base à Karonga afin d'échanger l'ivoire contre des marchandises.
Tensions croissantes Rivalités commerciales Les commerçants appelés « Arabes » par abus de langage connaissent un grand succès car ils proposent une large gamme de produits, armes et munitions, mais aussi outils et vêtements. Ces produits, pour lesquels les chefs africains sont disposés à échanger ivoire et esclaves, ne peuvent être concurrencés par ceux des magasins de l'African Lakes aux approvisionnements intermittents. Les Swahilis ont initialement de bonnes relations avec les Ngonde, mais comme beaucoup de leurs postes sont installés dans la zone d'habitat Henga, les Ngonde commencent à se méfier à la fois des Henga et des Swahilis.
À l'origine, les relations entre Mlozi et L. M. Fotheringham, représentant local de l'African Lakes Corporation, sont cordiales, mais elles se détériorent car la compagnie met du temps pour payer ce qu'elle doit, rechigne à fournir armes ou munitions, et ne propose qu'un approvisionnement limité ; est aussi en cause le fait que les Swahilis se consacrent davantage au commerce d'esclaves et qu'ils attaquent les populations Ngonde que la compagnie avait promis de protéger.
Les retards ou défauts de paiement de l'African Lakes viennent en partie de son financement, insuffisant pour la réalisation de ses plans ambitieux, mais aussi du fait que le commerce d'esclaves est intimement imbriqué avec celui de l'ivoire ; David Livingstone avait remarqué que les esclaves étaient employés à transporter l'ivoire vers les ports côtiers. Néanmoins, dans les années 1870, la majeure partie des porteurs étaient des travailleurs salariés et non des esclaves. Mais la demande d'ivoire par les Européens s'accroît, entraînant une diminution du nombre d'éléphants et les peuples des zones concernées se tournent vers le commerce d'esclaves pour compenser alors qu'ils utilisaient auparavant l'ivoire pour leurs trocs.
Après plusieurs années à essayer de démanteler le réseau commercial des Swahilis, l'African Lakes Corporation est, en 1884, pratiquement au bord de la faillite. Elle essaie de se relancer en signant des traités avec les dirigeants Ngonde des rives du lac, dans l'espoir de les empêcher de traiter avec les commerçants Swahilis. Les traités ne sont pas seulement commerciaux, mais comportent aussi des clauses de protection. Les Ngonde entendent par là se protéger des Swahilis et des Henga et pas seulement des Ngoni, ce qui est pourtant l'interprétation de la compagnie.
L'African Lakes Corporation avait été créée dans un but de bienfaisance, en coopération avec les missions écossaises, afin de lutter contre le trafic d'esclaves. Ses représentants locaux prétendent avoir signé de nombreux traités avec les chefs locaux autour de son poste commercial de Karonga. Il y a peu de documentation quant à cela, et certains traités semblent fallacieux ou imaginaires, mais plusieurs de ces accords prévoient effectivement une protection de la part de la compagnie, ainsi qu'un transfert de souveraineté des territoires concernés à son profit ; l'African Lakes ambitionne de devenir une compagnie à charte chargée d'administrer le territoire au nom de la Couronne britannique. Cette ambition est fortement critiquée par les missionnaires de Blantyre et le consul, A.G.S. Hawes, mais est soutenue par les missionnaires de Livingstonia.
Politique locale Les Ngonde se sentent menacés non seulement par les Ngoni, installés à quelque distance au sud, mais aussi par les Nyakyusa du nord. Les Nyakyusa et les Ngonde sont culturellement très proches, ce qui n'empêche pas les premiers de perpétrer des raids à l'encontre des seconds, considérés comme plus aisés. Afin de protéger leur frontière nord, les Ngonde autorisent l'installation de guerriers Henga, qui avaient été enrôlés dans les régiments Ngoni, mais qui s'étaient révoltés. Les Ngonde espèrent aussi utiliser les gardes armés swahilis pour protéger leur flanc sud. Les Swahilis préfèrent cependant rester en bons termes avec les Ngoni. Les Henga, qui sont avant tout des guerriers, ne s'adaptent pas à la vie agricole et n'arrivent pas à s'assimiler dans la société Ngonde ; ils arrivent cependant à éviter les raids des Nyakyusa.
Après la mort du puissant kyungu des Ngonde en 1878 ou 1879, son successeur, moins fort, est incapable d'assurer une gouvernance ferme. En 1885, plusieurs personnes, des hommes puissants parmi les Ngonde, signent les traités avec l'African Lakes et lui cèdent de vastes zones sans l'avis ou l'accord du chef suprême. De même, une faction prévoit de s'attaquer aux Henga sans que le kyungu soit au courant ; elle veut utiliser l'African Lakes pour s'opposer voire remplacer le chef suprême, lequel, en réponse, tente de s'appuyer sur les Swahilis pour renforcer sa position.
Outre ces conflits internes dans le territoire Ngonde, le dirigeant des Henga meurt en 1887. Ces derniers se divisent en deux groupes ; l'un, dirigé par le fils du dirigeant décédé, est composé des guerriers, l'autre groupe est celui des agriculteurs.
Guerre