Carl Ficke (ou Karl Ficke) né le 3 mai 1862 à Brême et mort le 28 janvier 1915 à Casablanca est un négociant allemand de produits agricoles qui s'est établi au Maroc au début du .

Ficke est l'un des principaux représentants des colons allemands du Maroc qui, en vue de préserver leurs intérêts économiques, menèrent une résistance acharnée contre la pacification française du pays.

Biographie

Origine et enfance Carl est né à Brême le fils de Heinrich Albert Ficke et de Catharina Adelheid Nehrmann. Ses parents se sont mariés en et ont eu cinq enfants dont deux sont morts trop jeunes, à savoir Johanne Sophie (1857-1860) et Carl Hermann Georg (1866-1875). Les deux autres frères de Carl étaient Johannes Heinrich Albercht né le et Wilhelm né le 24 mars 1864.

La famille Ficke était étroitement liée aux activités du port, le grand père et l’arrière-grand-père de Carl était respectivement docker et marin. Son père avait commencé sa carrière de marin dès l’âge de 15 ans, une carrière qui l’a conduit en Angleterre, au brésil, aux États unis, à Singapour et même en Australie. Il atteint New York en 1866 où il aurait probablement fondé une nouvelle famille sans divorcer sa première femme qui n’a plus de nouvelle de lui.

Depuis 1870, Carl vit avec sa mère et ses frères dans une maison construite par la fondation "Haus Seefahrt" pour le soin des marins et de leurs épouses. Son frère ainé Heinrich termine ses études et quitta Brême à l’âge de 20 ans pour le Gibraltar où il se lance dans l’export au sein de la société Franzius, Henschen & Co. À l'époque, les échanges commerciaux avec le Maroc se faisaient essentiellement à partir du Gibraltar dans le cadre du traité anglo-marocain de 1856.

Arrivée au Maroc Une légation allemande fut créée en 1872 à Tanger et de plus en plus de représentants commerciaux des entreprises allemandes commencèrent à se rendre au Maroc pour explorer de nouvelles opportunités d'affaires. En automne 1877, Carl Ficke quitta son foyer à l’âge de 15 ans pour rejoindre son frère aîné à Casablanca. En effet, sur les conseils de Theodor Weber, nommé consul allemand à Tanger en 1875, Heinrich fut déterminé à s’installer au Maroc et fonda sa propre entreprise à Casablanca appelée « Heinrich Ficke & Co » en . Il fait appel à Friedrich Brandt et Heinrich Toël comme copropriétaires l’année suivante. Carl, encore adolescent, fut employé chez son frère.

Carl Ficke apprit l'arabe très rapidement ; On ne sait pas s'il savait la lire et l’écrire mais sa connaissance de la langue et de la culture marocaine lui permit de participer à l’expédition de l’entomologiste allemand Quedenfelt à Marrakech en 1883.

En 1886, Carl accompagna l'expédition commerciale de Robert Jannasch vers l’oued Noun. Jannasch déclara par la suite que la grande connaissance des coutumes et mœurs arabes, dont ficke a fait preuve, contribua de manière significative à sauver l’expédition.

Grand Négociant À la suite des recommandations de Weber et vu l’essor des affaires des frères Ficke, Heinrich fut nommé Vice-consul allemand à Casablanca en 1885. Un an plus tard, Carl devient associé de son frère lorsque Brand et Toël quittent la société. Carl fut même autorisé en 1887 à remplacer son frère en cas d'absence à la tête du consulat.

Il accompagna l’ambassade du comte de Tattenbach à la cour de Moulay Hassan à Fès comme second drogman et participa activement aux négociations aboutissant au traité commercial germano-marocain de 1890.

En 1899, Carl Ficke fonda sa propre entreprise, qui est devenue l'une des plus importantes du Maroc. Il acheta à son frère la succursale de Mazagan , dont le mandataire Richard Gründler est devenu son partenaire. En plus de la société mère à Casablanca qu'il dirige depuis 1908 avec le neveu de son épouse Edmund Nehrkorn, Carl avait des succursales à Marrakech (1902), Fès (1908) et Tanger (1911).

Il possédait environ 3000 hectares dans la province de la Chaouia où il cultivait les légumes notamment la pomme de terre et la tomate et aurait également contrôlé dans une large mesure la production agricole dans le Sous entre Marrakech et Mogador avec les sociétés Marx & Co, Weiss & Maur et Brandt & Toël.

En 1904, Carl Ficke exportait de la cire à Moscou, des œufs à Londres, des graines à canaris à Gênes, des amandes à Buenos Aires, mais aussi poils de chèvre, poils de queue de vache, cumin, coriandre, haricots et orge et réussit la même année la construction d'un nouveau grand fondouk à Casablanca à l'extérieur de la muraille et à proximité du port. Le Reich allemand avait estimé excessivement sa fortune en 1914 à 6 millions de marks.

Engagement politique Carl Ficke voyagea à Tanger pour accueillir le Kaiser Guillaume II, le , pour sa courte visite qui a déclenché la première crise marocaine. La visite de l'empereur a été perçue comme un encouragement par les Allemands du Maroc, qui jusqu'alors, se voyaient impuissants face à la pression française croissante .

De ce fait, Carl Ficke et Friedrich Brandt posent une proposition de création d'une "Association pour la protection des intérêts allemands au Maroc", mais ils n’ont pas eu l’appui nécessaire des autres colons allemands. Ficke se tourna ensuite vers la presse pour soutenir sa cause.

La conférence d’Algésiras de 1906 accorda le droit d’organisation de la police marocaine exclusivement aux Français et aux Espagnols, ce qui fut un échec politique pour l’Allemagne. Carl Ficke était certes déçu par le gouvernement allemand mais son engagement resta intact. Il pensa toujours aux paroles de son empereur qui, lors de sa visite à Tanger, avait promis des droits égaux pour toutes les nations européennes dans un Maroc indépendant.

Ficke s’exprima contre l'occupation d'Oujda par les Français après l'assassinat du Émile Mauchamp à Marrakech le . Il attribua la responsabilité des événements aux Français et leur incompréhension de la culture marocaine.

Après le bombardement de Casablanca de 1907, Carl Ficke perd toute modération et devient l’ennemi le plus détesté des Français par ses positions radicales. Il affirme que, poussée par ses projets colonisateurs, la France a délibérément provoqué les tribus de la Chaouia pour justifier leur intervention à Casablanca. Il demanda au Reich la protection des intérêts allemands à Casablanca et une indemnisation des pertes causées par les troupes françaises qui, selon lui, ont ciblé particulièrement le commerce allemand. Ficke a même demandé à Jean Jaurès son intervention contre l’action française au Maroc. Une délégation de Casablanca composé de Carl Ficke, Reinhard Mannesmann et Walter Opitz fut accueillie le à Berlin par le secrétaire d'État aux affaires étrangères, Heinrich von Tschirschky. Ce dernier refusa toute agitation contre la France et fait remarquer aux trois messieurs que chaque Allemand se rendant à l’étranger doit s’attendre à des incidents comme celui de Casablanca.

Le nouvel espoir des Allemands du Maroc est désormais Moulay Hafid : ce dernier a déclenché une guerre civile en disputant le trône de son frère Moulay Abdelaziz. Carl Ficke soutenait Moulay Hafid et joua le rôle de son médiateur avec l’opinion publique allemande. Ficke tenta de s’approcher de Moulay Hafid en lui offrant des présents tels que des pendules carillonnantes de Nuremberg, un oiseau mécanique chantant dans sa cage dorée ; ainsi qu’en lui procurant un médecin (le Docteur Holtzmann) pour l’aider à savourer sans relâche son harem. Ficke et ses alliés allemands armèrent Hafid avec des fusils Mauser et mitrailleuses Krupp venant entre autres des magasins de Wölfling (employé de Ficke) à Mogador et Mazagan. Mais contrairement aux attentes de Ficke, la campagne française au Maroc ne s’est pas arrêtée malgré les victoires de Moulay Hafid.

Campagne de la Chaouia Durant la pacification de la Chaouia par le général d’Amade, Carl Ficke incitait les tribus de la région contre les troupes françaises. Il avait en effet plusieurs associés agricoles marocains qu’il protégeait par des cartes en leurs noms signées et cachetées par le consulat impérial allemand à Casablanca. Il les armait par des fusils passés à Rabat et Mazagan. À chaque affrontement entre les Français et les tribus Chaouia, Ficke portait plainte auprès de la légation allemande à Tanger pour agression contre des protégés allemands. Une vague de plaintes s’abat alors sur le ministère des affaires étrangères français à chaque progression du général d’Amade qui est obligé de se justifier ou bien de commenter.

Carl Ficke menait en parallèle une campagne de presse en collaboration avec August Hornung le rédacteur en chef du journal allemand Deutsche Marokko-Zeitung à Tanger.

Parmi les protégés de Ficke qui menaient une résistance contre les soldats français on cite :

- Hadj Belhadj El Medkori des Mdakra : sa plainte a été formulée le contre des soldats français qui ont mis le feu à sa maison et détruit les jardins et les silos même après hissage du drapeau blanc. Le général d'Amade nie le lever du drapeau blanc et précise que ses troupes ont réagi aux fusillades venant de la maison de Medkori. Il a rejoint les cavaliers de Moulay Hafid après avoir reçu l’aman d'Amade.

- Dahman Ben Amar des Mzamza : censal de Ficke, son troupeau a été saisi par les goumiers en punition des coups de feu tirés par ses domestiques sur une patrouille française.

- Mohamed Belhaj Elharrizi : associé agricole de Ficke, sa caravane a été confisquée à Médiouna par manque de permis de circuler.

- Mohammed bel arbi ben Mekki Ezzidani des Medakra : censal de ficke tué l'arme à la main selon D’Amade, massacré selon la presse allemande.

Le consul français à Casablanca, M. Jean-Claude Lazare Malpertuy, écrit sur ce sujet dans une lettre adressée à Regnault le : "le fait de recevoir une patente de protection ne confère pas à un indigène les vertus du pays qui le protège et ne lui enlève pas les défauts ou les vices de sa race. M. Karl Ficke oublie que ses protégés sont des Marocains".

L'affaire des déserteurs de Casablanca Une agence de désertion des légionnaires étrangers de l’armée française avait été créée en 1906 par un journaliste allemand du "Deutsche Marokko-Zeitung" nommé Heinrich Sievers. Cette agence s’activa à recruter des déserteurs français, les cacher puis les rapatrier à bord de navires allemands.L' agence a pu dissimuler cinquante déserteurs en 1908. Ces opérations de désertion avait été orchestrées et financées par plusieurs membres de la colonie allemande au Maroc. Karl Ficke participa également au financement.

Le , un affrontement entre les membres du consulat allemand et les soldats français s'est déclenché au port de Casablanca lors de l'embarquement de six soldats de la légion étrangère en vue de leur rapatriement. Cet incident connu sous l'affaire des déserteurs de Casablanca provoqua un conflit entre la France et l'Allemagne. Les deux pays ont dû se référer à la médiation de la cour d'arbitrage de la Haye pour résoudre leur différend. La presse française soupçonnait à tort que Carl Ficke avait pris part à l'incident.

Le domaine Méliabat Carl Ficke avait acheté un terrain en août 1909. Les Français avait besoin de ce terrain afin de loger leur nombre croissant de soldats et ont contesté la propriété de Ficke en l'accusant d'avoir volé un terrain du Maghzen. Cette affaire de la propriété appelée "Méliabat" s'est poursuivie pendant des années et a occupé les gouvernements de Berlin et de Paris. Finalement, les Français ont cédé et le président Raymond Poincaré a décidé de verser à Ficke la somme demandée. Toutefois, après le changement de propriétaire il s'est avéré que la propriété était considérablement plus petite que ce qui était indiqué sur le contrat d'achat.

La population marocaine suivait l'affaire avec intérêt et assista au triomphe de Ficke contre les Français qui ont dû verser la somme de 400 000 francs pour le terrain.

Après la crise d'Agadir