Les Sauvages est une pièce de musique baroque pour clavecin, composée en 1727 par Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Ce rondeau baroque, chef-d'œuvre du répertoire lyrique français, est rendu célèbre par son orchestration pour deux tableaux de la quatrième entrée finale de son opéra-ballet Les Indes galantes de 1736. (la chaconne « Danse du Grand Calumet de la Paix » et le duo et chœur « Forêts paisibles », sur des paroles et livret de Louis Fuzelier).
Genèse de l'œuvre Le tamtam des Iroquois Le sinon un des jours suivantsTh. S. Gueulette, Notes et souvenirs sur le théâtre-italien au , , coll. Bibliothèque de la Société des historiens du théâtre, , Librairie Droz, Paris, 1938, rééd. Slatkine, Genève, 1976., Jean-Philippe Rameau, qui, la quarantaine passée, doit encore se contenter de composer pour des animateurs de foires, assisteJ. Ph. Rameau, Lettre à Antoine Houdar de La Motte, Paris, 25 octobre 1727, citée in Mercure de France, , Paris, mars 1765. à un spectacle donné à la Comédie italienne« Spectacles », in Mercure de France, , , Paris, septembre 1725., en l'hôtel de Bourgogne de Paris, par deux Iroquois venus de Louisiane.
Trois tableaux sont présentés, la danse du calumet de la paix, la danse de la guerre et la danse de la victoire. Au cours de celle-ci, un guerrier, coiffé, armé d’un arc et d’un carquois garni de flèches, mime le pistage d'un ennemi, pendant que son compagnon, assis en tailleur, rythme la scène en frappant de ses mains « du tambour ou espece de timballe pas plus gros que la forme d'un chapeau ».
Le spectacle connaît un grand succès, même si le public ne comprend rien aux paroles chantées et peine à imaginer les situations évoquées. La Comédie italienne, voyant sa recette augmenter considérablement, organise plusieurs représentations sous le titre .
L'ambassade des « Sauvages de Missicipi » Presque simultanément, à moins d'une semaine d'écart, un événement va donner une ampleur considérable à l'intérêt des Parisiens pour les Indiens d'Amérique : la visite officielle de quatre personnalités Illiniwek représentant les différents peuples du Pays des Illinois. Elles ont fait une désastreuse« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725. traversée depuis l'Île Dauphine dans le cadre d'une ambassade organisée à La Nouvelle-Orléans sur ordre de la Compagnie des Indes par le commandant Étienne Veniard« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725..
Ces ambassadeurs, élus un an plus tôt, le Mamantouensa, « Paroles de Mamantouensa, chef des Illinois Kaskaskias. », cité in « Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », supra, ., lors d'une assemblée qui s'est tenue à Fort Orléans en présence de l'Onontio Pierre Dugué de Boisbriant et du commandant de la Haute de Louisiane Claude Charles du TisnéMamantouensa, « Paroles de Mamantouensa, chef des Illinois Kaskaskias. », cité in « Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », supra, ., sont les chefs Chicagou, qui sera malade durant tout son séjour« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725., Mensperé, Boganienhin, alias Boganiouhim, et Aguiguida« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725.. Seul le premier est baptisé. Accompagnés par un nommé Pilate, un de leurs esclaves arraché à la nation vaincue des Atanana, ils sont arrivés à Paris le .
Pour la ferme d'Occident, il s'agit de faire connaître la France et sa civilisation à leurs nations respectives, les Metchigamias, qui se sont confédérés aux Illinois algonquins, les Missouris, les Osages et les Otoptatas. Mamantouensa, Grand Soleil des Illinois, voulait être du voyage mais a été retenu à Kaskaskia, sa capitale, par la guerre contre les Mesquakies, « Harangue au Roy du Père du Beaubois, jésuite. », cité in « Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », supra, .. Dix-sept autres délégués ont renoncé à la suite d'un naufrage au cours duquel l'un d'eux périt« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », Mercure de France, , Paris, décembre 1725.. Est en revanche présente Ignon Ouaconisen. Surnommée la Princesse des Missouris, elle est la fille du cacique et avait pris ce titre en épousant, non chrétiennement, le coureur des bois Étienne VeniardJ. B. Bossu, Nouveaux voyages aux Indes occidentales, I, , Le Jay, Paris, 1768.. Elle vient prendre le baptême à Notre-Dame.
Avant de partir pour Fontainebleau, le « Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725., où ils revêtiront leurs tenues traditionnelles pour être présentés par le premier ministre Louis Henri de Bourbon au jeune Onontio Goa Louis XV, c'est-à-dire presque nus et peints, les « Sauvages », comme les appellent les Parisiens peut-être avec quelque envie, visitent la capitale, le LouvreJ. B. Bossu, Nouveaux voyages aux Indes occidentales, I, , Le Jay, Paris, 1768., Versailles, Marly« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725.. Ils sont dégoûtés par les petits maîtres qui racolent aux TuileriesJ. B. Bossu, Nouveaux voyages aux Indes occidentales, I, , Le Jay, Paris, 1768. mais fascinés par les cuisines des Invalides, l'abondance des viandes de la Grande Boucherie, les marionnettes du Pont-NeufJ. B. Bossu, Nouveaux voyages aux Indes occidentales, I, , Le Jay, Paris, 1768.. À l'Opéra, ils en redemandent.
Deux suites modernes pour clavecin Deux ans plus tard, l'ostinato entendu en durant la Danse de deux, long, bref, bref, long, bref, bref, inspire à Rameau un rondeau, Les Sauvages, qui est publié en 1728 dans les Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin. Cette variation compose le sixième mouvement de la suite en sol. Elle est caractéristique de cette recherche de J. Ph. Rameau Génération harmonique, Prault & fils, Paris, 1737. qui s'entend dans les « » de Rameau, où, comme dans le hoquet, les silences, accentuent, par contraste, l'effet de la mélodie.
Le compositeur conserve également les souvenirs de l'ambassade du Mississippi, souvenirs dont ils se servira pour compléter son second opéra-ballet Les Indes galantes quand celui ci fera face à l'insuccès.
La réponse aux Barbares « habitant les bords de la Seine » Le , Les Indes galantes sont créées au Palais-Royal par l'Académie royale de musique. Si la grâce de la ballerine Marie Sallé est louée par la critique, le spectacle est un four. Le public, aristocratique, se veut raffiné et ne goûte pas l'excentricité ni l'excès. La musique est jugée trop et les paroles trop proches de la langue du peuple. Les lullistes les plus conservateurs dénoncent dans l'ensemble de l'œuvre une musique M. Barthélemy, « L'Actualité musicale dans les publications périodiques de Pierre-François Guyot Desfontaines, 1735-1746 », , in Coll., Recherches sur la musique française classique, , , A. & J. Picard, Paris, 1970.. Plus que tout, un personnage de travesti, le généreux prince turc Tacmas, heurte les bonnes mœurs. Ce rôle est modifié et la direction musicale est confiée à André Chéron.
Cependant Rameau voit se former, par réaction, une coterie en sa faveur dans une sorte de nouvelle querelle des Anciens et des Modernes. Comme par revanche, il répond par l'outrance en ajoutant une quatrième entrée encore plus audacieuse, qui mette encore plus en avant la vedette Louis DupréLaura Naudeix, « Euphonie de la fête », in Voyage dans le temps, , OPL, Luxembourg, 10 octobre 2016. et reprend le titre de la danse publiée en 1728, Les Sauvages. Les colons, français ou espagnols, et leurs alliés indigènes, militairement vainqueurs, y ont le mauvais rôle et la société des autochtones, vivant dans la proximité avec la nature et triomphant par l'amour idyllique, est peinte comme un nouveau modèle de civilisation.
C'est le , lors de la vingt-huitième représentation, que l'opéra-ballet est prolongé par les six nouvelles scènes. Le thème de 1727 est développé dans deux des partitas de la dernière scène, la deuxième et la troisième. Celle-là, intitulée Danse du Grand Calumet de la Paix, exécutée par les sauvages, est instrumentale, symphonique. Celle-ci est vocale, accompagnée par les cordes, les vents et les percussions de l'orchestre.
Musique
La forme rondeau, danse qui combine au branle deux pas brefs, est ici rendue au clavecin par trois procédés dont la combinaison en ont fait le succès, la répétition d'une rupture rythmique entre une première mesure et les suivantes, l'accentuation de ce contraste rythmique par le développement de celles-ci en arpèges, la composition contrapuntique en sauts fugués entre intervalles diatoniques. L’exotisme, particulièrement marqué dans cette pièce, est produit par des effets harmoniquesP. Florentin, « Nouvelles suites de pièces de clavecin », in L'Année Rameau, Centre de musique baroque, Versailles, 2014. et sonores peu conventionnels mais finalement heureux.
Paroles vignette|Le Costume de Zima imaginé par Jean-Baptiste Martin pour la soprano Marie Pélissier accompagnant la taille Louis-Antoine Cuvillier dans le rôle d'Adario. Lors de sa réception à la Compagnie des Indes, le , la « Princesse des Missouris » s'est présentée en cheveux vêtue d'une robe à panier de damas couleur de feu, cousue de fleurs d'or et agrémentée de rubans or et argent unis« Relation de l'arrivée en France de Quatre Sauvages de Missicipi », in Mercure de France, , Paris, décembre 1725.. {| class="toccolours" style="float: left; margin-left: 0em; margin-right: 1em; font-size: 100%; background:#c6dbf7; width:30em; max-width: 75%;" cellspacing="5" | style="text-align: center;" |
Duo (Zima et Adario) : Forêt paisibles, Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs. S’ils sont sensibles, Fortune, ce n’est pas au prix de tes faveurs.Chœur des sauvages :Forêt paisibles, Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs. S’ils sont sensibles, Fortune, ce n’est pas au prix de tes faveurs.Duo (Zima et Adario) : Dans nos retraites, Grandeur, ne viens jamais offrir de tes faux attraits ! Ciel, Ciel, tu les as faites Pour l’innocence et pour la paix.
Duo (Zima et Adario) : Jouissons dans nos asiles, Jouissons des biens tranquilles ! Ah ! Peut-on être heureux, Quand on forme d’autres vœux ?
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Reprises Ca. 1750, Louise Leclair, « Les Sauvages 2ème basse »Mlle Leclerc, Les Gentils Airs ou Airs Connus Ajustée en duo pour deux Violoncelles, bassons ou violes., , Le Clerc, Paris, [s.d.], pour basson et basse continueJeffrey Lyman, Helen Peyrebrune & Joseph Gascho, « Les Sauvages" and Tambourin for bassoon and basso continuo », , Ann Arbor, 25 janvier 2016.. 1770, Jean-François Tapray, « Les Sauvages et quatre variations ». 1773, Michel Corrette, « Les Sauvages », in Concerto comique . Fin du , Pedro Anselmo Marchal, « Pièces de clavecin » 1787, Nicolas Dalayrac, « Ouverture », in Azemia ou le nouveau Robinson. 1808, Casimir Baecker, Les SauvagesF. de Genlis, Lettre à Margaret , Paris, 25 janvier 1808, cité in Denise Yim, The Unpublished Correspondance, , coll. , , Voltaire Foundation, Oxford, 2003., pour harpeKlara Wośkowiak, « Concert inaugural », Journées de la harpe, Cracovie, 22 mars 2015.. 2009, Iko, Marc Collin & Paul et Louise, « Here in this place »« Private Domain », Cité de la musique, Paris 2009.. 2017, Clément Cogitore, chor. Bintou Dembélé, Igor Caruge, Brahim Rachiki & cie. Krump, « Les Indes galantes », in Festival Scène, vidéo, 5 min 47 s« Les Indes galantes », Opéra national, Paris, 2019..
Notes et références
Médiagraphie Bibliographie Jérôme de La Gorce, L'imaginaire musical amérindien, , L'Harmattan, Paris, 2003.