Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus est un carton qui aurait été réalisé par Léonard de Vinci dans le cadre de la création d'une « Sainte Anne trinitaire » et qui est désormais considéré comme perdu. Il est connu à travers un courrier écrit le par Fra Pietro Novellara, envoyé d'Isabelle d'Este auprès du peintre. Pour cette raison, il est parfois appelé « carton de Fra Pietro ». Bien qu'encore hypothétique, son existence semble confirmée par des tableaux de Raffaello et Andrea Piccinelli qui en seraient issus, ainsi que par diverses études crayonnées.
Le dessin, s'il a bien existé, met en scène certains des personnages principaux du christianisme. Il s'agit d'un portrait en pied qui représente un groupe formé par Marie assise sur les genoux de sa mère, sainte Anne, et tendant les bras vers son fils Jésus de Nazareth qui, à ses pieds, chevauche un agneau. Ce dessin évoque le moment où Jésus met en demeure sa mère d'accepter sa Passion future, aidé en cela par sa grand-mère qui symbolise par ailleurs l'Église.
Datée entre 1500 et , l'œuvre constitue le second des trois cartons qui ont été nécessaires au peintre pour créer le tableau Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau conservé au musée du Louvre : suivant de quelques mois celui de Burlington House, lui-même abandonné, il précède d'un an à un an et demi celui, également perdu, d'où est tiré le tableau du Louvre. Il marque une étape notable dans la réflexion du peintre : celui-ci abandonne la figure de saint Jean-Baptiste au profit de celle de l'agneau ; et s'il présente de grandes similitudes avec le tableau, le carton s'en différencie principalement du fait que ses personnages y adoptent une posture plus verticale et sont orientés dans une image inversée gauche-droite.
La composition et notamment le motif formé par l'Enfant Jésus chevauchant l'agneau connaissent un certain succès chez les suiveurs du peintre. On retrouve ainsi ce motif dans des œuvres de Raphaël, Bernardino Luini ou Giampietrino.
L'œuvre vignette|gauche|redresse=1|alt=Une lettre manuscrite|Pietro da Novellara, Lettre à Isabelle d'Este, 3 avril 1501, Archivio di Stato di Mantova, Archivio Gonzaga, E, XXVIII, 3. b. 1103, C. 272.
Description Bien que le carton soit perdu, les chercheurs en ont une image si ce n'est précise, en tout cas porteuse d'éléments significatifs. Ils s'appuient sur la description qu'en fait le moine carme Fra Pietro da Novellara dans une lettre adressée à Isabelle d'Este en date du :
Fra Pietro da Novellara présente trois personnages et évoque la présence d'un agneau mais non celle de Jean le Baptiste. Il décrit leurs attitudes : tous les personnages sont placés les uns derrière les autres et sont assis ; néanmoins les deux femmes, penchées, sont au bord de se relever. En outre, il montre sainte Anne empêchant la Vierge de séparer l'enfant Jésus de l'agneau du sacrifice. Enfin, il précise que le dessin est organisé (), ce qui correspond au sens inverse du tableau visible au Louvre.
Sujet
Le carton de Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus s'insère au sein du thème iconographique chrétien de la « Sainte Anne trinitaire », dans lequel sont représentés ensemble l'Enfant Jésus, sa mère Marie et sa grand-mère Anne.. La réflexion autour du tableau Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau constitue le premier travail de Léonard de Vinci visant à représenter le sujet.
Ce thème entre dans le cadre du culte marial afin notamment de justifier le dogme de l'Immaculée Conception, selon lequel Marie, recevant par anticipation les fruits de la résurrection de son fils Jésus-Christ, a été conçue exempte du péché originel. Or, ce miracle implique que sa propre mère, Anne, gagne en importance théologique. Dès lors le culte de sainte Anne se développe, si bien que la « Sainte Anne trinitaire » constitue une trinité terrestre en référence à la Trinité céleste. Peu de temps avant la période d'activité de Léonard de Vinci, le pape favorise ce culte par la mise en place d'une indulgence qui promet la remise des péchés à quiconque prononce une prière devant l'image de Anna metterza (sainte Anne, la Vierge et l'Enfant). On voit ainsi quelques exemples de la triade de sainte Anne, la Vierge et l'Enfant aux ; puis ce thème iconographique prend de l'ampleur à la fin du , principalement sous forme de sculptures et de peintures.
Historique de l'œuvre Une présomption d'existence parfois discutée
Comme témoignages des recherches qui aboutiront à la création du Sainte Anne du Louvre nous sont parvenus le carton de Burlington House ainsi que trois dessins de composition et treize études de détail conservés à travers le monde.
vignette|gauche|redresse=1|alt=Dessin crayonné d'un groupe formé de deux femmes et un enfant accompagné d'un agneau|Léonard de Vinci ou suiveur, Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant jouant avec un agneau, , collection particulière. En 1887 est découvert dans les archives de Mantoue un courrier daté du et adressé à Isabelle d'Este par son envoyé à Florence auprès du peintre, le moine carme Fra Pietro Novellara : il y décrit avec force détails un carton de Léonard de Vinci qu'il vient de voir. Les chercheurs de la fin du considèrent qu'il s'agit là de la description du carton utilisé par le peintre pour commencer le tableau de Sainte Anne, puisqu'on y retrouve un schéma général (personnages et composition) très proche. Cette confusion s'aggrave du fait que Giorgio Vasari évoque dans ses Vite l'exposition d'un carton à Santissima Annunziata de Florence, au début du , qui aurait comporté sainte Anne, la Vierge, l'Enfant Jésus, l'agneau et saint Jean. : ce témoignage entretient alors un flou entre le carton de Fra Pietro, celui de Burlington House qui lui est légèrement antérieur et celui pour le tableau de Sainte Anne, postérieur d'un ou deux ans.
Pourtant, le témoignage de Novellara contient des éléments significatifs qui les en dissocient : d'une part la présence d'un agneau écarte totalement la composition du Carton de Burlington House ; d'autre part les personnages sont décrits comme étant tournés vers la gauche, alors que les personnages du tableau Sainte Anne sont orientés vers la droite. Il faut attendre 1929 pour que l'historien de l'art autrichien Wilhelm Suida relève ces incohérences.. Il effectue un rapprochement avec deux tableaux peints par les frères Raffaello (?) et Andrea Piccinelli, guidé en cela par les similitudes du texte avec la composition, l'attitude des figures et leur orientation .
Pour certains néanmoins, cette théorie achoppe encore sur l'orientation décrite par Novellara : peut-être se plaçait-il du point de vue du personnage (ce qui correspondrait à l'orientation du tableau du Louvre) et non de celui du spectateur (correspondant à une orientation opposée). En 1979, Carlo Pedretti accrédite l'hypothèse d'une orientation vers la gauche du spectateur par la découverte d'une étude qu'il pense être de la main du maître, et qui en tout cas lui est contemporaine. Depuis lors, nombre de chercheurs se sont ralliés à l'idée qu'il existerait un deuxième carton : outre Carlo Pedretti, on compte Daniel Arasse, Carmen C. Bambach, ., Vincent Delieuvin ou Frank Zöllner.
vignette|redresse=1|droite|alt=Tableau représentant une femme assise sur les genoux d'une autre qui tend les bras vers un bébé jouant avec agneau|Le carton est réalisé dans le cadre de la création de Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau (1503-1519, musée du Louvre, ).
Datation La datation de ce carton réalisé dans le cadre de recherches pour composer une « Sainte Anne trinitaire », ce qui aboutira au tableau Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau du Louvre, est assez bien circonscrite : il est daté après la création du Carton de Burlington House, soit après 1500., et ne peut être postérieur à son exposition publique en .
Le devenir du carton est totalement inconnu après son exposition à Florence et le départ du peintre de la ville.
Une création dans le cadre de la création d'une Sainte Anne
En 1501, Léonard de Vinci, qui approche de la cinquantaine, est alors un artiste peintre reconnu et sa renommée dépasse les limites de la péninsule italienne. Néanmoins, sa vie est dans une phase importante de transition : en , les Français de envahissent Milan et le peintre perd son puissant protecteur Ludovic le More. Il hésite alors sur ses allégeances : doit-il suivre son ancien protecteur ou se tourner vers qui rapidement prend langue avec lui ? Néanmoins, les Français se font rapidement détester par la population et Léonard prend la décision de partir. Cet exil, décrit par ses contemporains comme erratique, le conduit d'abord vers Mantoue puis Venise et enfin Florence, sa ville natale.
Selon une chronologie assez répandue au sein de la communauté scientifique, Léonard de Vinci reçoit commande d'une Sainte Anne vers 1499-1500, par un commanditaire indéterminé. Il élabore alors, au tout début des années 1500, un premier carton en tant que première idée de composition. Abandonnant cette proposition, il en crée très rapidement après un second, dans lequel il écarte le petit Jean-Baptiste au profit d'un agneau : celui-ci serait donc le carton Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus dit « de Fra Pietro », exposé en à Florence, repris par Raphaël et aujourd'hui perdu. Écartant une nouvelle fois sa composition, le peintre crée enfin un dernier carton dont sera issu le tableau Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau conservé au Louvre.
Finalement, si ce projet d'une « sainte Anne Trinitaire » semble prendre corps vers 1499-1500, avec un début de mise en peinture du tableau du Louvre qui commence aux alentours de 1503, la réflexion s'avère beaucoup plus longue puisqu'elle couvre les vingt dernières années de la vie du peintre et que ce tableau est encore inachevé à sa mort en 1519.
Titre La réalité de ce carton étant encore hypothétique malgré sa très forte probabilité, il n'y a pas de titre établi qui lui soit véritablement attribué : les auteurs le qualifient de ou selon la théorie retenue par chaque chercheur quant à la datation des projets conduisant à la Sainte Anne. De la même manière que le premier des trois cartons a été nommé par la communauté scientifique Carton de Burlington House, Vincent Delieuvin l'appelle afin de le différencier des deux autres.
Enfin il serait possible de tenir compte des titres donnés aux œuvres qui en sont issues (selon une plus ou moins grande proportion) : Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau ou directement Sainte Anne pour celui créé par Andrea Piccinelli ; Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau pour le tableau de Léonard de Vinci dont il est une étape préparatoire. En fait, seul Daniel Arasse semble directement le nommer : , titre qui constitue sous sa plume le titre générique de toute œuvre conduisant au tableau du Louvre.
Création Sources d'inspiration
Léonard élabore son carton dans le cadre d'une importante production liée au thème de la « Sainte Anne trinitaire ». Ainsi s'inspire-t-il de la composition de La Vierge et l'Enfant avec sainte Anne et donateurs de Benozzo Gozzoli (vers 1470), où les personnages sont placés les uns au-dessus des autres en diagonale. Il s'appuie également sur une Adoration des Mages de Filippino Lippi (1496), notamment en reprenant l'orientation des personnages vers la gauche et en remplaçant la figure de Joseph par sainte Anne. Enfin le maître combine les deux compositions pour créer sa proposition : il réveille la composition de Gozzoli par le dynamisme du groupe Joseph-Marie-Jésus du tableau de Filippino Lippi.
Études