La guerre gréco-turque de 1919-1922, également connue sous le nom de campagne grecque de la guerre d'indépendance turque, est un conflit qui oppose la Grèce aux révolutionnaires turcs kémalistes, entre les mois de et d'.

En 1920, par le traité de Sèvres, sous la pression des gouvernements de l'Entente, et en particulier du Royaume-Uni du Premier ministre David Lloyd George, l'Empire ottoman, vaincu après la Première Guerre mondiale et en pleine décomposition, avait cédé au royaume hellène des territoires en Asie Mineure et en Thrace orientale. Mais les nationalistes turcs, dirigés par le républicain Mustafa Kemal, n'acceptent pas ce traité et prennent l'offensive : le conflit se termine par une victoire des armées turques, ce qui rend caduc le traité de Sèvres. Par le traité de Lausanne, la Grèce abandonne l'ensemble de ses gains territoriaux de 1920, sauf les îles de la mer Égée qui restent en sa possession, tandis que s'effectue un dramatique « échange » de populations entre les deux pays ( de Turquie contre de Grèce)H.E.Stier, Grosser Atlas zur Weltgeschichte, Westermann, 1985, . .

Origines du conflit Le contexte géopolitique Alors que la précédente guerre gréco-turque (1897-1898), pour le contrôle de la Crète, avait inquiété les capitales européennes, le contexte géopolitique de la guerre gréco-turque de 1919-1922 est lié au partage de l'Empire ottoman par les gouvernements alliés après la Première Guerre mondiale ; partage qui est lui-même une conséquence directe de l'intervention des Ottomans aux côtés de la Triple-Alliance pendant le conflit. En 1919, les forces grecques débarquent dans la ville de Smyrne (Izmir), sur le rivage oriental de la mer Égée, avec l'accord de l'Entente. Commence alors une nouvelle guerre durant laquelle le gouvernement de la Sublime Porte s'effondre et doit signer le Traité de Sèvres ().

thumb|Une version des revendications grecques, tenant compte des ambitions italiennes au sud de Smyrne.

Tout au long du conflit mondial, des accords secrets (et souvent contradictoires) avaient été signés par les pays de la Triple-Entente dans le but de diviser l'Empire ottoman et de se répartir ses dépouilles. À plusieurs reprises, la Grèce s'est vue ainsi promettre des territoires accordés en même temps à d'autres pays vainqueurs. Les accords de Saint-Jean-de-Maurienne, signés le par la Grande-Bretagne, la France et l'Italie, concèdent à cette dernière une vaste zone d'influence incluant la région de Smyrne, pourtant revendiquée par la Grèce. Parallèlement, le Royaume-Uni a promis à Athènes d'importantes compensations territoriales en échange de son entrée en guerre du côté de l'Entente : la Thrace orientale, la région de Smyrne et les îles d'Imbros (Gökçeada) et Tenedos (Bozcaada), proches des Dardanelles, où une part substantielle de la population est encore hellénophone au début du .

Secrètes, confuses, mal connues, ces tractations ne satisfont pas l'opinion grecque (qui espère récupérer Constantinople) et inquiètent l'opinion turque (qui craint la colonisation de la Turquie par les pays occidentaux)Steven W. Sowards « Greek nationalism, the 'Megale Idea' and Venizelism to 1923 » (lecture 14) dans Twenty-Five Lectures on Modern Balkan History (The Balkans in the Age of Nationalism), 2004..

À la Conférence de paix de Paris de 1919, le chef du gouvernement grec, Elefthérios Venizélos, fait donc campagne auprès des Alliés pour mettre en œuvre son rêve d'une grande Grèce (la Megali Idea), qui inclurait l'Épire du Nord (aujourd'hui albanaise), la totalité de la Thrace et l'ouest de l'Asie mineure (Ionie). Face à lui, la délégation italienne, « irritée par le fait que ses intérêts au Proche-Orient » ne soient pas davantage reconnus par les autres grandes puissances, et cela malgré les accords de Saint-Jean-de-Maurienne, quitte la table des négociations. Or, pendant l'absence des Italiens, qui va jusqu'au , le Premier ministre britannique David Lloyd George parvient à convaincre la France et les États-Unis d'empêcher Rome d'intervenir en Anatolie occidentale. L'armée grecque peut donc débarquer en toute quiétude à Smyrne (İzmir) le .

Cependant, dans ce qui reste de l'Empire ottoman, cette intervention a pour conséquence de déconsidérer définitivement le gouvernement du Sultan, de raviver le sentiment national turc et de permettre l'émergence du gouvernement révolutionnaire (dirigé par Mustafa Kemal), qui s'oppose farouchement à la partition de la Turquie.

La communauté grecque d’Anatolie

thumb|Proportion des populations musulmanes, grecques et arméniennes en Asie Mineure d'après la statistique officielle de 1914. Les populations hellènes sont surtout présentes sur les pourtours de la mer Égée (Ionie) et de la Mer Noire (Pont). L'une des raisons invoquées par le gouvernement grec pour lancer l'expédition d'Asie Mineure en 1919 est qu'il existe, dans cette région, d'importantes populations orthodoxes de langue grecque qu'il convient de protéger (voire de libérer) des Turcs musulmans. Les Grecs ont vécu en Anatolie depuis l'Antiquité et les côtes orientales de la mer Égée ont longtemps appartenu au monde grec. Les cités-États antiques et l'Empire romain (largement hellénisé dans sa moitié orientale dite byzantine) ont exercé leur domination politique sur la région depuis l'Âge du bronze jusqu'au , lorsque les raids des Turcs Seldjoukides l'ont, pour la première fois, atteinte. Ensuite, sous la domination turque, et alors que les populations chrétiennes pauvres de l'intérieur adoptaient l'islam et la langue turque pour ne plus payer le haraç (impôt sur les non-musulmans), la présence grecque a perduré parmi les classes moyennes et aisées, ainsi que dans les ports. Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, 2,5 millions de Grecs vivent en AnatolieThomas Duval Roberts, Area Handbook for the Republic of Turkey, ..

Leurs sympathies (tout comme celles des Arméniens) allant parfois à la cause de l'Entente, le gouvernement des Jeunes-Turcs met en place, à partir de 1915, une politique génocidaire contre les minorités de l'Empire ottoman. Elle frappe des centaines de milliers de personnes. Le Génocide des Arméniens est sans doute le plus connu de ces événements mais les Grecs du Pont et d'Anatolie orientale ont également subi des atrocités. Mais ces affirmations sont contestées par les opposants aux arguments grecs et arméniens, qui soulignent que le gouvernement des Jeunes-Turcs n'est déjà plus au pouvoir en Turquie en 1919, et que le pouvoir ottoman est, de son côté, placé de facto sous contrôle britannique. Par ailleurs, dans une lettre au roi Constantin de Grèce datée du mois de , Elefthérios Venizélos a déjà révélé ses espoirs de conquête territoriale en Turquie en déclarant : Michael Llewellyn Smith, Ionian Vision: Greece in Asia Minor, 1919-1922, .. L'idée que les Grecs formaient la majorité de la population des territoires revendiqués par la Grèce est elle aussi contestée par certains historiensDans leur livre concernant la politique étrangère britannique pendant la Première Guerre mondiale et l'Entre-deux-guerres, Cedric James Lowe et Michael L. Dockrill écrivent ainsi que : Cedric James Lowe et Michael L. Dockrill, The Mirage of Power, Volume 2, British Foreign Policy 1914-22, Routledge, 2002, ..

Le nationalisme grec

thumb|Une version extrême de la Megali Idea, telle que la présentaient certains journaux britanniques (en insistant sur son irréalisme). L'une des principales motivations de la guerre gréco-turque de 1919-1922 est la volonté des dirigeants grecs de mettre en œuvre la Megali Idea (Grande Idée), un concept central du nationalisme grec. La Megali Idea est une volonté irrédentiste de donner naissance à une sorte de nouvel Empire byzantin qui dominerait les deux rives de la mer Égée, autrement dit une « Grande Grèce » qui inclurait les territoires peuplés de Grecs mais encore situés à l'extérieur des frontières nationales (en Ionie, en Thrace, sur le Pont, à Constantinople, etc.). De la Guerre d'indépendance grecque en 1821-1830 jusqu'à la Dictature des colonels dans les années 1970, la Megali Idea joue un rôle essentiel dans la politique hellénique. De nombreux hommes politiques grecs ont ainsi fait référence, dans leurs discours, au caractère Michael Llewellyn Smith, Ionian vision: Greece in Asia Minor, 1919-1922, London: Hurst & Company, 1998, .. Le Premier ministre Ioannis Kolettis déclare ainsi, devant l'Assemblée nationale grecque, en 1844 : .

Cependant, la Megali Idea n'est pas un simple produit des nationalismes du . Elle est également ancrée dans la conscience religieuse des Grecs, étant liée à l'espoir de libérer le milliyet de Rum (communauté orthodoxe grecque soumise aux Turcs), de rendre Constantinople à la Chrétienté et de redonner vie à l'Empire byzantin, tombé en 1453 : .

Le « Schisme national »

thumb|left|Elefthérios Venizélos, l'artisan de la Megali Idea. Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, le roi Constantin de Grèce se retrouve dans la difficile position de devoir choisir dans quel camp il doit faire entrer son pays. Malgré sa proche parenté avec les familles souveraines britannique et russePar son père, l'ancien roi Georges , il est le cousin germain du roi George V du Royaume-Uni et du tsar Nicolas II de Russie., c'est de l'Empire allemand que Constantin se sent le plus proche. Le roi des Hellènes a en effet effectué une partie de sa formation militaire à Berlin et a ensuite épousé une sœur cadette du kaiser Guillaume II.

Au début du conflit, le gouvernement de Londres espère pourtant que le cousinage entre Constantin et George V du Royaume-Uni peut suffire à convaincre Athènes de se ranger du côté de la Triple-Entente. Dans un premier temps, Constantin fait d'ailleurs une promesse timide de rejoindre les ennemis de la Triplice et suit son Premier ministre Elefthérios Venizélos qui souhaite discuter avec les Alliés des conditions offertes à la Grèce en échange de sa participation au conflit à leurs côtés. Selon la reine Sophie, son époux est, à l'époque, et . Cependant, pour lui, les conditions d'entrée en guerre de son pays sont très claires : la reconquête de Constantinople doit s'effectuer sans prendre de risque excessif pour la Grèce.

Finalement, après le désastre allié de la Bataille des Dardanelles, en 1915, Constantin choisit la neutralité pour la Grèce tandis que Venizélos, favorable à l'Entente, est renvoyé de son poste de Premier ministre. Peu de temps après, le , l'homme politique rejoint Thessalonique et entre au « Comité de défense nationale », transformé en « Gouvernement de défense nationale ». Il met sur pied une armée grecque pouvant se ranger aux côtés des alliés et déclare la guerre à la Bulgarie le . La Grèce est alors coupée en trois par le « Schisme national » (ou « Ethnikos Dikhasmos ») : au sud, la zone dépendant du gouvernement royal avec pour capitale Athènes ; au nord (en Thessalie et en Épire), celle du gouvernement provisoire, avec pour capitale Thessalonique ; et entre les deux, une zone neutre contrôlée par les forces alliées pour éviter la guerre civile qui menace, comme le montrent les événements de . Finalement, le , sous la menace d'un débarquement de l'Entente au Pirée, Constantin part en exil, sans officiellement abdiquer. Son second fils, Alexandre , monte alors sur le trône pour le remplacer. Le , Venizélos forme un nouveau gouvernement à Athènes et poursuit sa politique belliciste contre les puissances centralesApostolos Vacalopoulos, Histoire de la Grèce moderne, Horvath, 1975, ..

Déroulement des opérations militaires thumb|Soldats grecs prenant leur poste à Smyrne (1919). Le début de la guerre gréco-turque de 1919-1922 suit de quelques mois la signature de l'Armistice de Moudros du , qui consacre la victoire des puissances de la Triple-Entente, dont la Grèce fait partie, sur l'Empire ottoman. Le conflit peut être grossièrement divisé en trois phases :