thumb|255px|Une famille dans le quartier Méa Shéarim à Jérusalem durant la fête de Souccot. Les haredim ou « craignant-Dieu » (en ), souvent appelés juifs ultra-orthodoxes ou simplement ultra-orthodoxes, sont des juifs orthodoxes ayant une pratique religieuse particulièrement forte. Ils ne constituent pas un ensemble uniforme et comprennent en leur sein des hassidim, des mitnagdim, des séfaradim, des mizrahim, etc. Les communautés haredi respectent les mêmes principes, chacune y apportant ses quelques variantes.

Depuis la fin du , ils rejettent partiellement la modernité, que ce soit dans le domaine des mœurs ou des idéologies. Du fait de leur méfiance vis-à-vis des innovations sociales, les haredim vivent généralement en marge des sociétés laïques environnantes, même juives, dans leurs quartiers et sous la direction de leurs rabbins, seule source de pouvoir pleinement légitime à leurs yeux. C’est aussi le plus important groupe juif actuel affichant ses réticences face au sionisme, et même parfois son hostilité.

Ils sont aujourd’hui fortement implantés en Israël, où ils ont leurs quartiers (et même leurs villes), leurs partis politiques, leurs magasins et leurs écoles. Ils sont également présents dans beaucoup de communautés juives de la diaspora, en particulier en Amérique du Nord et en Europe occidentale.

Orthodoxes et ultra-orthodoxes Les sociologues israéliens font souvent une distinction entre les laïcs (peu intéressés par la religion, pas forcément anti-religieux), les traditionalistes (pratique religieuse partielle), les orthodoxes (pratique religieuse stricte, avec immersion dans le monde moderne) et les ultra-orthodoxes, ou haredim (pratique religieuse stricte, refus de certaines formes de la modernité, volonté de séparatisme social fort : vêtements spécifiques, quartiers spécifiques, institutions religieuses spécifiquesSelon un sondage réalisé en et , auprès de Israéliens de plus de 20 ans, 8 % de la population juive israélienne serait haredi, 9 % orthodoxe « moderne », 39 % traditionaliste et 44 % laïc. Ces chiffres seraient de 13 % de haredim et de 52 % de laïcs chez les juifs israéliens nés en Israël et non à l’étranger. Les religieux libéraux et massortim ne sont guère nombreux en Israël et ne sont pas pris en compte dans cette étude.Selon une tendance marquée depuis des décennies, le nombre des orthodoxes « modernes » et des traditionalistes diminue, tandis que celui des haredim et des laïcs augmente. L'article du Jerusalem Post présentant l'étude de 2004 cite une étude de 2002 : 6 % de haredim et 42 % de laïcs cette année-là. Cette polarisation croissante fait craindre à beaucoup d’observateurs une division de plus en plus forte avec le temps de la société juive israélienne.Le niveau de vie des haredim est plus faible : 29 % des haredim déclarent que leur famille à une voiture, contre 73 % des laïcs. 27 % des haredim déclarent vivre dans des logements surpeuplés, contre 2 % des laïcs.Sondage rapporté par le Jerusalem Post du 10 avril 2006.).

Les haredim ne se définissent pas eux-mêmes comme des ultra-orthodoxes, mais comme des juifs orthodoxes haredim (les « craignant-Dieu »Religion et État en Israël, Doris Bensimon, 1992, p. 96). La racine du mot haredi est harada, le mot le plus fort en hébreu pour la peur. Le haredi est, étymologiquement, celui qui est « terrifié » à l’idée de violer une des 613 mitzvot.

Les orthodoxes « modernes » et les ultra-orthodoxes (haredim) ne diffèrent pas d’un point de vue théologique, mais dans leur mode de vie et leurs orientations politiques.

Origine de la divergence entre orthodoxes et ultra-orthodoxes Pendant des siècles, la notion de « juifs orthodoxes » n'existait pas : il aurait fallu pour cela qu'il existât des « juifs hétérodoxes ». Il y en avait pourtant quelques-uns : les karaïtes par exemple, insuffisamment pour qu'une dénomination spécifique leur soit attribuée.

Au , la modernité occidentale a entraîné des évolutions fortes dans le judaïsme, d’abord en Allemagne, puis dans toute l’Europe. En particulier, est apparu dans la première moitié du en Allemagne un « judaïsme réformé », qui entendait réviser la place du TalmudReligion et État en Israël, Doris Bensimon, 1992, p. 103. Le judaïsme orthodoxe a donc dû se définir comme gardien de la tradition religieuse.

La question de la « modernisation » de la religion juive n’a pas été la seule posée. C’est la question de la modernisation des sociétés juives dans leur ensemble (structures sociales, structures de pouvoir, rapport à l’État) qui a aussi été posée. Et sur ces différents points, les réponses entre orthodoxes ont divergé.

Dès la seconde moitié du , le courant dit de la néo-orthodoxie allemande, derrière le rabbin Samson Raphael Hirsch (1808-1888), théorise une approche prudemment ouverte à la modernité technique et sociale. Les Juifs doivent rester proches de leurs valeurs ; ils peuvent participer à la vie de la société dans laquelle ils évoluent. Contrairement aux réformés (et aux assimilationnistes), qui considèrent que le fait religieux juif doit rester purement privé, la néo-orthodoxie considère que les Juifs doivent aussi exister en tant que collectivité organisée. Et ils doivent refuser les aspects du monde moderne contraires aux 613 mitzvot (commandements) recensées par la tradition.

Un autre courant a rejeté en bloc l’entrée dans les sociétés occidentales, considérées comme antinomiques dans leurs valeurs avec la tradition juive, et à ce titre « exige une stricte séparation du monde moderne »« Familles et dissidences dans l’ultra-orthodoxie israélienne », Florence Heymann, article du 12 juillet 2018, revue Théologiques. Ce courant s’est surtout exprimé en Europe centrale et orientale. Il accepte certains aspects de la modernité technique, mais refuse presque tous les aspects de la « modernité » sociale ou politique : nationalisme, démocratie, sortie du Ghetto, etc.« Démocratie et religion en Israël », Michel Abitbol, revue Cités 2002/4 (n° 12), pages 15 à 32

Dans un premier temps, les orthodoxes sont restés assez unis. Ainsi, la néo-orthodoxie allemande et les conservateurs est-européens ont fondé ensemble le parti Agoudat Israel en 1912 en Pologne.. Ils sont à l’époque convaincus des risques courus par les Juifs religieux en général, et se rassemblent donc. Ils rejettent ensemble le sionisme, l’assimilation, le socialisme, l’athéisme, etc. Dans l’entre-deux-guerres, les divergences entre orthodoxes « modernes », plus ou moins influencés par les thèses du rabbin Samson Raphael Hirsch, et conservateurs se sont accentuées. On peut alors parler de l’existence pleinement assumée d’une branche spécifique : l’ultra-orthodoxie. Les orthodoxes « modernes » ont d’ailleurs quitté l’Agoudat Israël à cette époque.

Spécificités du monde haredi Le monde haredi a aujourd’hui des spécificités nombreuses, tant vis-à-vis des non-juifs que des juifs laïcs et des juifs religieux orthodoxes « modernes ».

Principes thumb|left|Rabbins dirigeants de la dynastie hassidique de Tchernobyl. Deux principes fondamentaux sont appliqués dans le monde haredi : Daat Torah : « ce que dit la Torah », et Emounat Hakhamim : « la foi dans les sages ». « Il faut entendre par-là un système […] dans lequel toute pensée, toute action est gouvernée par les textes sacrés. Il n’y a pas de combinaison possible avec une autre source d’inspiration, une autre philosophie. Et la loi religieuse n’est pas censée régir un domaine spécifique de la vie, mais la vie dans son intégralité ».. Ces deux principes absolus ont plusieurs conséquences.

D’une part, la Torah doit être la source de toute législation, et le refus de l’État juif d’accepter ce principe lui retire sa légitimité (voir le chapitre sur le rapport au sionisme). Pour la même raison, il ne doit pas y avoir de constitution en Israël. De fait, le mouvement sioniste a accepté ce principe et a seulement mis en place des « lois fondamentales »Religion et État en Israël, .. La distinction est symbolique, mais les haredim y tiennent.

La démocratie est un principe de fonctionnement qui met l’avis de la majorité au-dessus de Dieu. La démocratie ne gêne pas les haredim chez les non-juifs (qui sont libres de faire comme bon leur semble). Mais chez les juifs, elle est une remise en cause manifeste de Daat Torah et de Emounat Hakhamim.

Emounat Hakhamim (« la foi dans les sages ») implique que chaque juif pieux doit se donner un rabbin, qui guidera sa vie, dans les moindres détails. De même, tout rabbin réfère lui-même à son propre rabbin. En haut de la pyramide, on trouve les sommités, communément dénommées les « sages », ou « grands de la Torah ». Ils peuvent se distinguer par leur extrême érudition, qui fait d'eux les plus grands décisionnaires du droit rabbinique, ou bien par leur extrême piété, leur valant le titre de Tsadik (littéralement « juste », mais voulant ici dire « saints »). Ils sont souvent l’objet de ce qui ressemble à un culte de la personnalité, car « ils ont accès à la “connaissance suprême”, ils voient ce qui va se passer dans le long terme, à un niveau supérieur »..

En pratique, les communautés hassidim (un des deux courants principaux du judaïsme haredi) ont un référent suprême, leur Admor, ou Rebbe héréditaire, descendant de dynasties remontant aux Religion et État en Israël, Doris Bensimon, 1992, p. 97..

Les rabbins haredim du courant Mitnagdim, ou « lituanien », réfèrent eux à leur chef de yechiva (généralement celle où ils ont suivi leurs études). Ces mêmes chefs de yeshiva peuvent eux-mêmes rendre compte à un chef de yechiva plus prestigieux.

Admor ou chef de yechiva, les « grands » sont souvent âgés, et vivent en général isolés, ne lisant pas les journaux ni ne regardant la télévision. Les plus grands « sages » vivent en Israël et aux États-Unis. Compte tenu de leur influence sur les partis religieux israéliens (bon nombre de haredim israéliens dépendent d’un « sage » américain, ou l’inverse)), ils sont évidemment courtisés par les politiciens israéliens.

Personne ne coiffe les « grands » eux-mêmes, à part, dans une certaine mesure, le « conseil des grands » des trois partis religieux (quand ils y adhèrent, ce qui n’est pas toujours le cas). Le grand rabbinat israélien n’a aucune véritable influence sur eux. Cette situation sans instance décisionnaire suprême peut mener à des affrontements parfois virulents, voire physiquement violents, entre partisans de tel ou tel « luminaire », chacun étant persuadé de la supériorité absolue du point de vue de son « sage ».

Daat Torah et Emounat Hakhamim existent aussi chez les orthodoxes « modernes », mais le pouvoir du rabbin référant se limite surtout au domaine religieux, pas aux autres domaines (pour les haredim, tout est religieux). En Israël, les orthodoxes « modernes » reconnaissent en général l’autorité du grand rabbinat israélien.

Pendant des décennies, les haredim sont restés très indépendants du grand rabbinat, considéré comme trop sioniste et pas assez strict en matière religieuse. Depuis les années 1990, les haredim ont pris une influence grandissante sur le grand rabbinat, mais ce sont les « sages » extérieurs à celui-ci qui conservent l'autorité suprême du monde haredi.

thumb|180px|Consultation des affiches dans le quartier haredi de Méa Shéarim (Jérusalem) en 2006. Les affiches murales sont une voie traditionnelle de communication des positions de Rabbins dans les quartiers ultra-orthodoxes.

Séparatisme