vignette|Carte des districts militaires à partir de la réforme de 1913. vignette|« Les Russes sur leur nouveau front en Galicie », réparation d'un pont détruit et évacuation des blessés en charrette, images du magazine français Le Miroir, 6 août 1916. thumb|Le réseau ferroviaire russe en 1912.

La Russie est un des belligérants majeurs de la Première Guerre mondiale : d' à , elle combat dans le camp de l'Entente contre les empires centraux.

Au début du , l'Empire russe fait figure de grande puissance par l'immensité de son territoire, le volume de sa population, ses ressources agricoles. Son réseau ferroviaire et son industrie connaissent un développement rapide mais elle n'a pas encore rattrapé son retard sur les puissances occidentales, l'Empire allemand en particulier. La guerre russo-japonaise de 1904-1905, suivie de la révolution de 1905, révèlent les faiblesses de son appareil militaire et mettent à nu de profonds clivages politiques et sociaux auxquels s'ajoute la question des minorités nationales.

Les rivalités opposant la Russie à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie le poussent à conclure une alliance avec la France et à s'impliquer dans les affaires des Balkans. La crise de juillet ouvre un conflit général où la Russie est alliée avec la France et le Royaume-Uni.

L'empereur Nicolas II croit rétablir son pouvoir autocratique et refaire l'unité de son peuple par une guerre victorieuse mais l'armée, mal équipée et mal préparée pour une guerre longue, accumule les défaites en 1914 et 1915 : l'Empire subit de lourdes pertes humaines et territoriales. Malgré les entraves à son commerce extérieur, la Russie met sur pied une économie de guerre et remporte des victoires partielles en 1916.

Mais le discrédit de la classe dirigeante, l'inflation et les pénuries en ville, les revendications insatisfaites des paysans et des minorités nationales conduisent à l'éclatement du pays : la révolution de février-mars 1917 balaie le régime du tsar. Un gouvernement provisoire aux aspirations démocratiques tente de relancer l'effort de guerre mais l'armée, minée par les désertions et mutineries, se disloque.

La révolution d'octobre-novembre 1917 entraîne la dissolution de l'armée et des cadres économiques et sociaux. Le régime des bolcheviks signe avec l'Allemagne le traité de Brest-Litovsk, le , abandonnant l'Ukraine, les pays baltes et le Caucase. La Russie déchirée passe bientôt de la guerre internationale à la guerre civile.

Contexte Une grande puissance et ses limites

À la veille de la Grande GuerreSauf précision contraire, les dates sont données en calendrier grégorien en usage dans les pays occidentaux ; le calendrier julien, en usage en Russie jusqu'en 1918, retarde de 13 jours par rapport à celui-ci., la Russie est l’État le plus peuplé d’Europe : avec d’habitants, elle a près de 3 fois la population de l’Allemagne, une armée de 1,3 million d’hommes avec près de de réservistes. Sa croissance industrielle, de l’ordre de 5 % par an entre 1860 et 1913, l’immensité de son territoire et de ses ressources naturelles en font un géant stratégique. Le réseau ferroviaire russe passe de km en 1900 à en 1914. La production de charbon monte de de tonnes en 1890 à en 1914. Celle de pétrole, grâce aux gisements de Bakou, est la deuxième du monde. En Allemagne, le chef d’état-major Moltke prédit qu’en raison de la rapide croissance russe, la puissance militaire allemande sera surclassée par celle de ses adversaires à partir de 1916-1917, tandis que la France, forte de l’alliance franco-russe de 1892, s’attend à ce que le « rouleau compresseur russe » écrase l’Allemagne au premier mouvement hostile.

Cependant, cette puissance repose sur des bases instables. La production industrielle russe, au rang mondial, surpasse celles de la France et de l’Autriche-Hongrie mais arrive loin derrière celles des trois premiers, États-Unis, Royaume-Uni et Allemagne. Le développement de l’armée, des chemins de fer et des industries dépend largement des emprunts d’État, souscrits notamment en France, et des importations de capitaux et technologies étrangers. Les intérêts de la dette, la plus élevée du monde, tendent à surpasser l’excédent commercial. En 1914, 90 % du secteur minier, 100 % du pétrole, 40 % de la métallurgie et 50 % de l’industrie chimique appartiennent à des firmes étrangères. Malgré des tarifs douaniers élevés, l’industrie russe est peu concurrentielle et le pays doit importer la plus grande partie de ses machines tandis que les exportations sont surtout représentées par les produits agricoles (63 % en 1913) et le bois (11 %).

Le secteur agricole emploie encore, en 1914, 80 % de la population active, et son taux de croissance, de l’ordre de 2 % par an, suffit à peine à compenser une croissance démographique de 1,5 % par an, d’autant plus qu’une grande partie de la production agricole est exportée pour couvrir les importations industrielles et la dette. La productivité est faible, environ le tiers de celles de l’Angleterre ou de l’Allemagne pour le blé, la moitié pour les pommes de terre. Le pays connaît des famines comme celle de 1891 et, même en année normale, les régions de peuplement russe, au climat rude et aux sols pauvres, dépendent des régions allogènes plus fertiles.

L’industrie, avec d’ouvriers en 1914, ne représente que 1,75 % de la population mais sa croissance rapide pose de redoutables problèmes sociaux : les ouvriers, mal logés dans des villes insalubres, sont sensibles aux propagandes révolutionnaires des socialistes bolcheviks ou mencheviks, des socialistes-révolutionnaires populistes et des anarchistes. La paysannerie est mal nourrie et mal éduquée ; alors que le prélèvement fiscal par habitant est supérieur à celui du Royaume-Uni, l’État, en 1913, dépense de roubles pour l’armée et seulement 154 pour la santé et l’éducation. En 1913, le pays compte encore 70 % d’analphabètes. Cependant, l’enseignement primaire progresse rapidement, surtout autour des grandes villes : le taux d’alphabétisation atteint 90 % chez les jeunes recrues de 1914 dans les gouvernements de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Les jeunes paysans éduqués, mieux au fait des nouvelles techniques et des procédures, deviennent plus revendicatifs et cherchent à échapper à l’emprise de la commune paysanne et des grands propriétaires.

L’intelligentsia connaît elle aussi un développement rapide : le nombre d’étudiants passe de en 1860 à (dont 45 % de femmes) en 1914, sans arriver à combler l’écart culturel entre la masse et les élites.

Un pays divisé

thumb|redresse=0.7|Une dame russe, assistée par un pope, un médecin et deux servantes, voit dans un cauchemar la défaite de l'armée impériale face au Japon. Dessin japonais, 1904. L’autocratie de la dynastie Romanov qui, au , semblait jouir d’une autorité absolue, est de plus en plus remise en cause. La famine russe de 1891-1892 dans les provinces de la Volga et de l’Oural, accompagnée d’épidémies de choléra et de typhus, est très mal gérée par les autorités qui interdisent la diffusion d’informations « alarmistes » et songent surtout à maintenir les exportations de céréales. Les zemstvos (unions provinciales) et l’intelligentsia se mobilisent en associations pour venir en aide aux paysans et, la crise passée, revendiquent des droits politiques : c’est à cette époque que beaucoup d’intellectuels, influencés par Tolstoï, se convertissent aux idées révolutionnaires.

La guerre russo-japonaise de 1904-1905 met à nu les faiblesses structurelles de la machine militaire russe et surtout l’incompétence d’une grande partie du haut commandement. Les généraux de l’armée de terre, sur le front de Mandchourie, envoient des troupes mal équipées, mal formées aux armements modernes, mal ravitaillées par l’interminable voie du Transsibérien, se faire tuer dans des charges à la baïonnette tandis que la flotte de la mer Baltique, envoyée dans le Pacifique, est anéantie par les Japonais à la bataille de Tsushima (27-). La bourgeoisie libérale des zemstvos, qui avait soutenu l’effort de guerre, s’indigne ; l’industriel Alexandre Goutchkov mène une campagne pour dénoncer l’incurie de la bureaucratie et des chefs militaires promus par la faveur de la Cour.

Le discrédit du pouvoir et la crise économique provoqués par la guerre contre le Japon débouchent sur la révolution russe de 1905 qui éclate d’abord à Saint-Pétersbourg en janvier avant de s’étendre aux campagnes : environ manoirs de grands propriétaires (15 % du total) sont détruits par les paysans en 1905-1906. Dans beaucoup de villages, les paysans s’organisent en communes autonomes, réclamant le suffrage universel et la réforme agraire par distribution des terres. De janvier à , l’armée est envoyée pas moins de fois pour réprimer les révoltes ; il arrive d’ailleurs que les soldats, eux-mêmes d’origine paysanne, refusent d’obéir et se mutinent. L’agitation des campagnes est endémique tout au long de la décennie et l’armée est envoyée pour la réprimer en 1901, 1902, 1903, 1909 et de nouveau en 1913.

Nicolas II, pour sauver son trône, doit signer le Manifeste du 17 octobre 1905 ( en calendrier grégorien) qui instaure un parlement, la Douma d'État, et la liberté de presse et de réunion. Piotr Stolypine, nommé ministre de l’Intérieur en puis premier ministre en , promeut une série de réformes : enseignement obligatoire, droits civils accordés aux Juifs et aux vieux-croyants, promotion d’une classe de petits propriétaires par le démantèlement de la commune paysanne, réforme de l’administration et de la condition ouvrière. Ce programme aurait peut-être pu éviter la révolution mais aurait nécessité pour aboutir, dit Stolypine, . Lui-même est assassiné en 1911 par un socialiste-révolutionnaire.

Peuples et nationalités

vignette|Carte ethnique de la Russie européenne avant la Première Guerre mondiale. Dans une Europe où s’impose le principe de l’État-nation, l’Empire russe apparaît de plus en plus comme une « prison des peuples », même si la formule n’est lancée par Lénine qu’en 1914. Si le grand-duché de Finlande, annexé par la Russie en 1809, conserve une relative autonomie, l’État impérial ne fait rien pour satisfaire les revendications autonomistes et culturelles des autres peuples périphériques. Avec le développement de la classe moyenne urbaine, le sentiment d’identité s’affirme face à l’État russe, mais aussi aux anciennes élites germano-baltes en Estonie et Lettonie, polonaises en Lituanie. En Pologne russe, le sentiment national, venu de la culture urbaine, se propage parmi les ouvriers et paysans, alors qu’en Ukraine, sous l’influence des Ruthènes d’Autriche-Hongrie dont les droits culturels sont beaucoup plus affirmés, il touche surtout la paysannerie, la population urbaine étant plutôt russe (ou russifiée), polonaise, allemande ou juive.

Pour contrecarrer les courants révolutionnaires, les cercles réactionnaires encouragent la création de partis monarchistes, antisocialistes et antisémites, le plus important étant l’Union du peuple russe ; ces groupes connus sous le nom générique de Cent-Noirs organisent une série de pogroms à partir de 1905. Le tsar lui-même leur est favorable.

Panslavisme et menace allemande thumb|Au temps de l'amitié des trois empereurs : François-Joseph d'Autriche-Hongrie, Guillaume II d'Allemagne et Nicolas II de Russie. Carte postale de la triple frontière, 1902.