vignette|Quelques thèmes propres au genre merveilleux-scientifique, dans le sens des aiguilles d'une montre : omniprésence des transports urbains aériens, créatures préhistoriques saccageant Paris, homme artificiel, vol interplanétaire et rencontres extraterrestres… Illustrations de Thomas Girard-Prince Gigi pour Le Vingtième Siècle. La vie électrique d'Albert Robida, L'Effrayante Aventure de Jules Lermina, La Poupée sanglante de Gaston Leroux et Le Docteur Oméga d'Arnould Galopin.|alt=Collage de quatre images : en haut à gauche, un couple installé dans une voiture aérienne rétro-futuriste survole un Paris nocturne ; en haut à droite, des bêtes préhistoriques effraient une foule de parisiens en costumes Belle Époque ; en bas à gauche, à proximité de leur vaisseau interplanétaire en forme d'obus, des explorateurs contemplent la Terre depuis Mars tandis que les ombres se profilant au premier plan annoncent la venue de Martiens ; en bas à droite, dans une cour parisienne, un homme mécanique et une femme regardent derrière eux un homme qui tient le portillon battant d’une grille ouvrante.

Le merveilleux scientifique (également orthographié avec un trait d'union : merveilleux-scientifique) est un genre littéraire qui se développe en France de la fin du au milieu du . Apparentée aujourd'hui à la science-fiction, cette littérature d'imagination scientifique s'articule autour de thèmes phares, tels que les savants fous et leurs inventions extraordinaires, les mondes perdus, l'exploration du système solaire, les catastrophes ou encore l'avènement de surhommes.

Apparu à la suite des romans scientifiques de Jules Verne, ce courant littéraire se constitue dans la seconde moitié du en s'éloignant du modèle vernien, autour d'une nouvelle génération d'auteurs comme Albert Robida, Camille Flammarion, J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard, ce dernier revendiquant au contraire comme modèle les œuvres des romanciers Edgar Allan Poe et H. G. Wells, plus imaginatifs. Conséquemment, Renard publie en 1909 un manifeste dans lequel il s'approprie un néologisme créé au , le « merveilleux scientifique », en ajoutant un trait d'union afin de mettre l'accent sur l'articulation entre la modernisation du conte de fées et la rationalisation du surnaturel. Ainsi défini, le roman merveilleux-scientifique, prenant place dans un cadre rationnel, repose sur l'altération d'une loi scientifique autour de laquelle l'intrigue est construite, afin de donner matière à réflexion au lecteur en lui présentant les menaces et les ravissements de la science.

Principalement employé par les romanciers populaires, ce genre s'alimente des sciences et pseudo-sciences qui trouvent un écho dans l'opinion publique, à l'instar des découvertes radiographiques, électriques ou encore biologiques. Cependant, en dépit de l'assise théorique que Maurice Renard lui donne en 1909, la littérature merveilleuse-scientifique échoue à se structurer en mouvement littéraire et ne constitue, finalement, qu'un ensemble littéraire hétérogène et éparpillé. Malgré l'arrivée d'une nouvelle génération d'auteurs comme José Moselli, René Thévenin, Théo Varlet, Jacques Spitz ou André Maurois, cette littérature ne parvient pas à se renouveler et périclite progressivement à partir des années 1930, alors qu'au même moment, aux États-Unis, la littérature d'imagination scientifique connaît un grand succès sous le nom de , avec un élargissement de ses thèmes. Présentée comme un genre nouveau, la science-fiction arrive en France dans les années 1950 et, séduisant auteurs et lecteurs français, parachève ainsi la disparition du courant merveilleux-scientifique et de ses générations d'écrivains.

Subsistant de manière marginale et non assumée durant la seconde moitié du , le merveilleux scientifique fait l'objet d'une nouvelle attention du public depuis la fin des années 1990 avec le travail critique de quelques chercheurs et la réappropriation par des auteurs qui réactualisent ce genre littéraire oublié, notamment sur le support de la bande dessinée.

Genèse vignette|redresse|gauche|Publiés dans la première moitié du , les romans et nouvelles d'Edgar Allan Poe recourent fréquemment à la figure du savant et au thème de la découverte scientifique., préfigurant ainsi le genre merveilleux-scientifique.|alt=Portrait photographique en noir et blanc d'un homme. vignette|droite|redresse=1.1|John Progrès, génie protecteur des temps modernes dans Le Monde tel qu'il sera, roman d'anticipation d'Émile Souvestre (1846).|alt=Gravure en noir et blanc d'un homme chevauchant un engin à vapeur qui resemble à un poisson volant mécanique. Si, très tôt, certains auteurs, à l'exemple de Rabelais, expérimentent la littérature conjecturale durant leur carrière romanesque, ce genre d'écrit ne se développe véritablement qu'au cours du . Au demeurant, dès la fin du , Charles Georges Thomas Garnier entreprend d'éditer ses « Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques » entre 1787 et 1789, soit la première collection consacrée à la littérature de l'imaginaire. À travers ses trente-six volumes, la collection propose ainsi soixante-quatorze récits conjecturaux portant sur les thèmes de l'utopie, des récits d'exploration ou encore de l'anticipation scientifique.

Or, malgré cette éphémère tentative de structuration, une telle littérature forme au un ensemble épars et publié de manière diffuse. En 1834, Félix Bodin cherche à cataloguer toutes les inventions dont les humains pourraient profiter dans Le Roman de l'avenir, tandis que, l'année suivante, Edgar Allan Poe publie lAventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall, un canular journalistique dans lequel il narre le voyage fantastique d'un homme en direction de la Lune. En 1846, Émile Souvestre publie Le Monde tel qu'il sera, un récit d'anticipation qui se déroule en l'an 3000 et reste considéré comme une œuvre majeure de la dystopie. Dans un autre registre de la littérature d'imagination scientifique, Charles Defontenay publie en 1854 Star ou Psi de Cassiopée, un roman précurseur dans sa manière de décrire avec un luxe de détails les us et coutumes d'une civilisation extraterrestre. Cette production demeure non seulement trop éparpillée pour établir un genre littéraire, mais surtout elle ne s'assume pas encore car nombre de romanciers concluent de pareils textes en mettant leurs divagations sur le compte du rêve ou de la folie du narrateur.

vignette|redresse|Les romans de Jules Verne popularisent les récits d'imagination scientifique.|alt=Portrait photographique en noir et blanc d'un homme. Ce type de littérature connaît un véritable tournant avec la publication des romans scientifiques de Jules Verne, dont le succès populaire contribue à démocratiser un nouveau genre littéraire. Considéré comme l'un des pères fondateurs de la science-fiction, le romancier nantais marque durablement de son empreinte les récits d'imagination scientifique au point d'occulter tout un courant littéraire qui commençait à se constituer autour d'un certain nombre d'écrivains. Néanmoins, à l'ombre de la popularité des récits verniens, émerge timidement le genre « merveilleux scientifique » en parallèle au développement des sciences et des pseudosciences, à l'instar de la place qu'occupent, à partir des années 1880, les observations psychiatriques dans l'imagination populaire. En effet, les travaux sur l'hypnose réalisés par les médecins James Braid et Eugène Azam dans les années 1840, puis ceux du docteur Charcot dans la seconde moitié du , mettent en lumière la part d'inconnu que chaque individu recèle, transformant ainsi le surnaturel en naturel et donnant une explication rationnelle aux exploits hors du commun des convulsionnaires ou des possédés. Ce riche contexte d'émulation scientifique est également entretenu par de prestigieux savants tels que Marie et Pierre Curie, Charles Richet, ou encore Camille Flammarion, qui étudient rationnellement des phénomènes encore inexpliqués. Leurs recherches se développent alors autour de la révélation des mondes invisibles, de la communication à distance, ou encore de la capacité à voir au travers des corps opaques.

C'est ainsi qu'à la fin du , l'opinion publique est de plus en plus sensible aux conjectures scientifiques, par suite des nombreuses pratiques qui tentent de s'ériger en disciplines scientifiques, à l'image de la phrénologie, l'hypnothérapie ou le fakirisme, mais également grâce aux avancées technologiques, depuis la découverte des rayons X jusqu'aux tentatives de communication avec la planète Mars. Ces nouveautés scientifiques alimentent les pages des magazines tels que Je sais tout et Lectures pour tous, qui publient consécutivement des articles de vulgarisation et d'hypothèses sur le devenir des sciences, avec des nouvelles d'anticipation.

Le finissant voit une nouvelle génération d'écrivains, qui compte notamment J.-H. Rosny aîné, entreprendre d'utiliser la science et les pseudosciences à des fins purement fictionnelles. Ces auteurs se distinguent de la sorte de leurs prédécesseurs qui utilisaient l'élément conjectural à titre de prétexte, à la manière des utopies de Savinien de Cyrano de Bergerac, des satires de Jonathan Swift et des exposés astronomiques de Camille Flammarion.

Définition Le « merveilleux scientifique », une littérature de l'imaginaire aux contours vaguement définis vignette|redresse|Avant son appropriation par Maurice Renard, l'expression « merveilleux scientifique » était principalement utilisée pour désigner l'œuvre de H.G. Wells.|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme. L'expression « merveilleux scientifique » est un vocable ambigu qui, avant le manifeste fondateur de Maurice Renard, recouvrait des sens différents. En effet, apparu au , ce néologisme était employé par les critiques littéraires pour désigner toutes les œuvres romanesques liées au domaine scientifique, que ce soit les tentatives d'unir sciences et merveilles, ou plus généralement les romans scientifiques. Dès 1875, le journaliste Louis Énault évoque le « merveilleux scientifique » pour qualifier l'intrigue de La Perle noire, une œuvre de Victorien Sardou dans laquelle l'invraisemblance est expliquée par la science, tandis que dans son étude Les romanciers aujourd'hui (1890), le critique littéraire Charles Le Goffic associe le vocable aux romans scientifiques de Jules Verne. L'expression est définitivement popularisée en 1894 par le physiologiste Joseph-Pierre Durand de Gros avec son ouvrage Le Merveilleux scientifique, pour désigner l'étude scientifique des pratiques autrefois considérées comme merveilleuses.

Néanmoins, au début du , cette expression reste principalement utilisée par les critiques littéraires pour désigner les romans de H. G. Wells, à l'instar du psychiatre Marcel Réja, dans un article paru en 1904 dans la revue Le Mercure de France, sous le titre « H.-G. Wells et le merveilleux scientifique ». Il est par ailleurs probable que ce soit dans cet article que Maurice Renard rencontre pour la première fois l'expression. De fait, la comparaison entre les deux grands romanciers de l'imaginaire scientifique, Jules Verne et H. G. Wells, est omniprésente sous la plume des critiques qui analysent les rapports entre imaginaire et science. Ainsi, lorsque Maurice Renard publie son article fondateur, l'intérêt des critiques pour ce nouveau genre romanesque est déjà éveillé depuis quelques années.

Théorisation d'un genre littéraire : le « roman merveilleux-scientifique renardien » vignette|gauche|redresse|Entre 1909 et 1928, l'écrivain Maurice Renard entreprend de théoriser le concept de merveilleux scientifique.|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme.