Les comptoirs italiens en Méditerranée et mer Noire sont un ensemble de comptoirs commerciaux, essentiellement vénitiens et génois, situés sur plusieurs îles et régions littorales de ces deux mers pendant le Moyen Âge tardif. Entre le et le , ces enclaves italiennes dans des territoires étrangers permettent aux républiques de Venise et de Gênes de contrôler les échanges commerciaux entre les trois continents qui bordent ces deux mers : Europe, Afrique et Asie.
L'établissement de ces comptoirs est, dans un premier temps, facilité par les relations qu'entretiennent les républiques italiennes avec l'Empire byzantin, notamment lors de la première croisade au cours de laquelle Vénitiens, Génois et Byzantins combattent dans le même camp contre les Seldjoukides. Par la suite, Venise profite des dissensions byzantines pour détourner en 1204 la quatrième croisade vers l'Empire, saccager Constantinople et s'emparer de nombreux ports byzantins, de la plupart des îles grecques et de la Crimée, à l'extrémité occidentale de la route de la soie.
L'alliance en 1261 de l'Empire byzantin avec la république de Gênes, rivale de Venise, permet à Gênes d’étendre à son tour sa zone d'influence dans les mers Égée et Noire, carrefours stratégiques de la route de l'ambre reliant la mer Baltique aux villes méditerranéennes d'Europe et d'Afrique du Nord, ainsi qu'à l'Empire mongol.
Concurrentes pour exercer leur domination commerciale entre les continents, les deux thalassocraties italiennes alternent des périodes de coopération et de tension qui dégénèrent à plusieurs reprises en affrontements armés, dont les principaux sont les guerres de Saint-Sabas (1256-1270) et de Chioggia (1378-1381). C'est durant cette période que le gouvernail d'étambot apparaît puis se généralise en mer Méditerranée.
Chronologie des événements et première croisade La fin du est marquée par l'affaiblissement de l'Empire byzantin face aux invasions des Seldjoukides (Turcs qui conquièrent les deux tiers orientaux de l'Anatolie à la suite de leur victoire à la bataille de Manzikert en ).. Deux ans plus tard, face à la pression turque, l'empereur byzantin Michel VII Doukas demande de l'aide au pape Grégoire VII., mais celui-ci est impuissant car enlisé dans la querelle des Investitures, qui aboutit au sac de Rome en 1084.. thumb|Bohémond de Tarente et Daimbert de Pise faisant voile vers la Terre sainte. Lettrine historiée extraite d'un manuscrit de l'Histoire d'Outremer de Guillaume de Tyr. .
En , le nouvel empereur byzantin Alexis Comnène, meilleur diplomate que ses prédécesseurs, entame à son tour des pourparlers avec la papauté afin de reconquérir les territoires perdus de l'Empire. L'année suivante, dans ce contexte de rapprochement diplomatique entre Byzance et les puissances occidentales, Alexis Comnène concède à Venise l'exemption des droits de douane et un quartier de Constantinople pour y établir un comptoir commercial, en échange de l'appui militaire de la marine vénitienne contre les envahisseurs normands menés par Robert Guiscard et son fils Bohémond de Tarente.
En , en réponse aux sollicitations d'Alexis Comnène, le pape élu en 1088 Urbain II lance un appel à la croisade lors du concile de Clermont, et parvient, contrairement à ses prédécesseurs, à mobiliser la noblesse occidentale. La première croisade (1096-1099) permet aux puissances ouest-européennes de repousser les Turcs, et aux Byzantins de retrouver une partie des territoires perdus, notamment le long des côtes anatoliennes, mais les croisés fondent pour leur part plusieurs États « latins » autour de la Méditerranée orientale. Le prince Bohémond de Tarente, qui combattait Alexis Comnène quinze ans plus tôt pendant les guerres byzantino-normandes, se joint à cette coalition alliée de l'empereur byzantin et en 1098, s'empare de la ville d'Antioche avec l'aide de la république de Gênes.. Après y avoir fondé une principauté dont il se fait proclamer souverain, il passe avec les Génois un accord commercial leur donnant accès à la ville reconquise.
Ces zones d'influences vénitiennes et génoises obtenues à la fin du constituent les premiers comptoirs italiens d'outre-mer.
Expansion pendant les vignette|Carte des États latins d’Orient au .|alt=Carte des états latins d'Orient en 1135|gauche
Dans les décennies suivantes, les républiques de Gênes et Venise complètent leur emprise territoriale en relation avec ces nouveaux États latins, auprès desquels elles se rendent indispensables grâce à leurs flottes. Les approvisionnements italiens par la mer en renforts et en matériel s'avèrent décisifs pour la prise de Jérusalem en 1099, permettent un siècle plus tard aux villes de Tyr et d'Antioche de résister aux armées de Saladin. (qui reprennent toutefois Jérusalem en 1187) et la prise de Saint Jean d'Acre par les croisés en 1191. En contrepartie, plusieurs princes d'États latins accordent aux républiques italiennes des quartiers dits « fondouks » (entrepôts et logements), et l'exemption des droits de douane..
À Constantinople, les Vénitiens, créanciers des Byzantins, réussissent à imposer leur domination économique, mais leur richesse suscite des convoitises et réactions de xénophobie, provoquant leur expulsion et la confiscation de leurs biens par l'empereur Manuel Comnène en 1171.. Ils retrouvent cependant, par la négociation, le droit de s'y installer de nouveau en 1187.. En 1198, le doge Enrico Dandolo obtient le rétablissement des droits et privilèges de Venise dans l'Empire byzantin, mais les relations vénéto-byzantines restent tendues..
En , après avoir mis une grande partie de leur flotte à disposition de la quatrième croisade, les Vénitiens exigent des croisés, qui n'avaient pas les moyens de payer leurs services, un appui militaire pour prendre la ville de Zara sur la côte est de la mer Adriatique, en échange du report de leur dette. Zara, ville catholique, appartenait à la Hongrie, dont le roi Imre s'était croisé deux ans plus tôt. Bien qu'une partie des croisés ait refusé de prendre part au siège, l'attaque de la ville commence le en dépit des lettres du pape Innocent III menaçant les croisés d'excommunication. Zara tombe le , saccagée par les Vénitiens et une partie des croisés... La république de Venise annexe une ville portuaire qui lui faisait concurrence, ainsi que la majeure partie de la Dalmatie (actuellement croate). Par la suite, la quatrième croisade, initialement dirigée contre Alexandrie, est à nouveau détournée vers une autre ville chrétienne : Constantinople, où le prince byzantin Alexis IV Ange espérait chasser du pouvoir son rival Alexis III grâce un appui des croisés contre 200 000 marcs. thumb|La flotte vénitienne débarque la quatrième croisade à Constantinople. Miniature française du . En , les Vénitiens et les croisés donnent une première offensive réussie contre Constantinople, et mettent Alexis IV Ange sur le trône impérial. Mais celui-ci, rejeté par la population, est renversé et assassiné, ce qui déclenche une seconde offensive contre la ville le , qui tombe le 13 sous le contrôle des croisés. La ville, pillée et en partie brûlée, est désertée par sa population, tandis que ses églises et monastères sont profanés..
Dans le cadre de la Partitio terrarum imperii Romaniae : « répartition des terres de l'Empire romain » (d'Orient)Selon le vocabulaire des croisades et de la reconquista, on employait encore à l'époque le nom officiel de l'Empire byzantin, à savoir « Empire romain » ou Romania ; ce n'est qu'en 1557 que l'historien allemand Hieronymus Wolf inventa l'exonyme « byzantin », qui ne commença à être massivement employé qu'à partir du ., les Vénitiens s'approprient une partie du quartier de la Corne d'or ainsi que plusieurs ports et forteresses byzantines sur la route reliant l’Adriatique à Constantinople. La prise de contrôle du détroit du Bosphore donne par ailleurs libre accès aux marchands vénitiens à la mer Noire, où ceux-ci fondent les comptoirs de Soldaia et de Tana. Toutefois la capitale et le centre de l'Empire ne sont pas directement annexés par Venise, mais forment l'Empire latin de Constantinople sous le sceptre de Baudouin IX de Flandre ; « latin » signifiant dans ce contexte « catholique de rite latin », par opposition aux « Grecs de rite orthodoxe » ..
En , l'empereur byzantin Michel VIII Paléologue s'allie à la république de Gênes pour reprendre Constantinople, et signe avec le capitaine Guglielmo Boccanegra le traité de Nymphaeon, octroyant d’importants privilèges commerciaux à Gênes en mer Noire et en Méditerranée. La ville est reprise aux Vénitiens par le général byzantin Alexis Strategopoulos le , ironiquement sans l'aide des Génois, alors que cette victoire leur permet de s'établir à leur tour dans la capitale byzantine et d'étendre l'influence génoise en mer Noire au nord de l'Anatolie et en Crimée...
Les comptoirs génois et vénitien de Caffa et Soldaia en Crimée sur les territoires de la principauté de Théodoros (dite aussi « Gothie » ou « Gazarie », voisine de la Horde d'Or issue de l'Empire mongol après Gengis Khan) permettent aux marchands italiens d'accéder aux routes de la soie. Mais rares sont les marchands à parcourir le trajet dans son intégralité entre la mer Noire et la Chine, comme c'est le cas en 1271 du Vénitien Marco Polo, son père et son oncle depuis le comptoir de Soldaia.
thumb|gauche|redresse=1.2|Voyage des frères Polo d'Acre à Trébizonde en passant par la Chine où ils sont reçus par le Grand Khan Kubilai, miniature du .
D'autres explorateurs italiens se rendent en Extrême-Orient aux , comme Giovanni dal Piano dei Carpini, Giovanni di Marignolli et Odoric de Pordenone, mais il s'agit essentiellement de missionnaires et non de marchands.. Le négociant vénitien Nicolò de' Conti explore la Perse et les Indes..
En 1284, la république de Gênes prend possession de la Corse et d'une partie de la Sardaigne à la suite de sa victoire contre la république de Pise à la bataille de la Meloria. Parallèlement, la fin du est marquée par la chute des derniers États latins d'Orient établis lors de la première croisade (le comté de Tripoli en 1289, Saint-Jean-d'Acre en 1291) pris par les Mamelouks d'Égypte..
Apogée pendant le , puis déclin à partir du Les conquêtes des États latins par les musulmans entraînent l'expulsion des marchands italiens., mais ceux-ci reprennent rapidement les affaires dans cette région. Bénéficiant de son alliance avec l'Empire byzantin, la république de Gênes prend à son tour possession de plusieurs îles grecques pour assurer sa liberté de communication avec le Proche-Orient musulman. Au , les républiques italiennes fournissent aux sultans mamelouks des armes, du bois, du fer, et des esclaves à tel point que le Pape, inquiet des progrès militaires musulmans, va jusqu'à menacer d'excommunication ceux qui continueraient de commercer avec eux.
Parallèlement, les Italiens accroissent leur présence en mer Noire, où Venise fonde son principal comptoir, Tana, en 1332 sur le fleuve Don, tandis que la « Gazarie » (comptoirs génois en Crimée) compte en 1365 sept ports sur les côtes de la principauté de Théodoros. À la fin du , après avoir pris Soldaia aux Vénitiens, la république de Gênes règne en maître sur le commerce de la mer Noire, en contrôlant des territoires sur toutes les côtes alentour : en Crimée, dans l'empire grec de Trébizonde, à Constantinople, aux bouches du Danube et du Dniestr, et même en amont sur ces deux fleuves, par où leur parviennent cuirs, bois et ambre de la Baltique. Le commerce méditerranéen est davantage dominé par Venise, implantée sur les bords de l'Adriatique, à Constantinople, au Péloponnèse et dans les principales îles grecques.