La grève des dockers de 1949-1950 en France, dirigée contre la guerre d'Indochine, en bloquant les expéditions de matériel militaire, qui a eu lieu à Marseille puis dans les autres ports français, du au , est un des conflits sociaux les plus importants de la guerre froide et l'un des plus durs de l'histoire de la corporation des dockers en France.

Avec la mobilisation lors du procès du militaire Henri Martin, condamné le à cinq ans de prison pour complicité de sabotage, c'est l'un des deux axes de l'opposition du Parti communiste français à la guerre d'Indochine, selon l'historien Jean-Pierre RiouxMaurice Vaïsse et Alain Bizard, L'Armée française dans la guerre d'Indochine (1946-1954) : adaptation ou inadaptation ?, chapitre "Varus qu'a tu fait de mes légions", rédigé par Jean-Pierre Rioux, aux Editions Complexe, 2000 , page 24..

La grève est partie d'un refus d'embarquer des armes pour la guerre d'Indochine. Parmi les autres revendications qui motivent par la suite cette grève, étendue à la plupart des ports français, se mêlent des exigences salariales comme le slogan « nos trois mille francs » et des mots d'ordre à la fois pacifistes et anti-impérialistes. L'action a lieu à Dunkerque, Rouen, Saint-Nazaire, Marseille, Nice, La Pallice, Bordeaux, Cherbourg, Brest et Tunis. À Marseille, elle commence le , dure une vingtaine de semaines et se termine par une défaite le et un échec important des grévistes.

Contexte historique et politique Le contexte social français Le conflit des dockers s'inscrit dans un contexte socio-économique difficile et conflictuel. Les trente glorieuses commencent à peine, et du fait des destructions de la guerre, les denrées alimentaires et les logements manquent, la condition des ouvriers est souvent misérable. Le climat social s'est tendu depuis 1947 et l'exclusion des ministres communistes du gouvernement, avec des privations dues au rationnement. La CGT est en conflit avec les gouvernements successifs ce qui s'est traduit par les grèves de 1947 en France et la grève des mineurs de 1948Georges Tyrakowski, « La Grande grève des mineurs de 1948 », Mineur de fond, 2016, consulté le 26 mars 2017.. La grève des dockers de 1949-1950 constitue de la République, après ces deux conflits.

Le contexte social international Au même moment, la création le d'une Confédération internationale des syndicats libres met sous tension le monde social et politique. Le , débute à Marseille une « conférence internationale des marins et dockers », au cours de laquelle est fondée une « Union internationale des marins, dockers, fluviaux, pêcheurs et travailleurs des ports » basée à Marseille. Le contexte culturel En , le film Un homme marche dans la ville, tourné dans la ville portuaire du Havre, sous le patronage du quotidien Le Havre libre, au profit de la Caisse de solidarité et du Syndicat des ouvriers du port"D'Italie et d'ailleurs" par Marie-Claude Blanc-Chaléard, Anne Dulphy, Caroline Douki, aux Presses universitaires de Rennes ., reçoit une critique élogieuse de quotidiens de droite comme Le Parisien libéré du , où Jacqueline Michel salue le film et estime que . Le Parti communiste s'indigne alors que . Son hebdomadaire L'Avenir du Havre publie le un long article du docker Jean Ferrand selon lequel le film « tente de traîner une catégorie de travailleurs dans la fange ». Mais c'est seulement six mois plus tard que sera décidée son interdiction d’exploitation dans la ville, le , après un nouveau tir de barrage de la presse communiste, lui reprochant de dépeindre les dockers comme , dans le but de discréditer leur grève. Plusieurs cinéastes sympathisants vont alors créer des scénarios plus valorisants, comme Vivent les dockers, de Robert Ménégoz qui sort dès , avec un commentaire, très lyrique, d'André Stil tandis que Paul Carpita, dans Le Rendez-vous des quais, dépeint le jeune couple de Robert et Marcelle, docker et ouvrière en biscuiterie, qui cherchent vainement un logement à Marseille. Lui refuse de rejoindre la bande de syndicaliste de son frère, et se fait manipuler par une promesse de logement, jusqu'aux limites de la compromission lorsque les dockers partent en grève contre la guerre d'Indochine.

Le contexte de la guerre d'Indochine Les élus communistes refusent de voter les crédits de la guerre d'Indochine dès . La guerre d'Indochine (1946-1954), est qualifiée par les communistes et la CGT de et amène la France à être plus intégrée au bloc occidental, car elle se retrouve obligée de renforcer son potentiel militaire face à un conflit indochinois , devenu beaucoup plus international en raison de l'intervention américaine par des livraisons de matériel entre autres. La manifestation parisienne du 20 février 1949 Fin se crée le Mouvement des combattants de la liberté et de la paix, autour de Frédéric Joliot-Curie et Yves Farge"Histoire de l'anticolonialisme en France: Du siècle à nos jours" par Claude Liauzu - 2007 . et en , André Marty donne le coup d'envoi de la campagne contre la « sale guerre ».

Le bureau politique du PCF, dont les militants sont majoritaires à la direction de la CGT, a lancé le le mot d’ordre de combat absolu contre la guerre coloniale mais la CGT n'est pas encore très engagée, ce qui ne va changer qu'en cours d'année 1949. Le PCF se limite alors à des actions symboliques à Paris. Le , une manifestation communiste sur les grands boulevards de Paris dégénère en affrontements avec la police. Il s'agit alors, pour le comité directeur de la SFIO et pour le bureau politique du PCF de dénoncer l'emprisonnement de Tran Ngoc Danh malgré l'état de santé de l'inculpéLe Monde du 7 février 1948 .. Le chef de la délégation représentant le gouvernement de la République démocratique du Vietnam en France depuis 1946 avait été arrêté le à son domicile personnel et il sera libéré en mars.

Le , il est arrêté par le gouvernement français pour « atteinte à l'intégrité du territoire français ».

Le sujet est surtout évoqué dans les éditions de février et de mars des Cahiers du communisme, par Léon Mauvais et Jacques Duclos. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, met en avant le concept de « grève politique de masses » et en février, devant la conférence de la fédération de la Seine, il demande à ce qu'elle combatte la fabrication, le transport et la manipulation des armes, mais sans aucun passage à l'acte.

L'investissement français passe à Les effectifs du corps expéditionnaire français en Indochine augmentent de plus de 50% en un peu plus de deux ans pour atteindre au . L'effort de guerre s'appuie en grande partie sur le port de Marseille : 59 navires en provenance d’Indochine y arrivent entre le et le . Dans La Marseillaise, du 22 au , le journaliste Robert Dubrou prédit déjà que des bombardiers porteurs d’armes nucléaires décolleront bientôt des bases militaires bordant l'étang de Berre, pour attaquer « le pays de Stalingrad ». Etét et automne 1949, la torture dénoncée et la Chine impliquée à son tour Un État du Vietnam est proclamé le comme « État associé » de l'Union française, en pleine guerre d'Indochine pour constituer une alternative au Việt Minh communiste, mais sans emporter l'adhésion, en raison des révélations sur la torture pendant la guerre d'Indochine, dont la pratique va s'avérer systématique.

En , Jacques Chegaray réalise un reportage relatant les exactions de l'armée française en Indochine que L'Aube refuse car « le parti démocrate-chrétien est particulièrement actif dans la politique de guerre », et qu'il doit publier donc dans Témoignage chrétien. Il rapporte l'utilisation de la torture par l'Armée., au moment où des enquêtes internes menées par le Service de sécurité « Air » à la mi-1949 à Hanoï repèrent l'utilisation de la torture et des exécutions sommaires en au moins deux occasions séparées.

En France, « toute la presse s'en fait l'écho » et « les députés, lors d'une séance orageuse, évoquent le problème ». Ce texte est repris dans l'ouvrage de l’historien Pierre Vidal-Naquet Les Crimes de l'armée française, paru pour la première fois en 1975 et réédité en 2001 avec une préface inédite de l'auteur. Il fait qu'une partie la gauche chrétienne qui se retrouve au premier rang du combat anticolonialiste"Les intellectuels français et la guerre d'Indochine, une répétition générale ?", par Alain Ruscio dans le Bulletins de l'Institut d'Histoire du Temps Présent en 1996 , avant même que le PCF et la CGT s'en emparent à l'hiver 1949-1950.

Paul Mus écrit une série d'essais condamnant la torture (dont le premier est intitulé « Non, pas ça ! »). En , Léon Pignon, haut fonctionnaire français, administrateur colonial en Indochine déclare que la torture est contraire à tout ce que les Français veulent faire en Indochine.

Le , c'est le quotidien progressiste breton Ouest-Matin, fondé neuf mois plus tôt par Henri Denis, ancien secrétaire général de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), qui publie une lettre du soldat Alexandre Lepan, accusant les troupes françaises d'avoir commis nombre d'atrocités lors de la guerre d'IndochineLe Monde du 23 février 1950 .. Selon lui, son ancien chef de bataillon, Clauzon, commandant le 22e régiment d'infanterie coloniale, poussait ses hommes au meurtre et au pillage. L'armée ne poursuivra le journal qu'en février-, après les actions des dockers contre ses navires militaires.

Peu après ces révélations, autre tournant dans la guerre d'Indochine, le , à Pékin, Mao Zedong proclame la république populaire de Chine et la fin de la guerre civile causée par l’invasion japonaise puis la Longue Marche, tandis que le Kuomintang a finalement dû s'exiler à Taïwan.

La Chine s'implique alors pour soutenir le Nord de l'Indochine. Les immenses camps américains du Sud de la Chine, abandonnés, servent alors à l'entrainement des troupes du Việt Minh qui multiplie ainsi les divisions armées.

Déroulement Les instigateurs à Marseille, Oran et Dunkerque Les instigateurs du mouvement de grève qui se généralise à la plupart des ports au tout début de l'année 1950 étaient basés dans ceux de Marseille, Oran et Dunkerque, trois lieux où des personnalités locales ont joué dès 1949 un rôle important en se mobilisant en faveur de la décolonisation. À Dunkerque, les dockers sont associés dès 1948 à la grève des mineurs et l'année suivante ils associent à leur action l'usine de chaudronnerie de Fives-Lille qui livre des locomotives pour l'Indochine. Dès puis en janvier et , les conseillers généraux communistes de la région Dunkerque-Calais, menés par résistant et leader des dockers Lucien Duffuler, dénoncent la guerre d'Indochine"Reconstruire le Nord – Pas-de-Calais après la Seconde Guerre mondiale (1944-1958)