La Renaissance à Ferrare débute réellement lors de la seigneurie de Lionel d'Este (1441-1450). Ses aspects les plus originaux apparaissent au début de la Renaissance italienne avec la célèbre école de Cosmè Tura, Francesco del Cossa et Ercole de' Roberti. Une deuxième école émerge au , avec Dosso Dossi.
Contexte historique et culturel
Ferrare est un fief papal, gouverné par les seigneurs d'Este depuis 1267. La famille régnante est d'ancienne noblesse impériale et tire des revenus de ses gages de condottiere, de la production agricole, des taxes et droit de douane provenant du commerce sur le Pô qui longe la ville.
Alors que la ville n'a pas de monuments antiques, sa singularité culturelle, qui s'exprime dans un mélange de styles concurrents, est due à un conservatisme aristocratique qui se mêle à une soif de nouveauté et même à un goût pour le bizarre, à un élitisme intellectuel qui prospère sur un terrain de réalisme pratique et à une ironie issue du contado, la campagne environnante. Ainsi, en 1484, le poète ferrarais Boiardo emprunte à la fois au roman chevaleresque, à l'épopée classique et à la novella italienne pour créer sa fantaisie, Orlando innamorato.
La cour des Este à Ferrare est l'une des plus importantes au nord de l'Italie à partir de la fin du , lorsque Nicolas III d'Este crée l'Université et commence à construire le château. Le caractère courtois y domine, comme en témoigne l'intérêt des Este pour le monde féerique médiéval, attesté par les nombreux romans chevaleresques et les ouvrages consacrés à l'astrologie et à l'ésotérisme qui ont enrichi leur célèbre bibliothèque. L'idéal du divertissement de cour, dans ses formes les plus variées, est au cœur de l'art cultivé par les Este qui est toujours d'une même complexité poétique, visuelle et lyrique. Les idéaux aristocratiques des Este sont inspirés de l'héraldique et de la chevalerie d'une part, et de l'exemple moral donné par les héros classiques et mythologiques d'autre part. Ils se reflètent dans les noms que Nicolas III donne à ses trois fils : Lionel, nommé d'après le lion, roi héraldique des animaux, Borso, d'après l'un des chevaliers arthuriens en quête du saint Graal, et Hercule, d'après le héros grec.
La production de manuscrits enluminés y est importante et de haute qualité comme en témoigne l'intervention des enlumineurs Belbello da Pavia, auteur de la Bible de Nicolas d'Este, et Taddeo Crivelli illustrateur de la Bible de Borso d'Este.
Mécénat artistique de Lionel d'Este (1441-1450)
Pendant le règne de Lionel d'Este, de 1441 à 1450, les horizons culturels de la cour s'élargissent encore avec l'apparition d'un environnement unique dans le panorama italien. Formé par l'humaniste Guarino Veronese qui fut son précepteur, le marquis développe un mécénat guidé par l'idéal du connaisseur et l'idée de récréation intellectuelle. Erudit, pieux, intéressé par la nouvelle science humaniste et l'art visuel, il est en relation avec les principales personnalités artistiques de l'époque comme Pisanello, Leon Battista Alberti, Jacopo Bellini, Piero della Francesca à partir d'environ 1448 et le jeune Andrea Mantegna qui réside à Ferrare en 1449 et 1450-1451. Ses commandes artistiques sont guidées par de fortes préférences esthétiques, dont l'influence s'étend au-delà du petit cercle d'éminents courtisans avec qui il en débat. Il démarre également une collection d'antiquités et installe une manufacture de tapisserie, instituant des relations étroites et continues avec la Flandre et quelques grands maîtres transalpins, comme Rogier van der Weyden. Les œuvres de ces artistes sont admirées dans les collections du marquis par les artistes italiens de passage, créant un rapprochement entre les deux grandes écoles picturales.
L'ascétisme de Lionel et son intérêt pour l'« exactitude » réaliste s'expriment par son goût du nu, car il est libre de tout atour sensuel et dissimulateur. Lui-même renonce à toute opulence dans son habillement et choisit les couleurs qu'il porte suivant les positions des étoiles et des planètes. Il estime que le peintre ne doit pas aller au-delà des limites propres de la réalité et de la fiction, mais toujours essayer d'égaler l'élégant « artifice » de la Nature.
Lionel d'Este apprécie avant tout les « plus petites œuvres d'art », comme les figures gravées sur les pierres fines ou les têtes de césar sur les pièces en bronze, pour leur précision, la complexité des détails, mais aussi pour leurs liens avec l'Antiquité. Il développe par son mécénat l'enluminure et la médaille, forme d'art de cour unique qu'il contribue à ressusciter au , faisant émerger un style de portrait artistique, le demi-buste de profil. Il fait ainsi faire plus de dix mille médailles. Son artiste favori, Pisanello, s'adresse dans ses médailles aux hommes cultivés afin de susciter des idées. Les modèles pour ces images sont les anciennes pièces romaines et grecques, les cachets en cire et les pastiches de bijoux antiques achetés par le duc Jean de Berry et copiés en argent et en or par l'un des artistes de sa propre cour.
Pisanello est très sollicité dans les milieux de cour et exerce une influence considérable sur l'art ferrarais. Le vénitien Jacopo Bellini travaille pour Lionel d'Este par intermitence. Alberti donne des conseils pour le socle du monument équestre dédié au père du marquis et écrit un traité d'architecture à sa demande. Selon Vasari, Piero della Francesca peint les fresques de nombreuses chambres du Palazzo del Corte. Jean Fouquet, de passage vers 1447, laisse le Portrait du bouffon Gonella. Rogier Van der Weyden, présent à Ferrare en 1449, peint un retable sur le thème de La déposition et la Chute de l'homme. Lionel lui achète plusieurs œuvres par l'intermédiaire de son agent à Bruges. La piété de l'artiste flamand, exprimée au travers d'une stylisation rigide et d'une observation minutieuse du détail éloquent, exerce une influence certaine sur les artistes de la région, notamment sur le jeune Andrea Mantegna qui peint un portrait de Lionel et de son principal conseiller en 1449.
Borso d'Este (1450-1471)
Borso d'Este partage le goût de son frère Lionel pour les arts et, en particulier pour les enluminures. Il affectionne toutefois une opulence ostentatoire, portant les vêtements et les bijoux les plus coûteux et dépensant des sommes colossales en divertissements et en spectacles. Il orne le Palazzo del Corte de riches tentures flamandes en velours, brodées du Roman de la rose, et fait reconstruire le palais de Schifanoia pour en faire un ensemble administratif et récréatif. Sa grandeur ostentatoire et sa magnanimité publique réhaussent le prestige de sa principauté. Ses commandes artistiques prennent des proportions importantes mais leur iconographie garde une complexité vivante, sans doute en raison de l'influence des enseignements de Guarino et de la présence de nombre de ses disciples à la cour.
La cour fait désormais largement appel aux peintres ferrarais dont les maniérismes décoratifs et expressifs peuvent s'épanouir sous la protection des Este. Les Ferrarais s'intéressent plus à l'affinité de la peinture avec la poésie, la musique et le théâtre, qu'à sa relation avec la sculpture et l'architecture. L'enluminure y influence particulièrement les peintres de cour. Comme en Lombardie, les formes et les couleurs ornementales de la miniature s'allient à des motifs décoratifs all'antica pour créer un art répondant aux goûts de l'aristocratie. Les ateliers de Jacopo Bellini, qui est étroitement associé à la cour ferraraise, et de Francesco Squarcione à Padoue, où fut formé Mantegna, sont à la source de nombre de ces idées.
Hercule d'Este (1471-1505) Plus régalien que son prédécesseur, Hercule d'Este a aussi une forme de mécénat plus grandiose. Élevé depuis son enfance à la cour aragonaise, son modèle est Alphonse V dit le Magnanime. Profondément croyant, il pourrait avoir tenté de l'égaler en faisant de sa piété l'expression de sa « magnificence ». S'il dépense des sommes considérables pour l'art et l'architecture, il est plus grave et plus réfléchi que Borso. Il exprime sa « majesté » princière en développant la musique sacrée, mais fait aussi des concessions au peuple en ressuscitant la comédie latine et le théâtre contemporain d'inspiration classique, avec notamment des productions de pièces de Térence et de Plaute.
Trois ans après son mariage avec Eléonore d'Aragon en 1473 qui joue un rôle très actif dans les affaires culturelles et politiques de la cour, Hercule est contesté lors d'un coup d'état fomenté par Nicolas, le fils de Lionel. La paix de Ferrare est ensuite brisée par une guerre contre Venise (1482-1484). Les Vénitiens bombardent alors de nombreux édifices et incendient la villa Belfiore. Hercule fortifie la ville après cette défaite.
École de Ferrare
Caractéristiques de l'école de Ferrare
C'est pendant le marquisat de Borso d'Este, qui demeure au pouvoir de 1450 à 1471, qu'un style particulier, caractéristique à Ferrare, voit le jour, notamment en peinture. Ses points d'encrage sont la culture courtoise, la rationalité de la perspective et la lumière limpide de Piero della Francesca, l'attention portée aux détails des peintres flamands et le Donatellisme, influencé par Francesco Squarcione. Les artistes ferrarais ont rapidement ajouté à cela leur propre interprétation caractérisée par une tension linéaire, une vive exaspération, une préciosité combinée à une forte expressivité.
L'École de Ferrare se caractérise notamment par sa tendance à utiliser le vocabulaire moderne de la peinture nouvelle pour le détourner de son sens et de sa fonction. Dans les Saintes Conversations par exemple, le trône de la Vierge est progressivement devenu comme un emblème du modernisme. À Ferrare, de Cosme Turà avec la Pala Roverella à Ercole de' Roberti avec la Pala de Ravenne, ce trône reçoit un accent particulièrement fort, plus fort encore qu'à Florence ou Venise. Mais il est aussi détourné de son sens et de sa fonction. Dans cette dernière œuvre, les personnages y sont installés selon un artifice remarquable, que dissimule le caractère presque fantastique pris par la forme architecturale de l'objet, sorte de cube recouvert d'un dôme de cristal. Sa mise en place perspective le détourne de sa fonction originelle : il enjambe le paysage situé à l'arrière-plan du lieu architectural et, par le renflement central de colonnettes, il semble prendre appui sur lui, confirmant la prééminence du divin sur le « naturel » partout présent. Cette prédelle est considérée comme une démonstration de l'aisance avec laquelle le « primitif » ferrarais joue du vocabulaire moderne en architecture, des rocailles invraisemblables et des liaisons dynamiques entre les lieux figuratifs .
D'objet figuratif aux résonances sociales et humaines, le trône devient à Ferrare un support de l'étrange, le lieu d'un fantastique dont la compréhension ne peut passer que par une approche spirituelle de l'image. Les inventions ferraraises manifestent toujours ce besoin d'affirmer ou de préserver le spirituel au cœur même de la représentation moderne ou vraisemblable du sacré. Ses peintres peuvent être considérés comme des représentants exemplaires du primitivisme du Quattrocento.
Des influences diverses et variées nourrissent l'atelier de peinture locale, comme en témoigne la présence du peintre d'origine hongroise Michele Pannonio qui réalise le portrait de la muse Thalie pour le décor du studiolo de Belfiore.