Anne Dacier, née Anne Le Fèvre en 1645 à Grandchamp et morte à Paris le , est une femme de lettres, philologue et traductrice française.
Biographie
Les années de formation Baptisée à Is-sur-Tille le Éliane Itti, « L’acte de baptême d’Anne Le Fèvre ( Dacier) : Is-sur-Tille, 24 décembre 1645 », Cahiers du centre de généalogie protestante 142, 2008/2, . À cette époque, Tanneguy Le Fèvre était attaché au marquis de Francières, gouverneur de Langres. Comme il n’y avait pas de temple à Langres, les fidèles se rendaient à celui d’Is-sur-Tille, près de Dijon., Anne Le Fèvre a passé sa petite enfance à Preuilly, en Touraine (1646-1649), où naquit sa sœur MargueriteL’acte de baptême (11 août 1647) de Marguerite, née le 5 août, a longtemps été pris pour celui d’Anne : il y aurait eu une erreur sur le prénom! (A. D d’Indre-et-Loire, BMS Preuilly-sur-Claise)., puis sa jeunesse à Saumur (1649-1672), mais c'est à Paris qu'elle conquit la notoriété.
De sa mère, Marie Olivier, nous savons seulement que, née protestante, elle a abjuré le Registre du consistoire de l'église réformée d’Is-sur-Tille (A. D. de la Côte-d’Or).. Son père, Tanneguy Le Fèvre, né à Caen en 1615, est un philologue qui a participé aux débuts de l’Imprimerie royale comme directeur des impressions (1640-1642) et qui entretenait, au moins depuis 1645, une correspondance savante avec le Père Denis Pétau. Catholique lui aussi, il s’était converti entre 1643 et 1645. En 1649, il se fixe avec sa famille à Saumur, l’une des capitales européennes du protestantisme, où il devient, en 1651, régent de la troisième classe au collège royal rattaché à l’Académie protestante, puis de la seconde classe et, à partir de 1665, « professeur en la langue grecque » à l’Académie même. Mais il meurt prématurément en , alors qu’il s’apprêtait à occuper à l’université de Heidelberg un poste de professeur offert par l’Electeur Palatin Karl-Ludwig.
Ayant décelé les aptitudes exceptionnelles de sa fille aînée pour l’étude, cet excellent pédagogue lui donna la même éducation qu’à ses fils et lui inspira l’amour du grec, « la plus belle de toutes les langues ». Anne n’oublia jamais sa dette envers son père, qui n’avait pas hésité à braver les préjugés misogynes de son temps. Par piété filiale, elle signait ses premières œuvres « Anna Tanaquilli Fabri filia » (Anne, fille de Tanneguy Le Fèvre).
Le Lettres de Jacques Richier de Cerisy à Élie Bouhéreau, des 30 IX et 28 X 1662 (Dublin, Marsh's Library, Fonds Élie Bouhéreau, 44. Z 2.2.14)., Anne Le Fèvre épouse Jean Lesnier II, l’imprimeur-libraire préféré de son père, mais cette union ne sera pas heureuse. Un fils, Taneguy, né fin , est enseveli trois semaines plus tard. Le couple se sépare vers 1670.
Anne Le Fèvre, « écrivain dauphin » et traductrice Après la mort de son père, Anne monte à Paris, emportant dans ses coffres un Callimaque qu’il n’avait pas eu le temps d’achever. Mais un ami et compatriote de Le Fèvre, Pierre-Daniel Huet, alors sous-précepteur du Dauphin et maître d’œuvre de la collection In usum Delphini imaginée par le gouverneur du Dauphin, le duc de MontausierCette collection regroupe quarante écrivains classiques latins (Salluste, Virgile, Horace, Phèdre…), dont chaque œuvre est accompagnée d’abondantes notes explicatives et, éventuellement, d’une paraphrase (interpretatio)., lui confie la rédaction d’un Florus. L’ouvrage paraît en 1674 et connaît un succès d’autant plus grand que le public découvre avec stupéfaction que son auteur est une femme. Anne est même la seule femme de l’équipe des « écrivains dauphins », essentiellement constituée de jésuites, et sera le seul auteur à produire quatre textes : après le Florus, elle annotera encore Dictys et Dares (1680), Aurelius Victor (1681), Eutrope (1683). Tous sont des historiens appelés abréviateurs.
Parallèlement à ces ouvrages de commande, Anne en publie aussi à titre personnel. Son Callimaque sort en 1675, avec la traduction latine de Frischlinus, et neuf épigrammes inédites, communiquées par Pierre-Daniel Huet, qu’elle traduit elle-même. Mais en 1681, elle change de cap en donnant une première traduction française, Les Poésies d’Anacréon et de Sapho, car elle a compris que le public, moins cultivé qu’à la génération précédente, ne demande plus des éditions de textes latins ou grecs commentés en latin. Dès lors, elle ne publiera que des traductions : trois comédies de Plaute (Amphitryon, Epidicus, Rudens) en 1683, deux comédies d’Aristophane (Le Plutus et Les Nuées (1684) sont les premières traductions d’Aristophane en français !), les six comédies de Térence (1688)Pour Giovanni S. Santangelo, cet ouvrage est le chef-d’œuvre de Madame Dacier.. Dès 1683, elle obtient un privilège pour « plusieurs pièces du théâtre grec », puis pour « les pièces de théâtre grecques et latines », car elle compte bien traduire aussi des tragédies. Avec son ami Boileau, également traducteur de Sapho au sein du Traité du Sublime, Anne participe à la querelle des Anciens et des Modernes en prenant parti pour les auteurs grecs et latins qu'elle traduisait. C'est d'elle que parle Boileau quand il écrit « cette savante fille […] qui travaille maintenant à nous faire voir Aristophane, Sophocle et Euripide en français » dans la préface du Traité du SublimeBoileau, Traité du sublime, Préface, éd. Ch.-H. Boudhors, Paris, Les Belles Lettres, 1966, p. 47..
Elle collabore également à deux ouvrages écrits de concert avec son deuxième mari, André Dacier : les Réflexions morales de l’empereur Marc Antonin (1691) et les six premières Vies des hommes illustres de Plutarque (1694). Une épigramme qui circule alors prétend établir la supériorité intellectuelle de l'épouse sur l'époux : « Quand Dacier et sa femme engendrent de leurs corps, / Et que de ce beau couple il naît enfants, alors / Madame Dacier est la mère. / Mais quand ils engendrent d’esprit, / Et font des enfants par écrit, / Madame Dacier est le père. » En fait, l'intention est d'humilier André et de ridiculiser le couple en insinuant « que Madame Dacier est celle qui porte le grand chapeau » dans leur ménage, comme Boileau le remarque dans une lettre à Brossette du . Il ajoute que l'épigramme est de l'abbé Tallemant, qui était du parti des Modernes, contrairement aux Dacier, et n'avait pas de sympathie pour le coupleBoileau, Œuvres complètes, éd. Fr. Escal, Paris, Gallimard, 1966, p. 708 et 1161..
En réaction contre les « belles infidèles », Anne Le Fèvre préconise le retour au texte source et une version fidèle à l’original. En philologue, elle s’efface derrière l’auteur qu’elle fait parler dans notre langue. Mais, pour être lue, elle doit aussi respecter le goût du public, car il serait impensable de faire fi des valeurs esthétiques et morales du Grand Siècle.
Anne et André Dacier, un couple de philologues En , à Paris, Anne Le Fèvre, veuve depuis 1675 de Jean Lesnier, unit sa destinée à celle d’André Dacier, l’un des étudiants préférés de son père. Ce digne disciple de Le Fèvre est, lui aussi, un excellent helléniste et philologue. Il a édité un Festus dans la collection In usum Delphini et travaille à une édition complète d’Horace, avec une traduction et des remarques (1681-1689). Il est certain qu’Anne et André se mirent en ménage, à une date qu’on ignore. Une fille illégitime, Anne Marie, mais que la calomnie a présentée comme adultérine, est née vers 1678Sur la liste des religieuses de l’abbaye royale de Longchamp elle est dite « âgée de vingt ans » lors de sa vêture, le 26 janvier 1678 (BnF (Mss.), Français 11662, f° 98 v°)..
L’abjuration Peu après leur mariage, les époux Dacier se rendent à Castres, la patrie d’André, non pour s’instruire dans la religion romaine en vue d’une conversion, comme le prétendait la propagande catholique, mais, au contraire, pour fuir les convertisseurs« Je me retirai dans la province comme dans un asile et dans un port où, n’ayant plus à soutenir des assauts et à essuyer des tempêtes, je pouvais jouir tranquillement de la victoire que j’avais remportée en fuyant un appât que je croyais empoisonné. » (André Dacier, [Traité de la religion], BnF (Mss.), Français 20967).. Un fils, Jean André, naît en . Il a pour parrain et marraine Jean Dacier et Suzanne de Falguerolles, ses grands-parents paternels. Mais en Languedoc, comme partout en France, les persécutions contre les protestants se multiplient. Le temple de Castres est rasé en décembre et au printemps 1685 commence la « grande dragonnade ». Pour échapper aux « missionnaires bottés », des villes entières se convertissent, telle Castres, le , à l’instigation des époux DacierLettre d’André Dacier à Gédéon Tallemant des Réaux ( octobre 1685), Saumur, Ernout, s. d. (Bibliothèque municipale de Poitiers, CR 179 (22), 4, in-4°). Cette lettre a été publiée par Jean-Philippe Grosperrin dans Littératures classiques 72, 2010, . Le roi les récompense par une pension de pour André, de 500 pour Anne. En , les Nouveaux Convertis regagnent Paris et reprennent leurs travaux d’érudition, mais la carrière des honneurs ne s’ouvrira que beaucoup plus tard pour André Dacier : en 1695, il entre aux deux Académies et, en 1702, Louis XIV lui accorde la charge de garde des livres du cabinet du Louvre.
L’œuvre maîtresse : l’Iliade et l’Odyssée
La parution en 1681 d’une fort mauvaise traduction en prose de l’Iliade et de l’Odyssée, réalisée par le père de La Valterie à partir d’une traduction latine, provoque l’indignation d’Anne Dacier et la décide à entreprendre, à partir du texte grec, une version qui soit fidèle à l’original. Fruit d’au moins quinze années de travail, son Iliade paraît en 1711. L’Odyssée suit en 1716. Chaque ouvrage est précédé d’une substantielle préface et contient d’abondantes remarques sur la mythologie, l’histoire et la géographie, la traduction littérale et de nombreuses références à la littérature grecque et latine et à la Bible. Le texte grec est absent, mais l’illustration est soignée. Pour les frontispices, Anne Dacier a fait appel à son ami Antoine Coypel et pour les planches intérieures au graveur Bernard Picart.
Saluée comme un chef-d’œuvre, l’Iliade vaut à la traductrice un concert de louanges, mais va la projeter dans une flamboyante polémique qu’elle déclenche sans l’avoir voulu : la querelle d’Homère, ultime rebondissement de la querelle des Anciens et des Modernes.
La querelle d’Homère (1714-1716)