L'éblaïte est une langue sémitique parlée entre le et le dans la ville d'Ebla, en Syrie centrale. Elle nous est connue par la documentation en écriture cunéiforme retrouvée dans cette ville. C'est avec l'akkadien la plus ancienne langue sémitique connue.

Les découvertes

thumb|left|Ebla et les sites principaux de la Syrie et de la Haute Mésopotamie de la seconde moitié du

La découverte en 1964 sur le site de Tell Mardikh, en Syrie du nord, d’une antique cité de la seconde moitié du millénaire av. J.-C., bouleversa les données archéologiques alors en vigueur. Elle révéla l’existence d’une culture urbaine contemporaine de la période proto-dynastique en Mésopotamie, au cœur d’une zone géographique où jusque-là, les fouilles n’avaient rien révélé de tel.

Conformément à ce qu’avait avancé Ignace Gelb au sujet de tous les centres habités de Syrie de la même époque, l’identité culturelle de la civilisation de Tell Mardikh ne semblait pas relever du cadre sémitique« Our sources pertaining to the West Semites in Syria and Palestine flow almost uninterruptedly from the Old Babylonian period on. Two important conclusions can be drawn on the basis of the study of geographical names and of other, less important considerations : 1) The Semites entered Syria in mass in the Old Babylonian period, encountering a population of unknown, but certainly not Hurrian ethnic affiliation. 2) The Semites must have been established in Palestine long before the Old Babylonian period, and nothing prevents us from assuming that they may have been native to the area from time immemorial » in I. Gelb, 1961 b, p. 45. Or en 1968, la découverte sur ce même site d’une statue comportant une dédicace en ancien akkadien, mentionnant le roi Ibbit-Lim d’Ebla, vint aussitôt contredire cette thèseGiovanni Pettinato, 1967-1968. Il devenait alors possible d’identifier cette ville avec l’antique cité d’Ebla, mentionnée dans de nombreuses sources mésopotamiennes et égyptiennes. De surcroît, considérant les fortes connotations linguistiques du nom de son souverainM. Liverani, 1965, elle permettait d’en préciser l’identité amorrite.

Il fallut néanmoins corriger à nouveau ces conclusions après la découverte en 1974, dans les vestiges du palais de l’âge du bronze ancien (2400-2225 avant notre ère), de 42 tablettes cunéiformes, et l’année suivante de autres, révélant une langue qui n’avait rien de commun avec l’amorrite. Elle présentait des caractères morphologiques archaïques, attestés en akkadien parallèlement à d’incontestables similitudes lexicales avec les langues sémitiques occidentales telles que l’hébreu ou l’araméen. Les fouilles étaient menées par le professeur Paolo Matthiae et les inscriptions traduites par Giovanni Pettinato.

Cette opposition entre un lexique ouest-sémitique et une morphologie akkadisante alimenta dès lors les discussions et les controverses sur la nature de cette langue. Pour P. Fronzaroli, il s’agissait là d’un dialecte de l’akkadien soumis à une forte influence occidentaleP. Fronzaroli, 1977, p. 40. En revanche, G. Garbini nuançait cette approche, attirant l’attention sur la fragilité d’une comparaison trop étroite avec l’akkadien, rappelant qu’il n’existait aucun autre modèle contemporain à partir duquel il était possible d’établir des rapprochements. Dans ses « considérations sur le langage d'Ebla »ibidem, il mit en évidence le caractère artificiel de cette opposition entre morphologie et lexique, considérant que : « l'akkadien diffère de l'ouest-sémitique, comme on sait déjà, parce que ce dernier n'était documenté que sur la phase suivante de l'innovation amorrite. Si l'on remonte à l'époque précédant cette innovation, un langage sémitique pré-amorréen du nord-ouest commence à émerger, ce qui est en accord avec l'akkadien simplement parce que ce dernier a conservé ses caractères antérieurs à l'invasion amorréenne. »idem p. 79.

G. Pettinato, fondant essentiellement son étude sur le lexique, fut néanmoins le premier à annoncer en 1975 la découverte d’une nouvelle langue sémitique, qu'il appela « paléo-cananéenne »G. Pettinato, 1975, pp. 361-374. La communauté scientifique accueillit assez favorablement cette idée, mais l’appellation proposée ne fit pas l’unanimité. En effet, tout en présentant l’avantage de rappeler sa proximité avec l’hébreu, l’ougaritique et le phénicien, elle se révélait impropre à indiquer sur le plan morphologique son ancrage dans l’espace sémitique oriental. G. Garbini proposa alors le terme de « paléo-syrien »G. Garbini, 1974, pp.65-68., mais ce terme se montra aussi inadéquat que le précédent à rendre compte de ses spécificités mésopotamiennes, et ne fit pas école. Aussi, faute d’une appellation en accord avec les différentes caractéristiques linguistiques de cette nouvelle langue, on retint finalement le nom « d’éblaïte ».

La nature des documents

Sur l’ensemble du corpus éblaïte, dont la publication commença en 1974, la plupart des documents mis au jour relèvent du domaine administratif ou économique. Il existe toutefois une petite centaine de tablettes historiques et quelques écrits à nature scolastique : lexiques, syllabaires et textes bilingues. À cet ensemble il convient d'ajouter quelques rares textes littéraires : fragments de mythes, d’épopées, d’hymnes, mais aussi de proverbes, ainsi que quelques documents à caractère conjuratoire.

D’un point de vue linguistique, bien qu’un grand nombre de ces documents soit effectivement rédigé en sumérien, une partie d’entre eux n’utilise cette langue que d’un point de vue idéographique. C'est ce que le confirment certains éléments sémitiques ajoutés aux sumérogrammes, comme des marqueurs morphologiques, des pronoms, des suffixes et des prépositions, qui trahissent une langue sous-jacente distincte du sumérien.

in U4 DINGIR a-mu-su3 NIDBA « le jour où le dieu de son père eut sa fête »

De telles pratiques d’écriture rendent évidemment difficile l’approche de l’éblaïte. Fort heureusement, quelques rares documents, lettres ou tablettes bilingues, principalement rédigés de manière syllabique, permettent de franchir cette barrière graphique et précisent notre connaissance de la langue.

On peut ajouter à cet ensemble le matériel onomastique, qui en sémitique constitue habituellement de courtes phrases. Mais la part du corpus éblaïte utilisable dans une perspective linguistique reste relativement limitée d’un point de vue morphologique, syntaxique et lexical.

La barrière graphique et les habitudes d’écriture

La principale difficulté à laquelle se heurte notre connaissance de la langue d’Ebla relève essentiellement de problèmes d’écriture. En effet, l’éblaïte partage avec les langues sumérienne, akkadienne, hittite, hourrite et élamite, un système graphique appelé écriture cunéiforme, où chaque signe peut avoir conjointement ou séparément une valeur idéographique et/ou phonétique. Dans le premier cas, le signe ou la chaîne de signes désigne simplement une idée qui nous est intelligible par le biais de sa valeur sumérienne ; dans le second cas, il indique, avec une plus ou moins grande approximation liée aux habitudes d’écriture, la forme du vocable éblaïte suivant un principe de décomposition syllabique.

L’étude comparée des signes éblaïtes révèle un certain nombre de différences avec les systèmes utilisés par les autres écoles de scribes. En revanche, sans pour autant lui être identique, le syllabaire éblaïte présente d’importantes similitudes avec celui de l’ancien akkadien utilisé à Kish à l’époque des dynasties archaïques (DA II).

Pratiquement, on relève dans les textes d’Ebla trois habitudes de transcription de la langue : l’une exclusivement syllabique, l’autre à la fois syllabique et idéographique, et une dernière essentiellement idéographique. Dans la première catégorie se trouvent principalement des textes incantatoires et l’écriture des anthroponymes. Dans la deuxième se rangent les documents épistolaires, historiques et littéraires, sans oublier quelques documents diplomatiques. Dans la troisième enfin se trouvent des textes économiques et administratifs, en rapport avec la gestion et l’intendance du palais où l’idéographie suffit pour l’écriture des realia. D’un point de vue qualitatif et quantitatif, cette situation s’apparente pleinement à celle du corpus mésopotamien.

La faible proportion de documents syllabiques par rapport à la grande quantité de textes rédigés au moyen de logogrammes sumériens avait d’ailleurs conduit G. PettinatoR.B. I., 25. 1977, p. 238 à considérer, dans un premier temps, que ces documents étaient écrits en sumérien. Une telle thèse ne tient plus aujourd’hui, au regard de nos connaissances sur les pratiques d’écriture et de formulation propres aux scribes sumériens et éblaïtes. Ces conventions graphiques sont si particulières qu’elles suffisent bien souvent à identifier sous l’idéographie la langue sous-jacenteI. Gelb, 1977 p. 7. Ainsi par exemple, l’habitude sumérienne d’écrire la filiation suivant la formule X DUMU Y « X fils de Y » s’oppose aux habitudes akkadiennes et éblaïtes qui lui préfèrent la tournure X DUMU.NITA YI. Gelb, 1981, pp. 13-14.

Toutefois, si l’on sait identifier derrière un sumérogramme un signifié d’origine sémitique, il reste en revanche difficile de dégager son signifiant. Fort heureusement, la restitution de la valeur phonétique de ces signes est rendue possible par l’existence de listes lexicales bilingues, où chaque idéogramme sumérien voit sa forme éblaïte précisée par une glose en écriture syllabique.

Mais même lorsque la valeur phonétique du mot est connue, une série de problèmes d’ordre sémantique perdurent et gênent encore notre compréhension. Ainsi, lorsqu’un scribe éblaïte utilise le signe LUGAL, qui signifie « roi » en sumérien, il le transcrit avec sa valeur akkadienne šarrum mais le traduit par « dignitaire ». Cet exemple montre les écarts d’interprétation auxquels on risque d’aboutir en lisant les signes éblaïtes en ne considérant que leur valeur sumérienne.

De son côté, l’écriture strictement syllabique n’est pas non plus exempte de problèmes. La rareté des signes du type V[oyelle] + C[onsonne] oblige à certaines approximations dans la transcription des mots. Aussi trouve-t-on le terme ʾummum « mère » rendu syllabiquement par u3-mu-mu. Par ailleurs, alors que le sumérien procède quelquefois morphologiquement par réduplication du mot pour rendre le pluriel, l’éblaïte réutilise ce procédé avec la même signification, mais en le transformant en simple signifié graphique. Ainsi trouve-t-on des formes du type nasi11-nasi11 pour écrire le pluriel de nas11 « le peuple ». Il n’est pas rare d’autre part que l’écriture présente un caractère défectif, où tous les marqueurs morphologiques ne sont pas indiqués : ḫa-za-an šu-ba-ti = *ḫazānum yimḫur « le maire le prend »G. Pettinato, Catalogo dei testi cuneiformi di Tell Mardikh (MEE 1, 1979) n° 6424-30.

À ces problèmes s'ajoutent encore les limites intrinsèques de l’écriture sumérienne, qui est incapable de rendre une partie du système phonologique du sémitique. Organisé comme le précise Igor M. Diakonoff sur une opposition tendu ~ lâché, le système phonologique du sumérien rend difficilement l’opposition sourde ~ sonore, de même que les emphatiques du sémitique. Aussi trouve-t-on transcrit avec le même signe DA les syllabes /da/, /ṭa/, /ta/, ou encore avec le signe GU les syllabes /gu/, /ku/, /qu/.

Pour les mêmes raisons, il est également impossible à l’écriture sumérienne de rendre le jeu des laryngales et des pharyngales de l’éblaïte. Toutefois, pour pallier ces difficultés, on utilise, à l’instar de ce qui se passe en ancien akkadien, des conventions graphiques, telles que l’usage des signes E et MA pour rendre les phonèmes /ḥ/ ou /ʿ/, ou en jouant sur des signes syllabiques terminés par la voyelle /e/ qui n’est autre que la trace vocalique d’une des deux articulations précédentes.