Le Soir républicain est un quotidien français fondé par Pascal Pia et Albert Camus, diffusé en Algérie française, de 1939 à 1940, avant la Seconde Guerre mondiale, à Alger et dont Camus était un journaliste polyvalent et rédacteur en chef.

Histoire Le profil et l'expérience des deux fondateurs En 1937, Albert Camus, 24 ans, est refusé à l'agrégation de philosophie, car il est malade de la tuberculose et doit se rabattre sur plusieurs petits boulots. À la même époque, il travaille pour Alger Républicain, le journal créé en 1938 par son aîné Pascal Pia, 38 ans, qui s'était distingué dans l'entre-deux-guerres par des pastiches littéraires d'écrivains célèbres ayant réussi à tromper de grands éditeurs et qui sera aussi son comparse pour créer le "Soir Républicain", puis au sein du mouvement Combat, sous le pseudonyme Pontault.

Sur décision de Pascal Pia, Camus devient rédacteur en chef d'Alger républicain, fondé dans le sillage de son prédécesseur Oran républicain. Concurrent modeste de L'Écho d'Alger, il est l'organe officieux du Front populaire en Algérie française. Il critique tout particulièrement l'idéologie des autres journaux d'Algérie, liés au pouvoir colonial, dans une période où la presse est instrumentalisée à grande échelle. Camus publie assez rapidement dans Alger républicain une série d'enquêtes qui le font connaître et lui faciliteront la tâche pour créer son propre journal. Misère de la Kabylie, grande enquête écrite en () recueille en particulier un écho retentissant. Effectuée entre le 5 et le , son contenu sera repris dans Chroniques algériennes en 1958. Camus y révèle faite aux habitants de cette région d'Algérie .

C'est la plus connue de ses enquêtes et elle indispose le Gouvernement Général de l'Algérie française, alors assuré par Georges Lebeau : , réagit cette autorité. Dans cette série d'articles, Camus met en œuvre, avant l'heure, une forme de "data journalisme", sur les salaires, les écoles, et la densité de médecins, afin d'étayer son propos, selon l'universitaire Maria Santos-Sainz, maître de conférences à l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA). Mais le journal voit publication sera suspendue. C'est ensuite "l'affaire Michel Hodent", où un commis de ferme est accusé de vol par un riche colon. Le quotidien y consacre quatorze articles consécutifs, comme un feuilleton où le journal créé sa propre actualité. Le procès de Michel Hodent, fonctionnaire qui a protégé les paysans et qui s'achèvera par un acquittement en , il dénonce une et publie dès une lettre ouverte au gouverneur général, tout en enquêtant loin d'Alger.

Le lancement en septembre 1939 Avec Pascal Pia, Camus lance Le Soir républicain, trois mois plus tard. Le nouveau quotidien voit le jour le . Camus y rédige des éditoriaux mais aussi des critiques littéraires, des grands reportages, tout en assurant la couverture des faits divers, nombreux dans la grande ville d'Alger. Il y apprend le sens du concret, le et l'art de prendre à contre-pied , en particulier dans d'autres affaires qu'il a couvertes en apportant des preuves factuelles de l'innocence de l'accusé, se transformant en chroniqueur judiciaire. Ce travail journalistique contribue à déontologie du journalisme, dans une profession qui ne s'en est dotée qu'en 1918 et ne l'a rénovée qu'en 1938. Puis c'est "l'affaire El Okby", qui voit un cheik musulman inculpé d'assassinat du mufti Kahoul mais qui se révèle lui aussi innocent, le journal ayant de nouveau enquêté en profondeur. Ses lecteurs s'habituent ainsi rapidement à une « méthode Camus » qui cristallise sous une forme éthique cette déontologie journalistique, la profession qu'il a choisie étant pour Camus et .

La « méthode Camus » déployée au Soir républicain recourt à une , offerte au lecteur, en passant avec lui un . L'éditorialiste et reporter du Soir républicain crédibilise ce pacte en mettant en scène, dans sa parole de reporter, et au style direct le plus souvent, d'autres voix que la sienne et en se servant massivement des données chiffrées, qui , tandis qu'il affiche aussi, avec régularité, "Journalisme et engagement : l’exemple de Camus", par Hyacinthe Ouingnon, Université de Limoges et Université d’Abomey-Calavi, dans Carnets, la revue de l'Association portugaise d'études françaises .

Dans une troisième "grande affaire" où s'illustre le journaliste, une enquête aussi publiée par Le Soir Républicain, l'affaire dite de "la Marinière", Camus s'insurge contre les conditions de transport des forçats français. Son origine modeste rapproche alors des opprimés un Albert Camus, qui , en particulier des fabricants d'armesDans l'article du 21 novembre 1939, publié sous le titre "Les marchands de mort", dans lequel il préconise "la nationalisation complète de l'industrie des armes" qui "libérerait les gouvernements de l'influence de capitalistes spécialement irresponsables, préoccupés uniquement de réaliser de gros bénéfices". Cette méfiance envers les pouvoirs l'amène à éviter de trop les fréquenter"Avec Camus. Comment résister à l'air du temps de Jean Daniel. NRF-Gallimard, 2006Selon un livre de Jean Daniel publié en 2006, l'écrivain confia discrètement à sa mère être invité à l'Élysée. Laquelle lui répondit très fort, pour que toute la compagnie l'entende : " Ce n'est pas pour nous. N'y va pas, mon fils, méfie-toi. Ce n'est pas pour nous. " "Lettre aux journalistes qui oublient de l'être" par Edwy Plenel, dans Marianne le 16/05/2009 .

Les influences déontologiques Deux ans après ces enquêtes approfondies, puis lorsqu'il anime un journal dans la Résistance, Albert Camus va poursuivre sa réflexion sur la déontologie journalistique et inventer à cette occasion la formule Verbatim complet : «L'idée profonde de Parain est une idée d'honnêteté: la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c'est le mensonge.», parfois improprement déformée, y compris par des dirigeants politiques"Marine Le Pen ne sait pas citer Camus (ni faire une recherche Google)" par Jean-Laurent Cassely, dans Slate, 19 janvier 2015 , comme étant , dans le texte titré "Sur une philosophie de l'expression" "Histoire de la folie avant la psychiatrie" par Boris Cyrulnik et Patrick Lemoine, aux Éditions Odile Jacob, 2018 . Le texte, résumé des carnets personnels rédigés par Camus entre 1942 et 1944, est publié dans le numéro 17 de Poésie 43 en décembre 43-janvier-février 44, appelé aussi Poésie 44, en référence aux deux livres de son ami le philosophe Brice Parain, surnommé « le Sherlock Holmes du langage », parus chez Gallimard en 1942, Essai sur le Logos platonicien et Recherches sur la nature et la fonction du langage. Camus y souligne l’originalité de la lecture de Brice Parain, qui considère chez Platon "Lire les Carnets d'Albert Camus", par Anne Prouteau et Agnès Spiquel, aux Presses universitaires du Septentrion, en 2012. "Œuvres complètes, Volume 1" par Albert Camus, Jacqueline Lévi-Valensi, aux Editions Gallimard, 2006 . En 1951, l'année de sa grande déception sur l'évolution de la presse française, il publie L'Homme révolté où il détaille que "Mal nommer est meurtrier", Blog de Jean-Pierre Dacheux, docteur en philosophie, le 7 janvier 2011 .

Son travail de journaliste est inspiré aussi par la démarche de l'écrivain Jean Grenier, professeur de philosophie au lycée d'Alger de 1930 à 1938, dont il fut élève et à qui il a dédié son premier livre L'Envers et l'Endroit, publié en 1937 à Alger par Edmond Charlot. Selon Jean Grenier, le jeune journaliste . Albert Camus dédiera plus tard Le Mythe de Sisyphe, publié en 1942 comme L'Étranger, à Pascal Pia, avec qui il fit ses débuts dans le journalisme.

Entre-temps, tous les journaux de France sont soumis à la censure, décrétée le . L'équipe du Soir républicain décide de ne plus de communiquer les articles aux autorités avant la parution: ils sont alors supprimés à la mise en page. Le Soir républicain est ainsi publié avec des blancs à la place des textes amputés par la censure, parfois même des colonnes entièrement vierges, politique rédactionnelle également suivie par son concurrent local, Alger républicain. Plus globalement, le nouveau quotidien de Camus .

La fin du journal Plus tard, le , le gouvernement général de l'Algérie interdit le journal Le Soir républicain après seulement 117 numéros, mais Camus n'est convoqué qu'en par un commissaire de police, pour lui détailler les griefs accumulés contre lui. Il divorce de Simone Hié pour épouser Francine Faure, sœur de Christiane Faure.., qui enseigne clandestinement à Oran pour résister à l'application des lois de Vichy sur le statut des juifs. Dans la foulée, Camus s'installe avec Francine Faure à Paris où il travaille comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir puis repart en Algérie en 1941. Lors de l’automne 1943, après un séjour au Chambon-sur-Lignon pour soigner une rechute de tuberculose, le romancier rejoindra la Résistance intérieure française à Paris au sein du mouvement Combat et son journal clandestin homonyme, le quotidien Combat, dont Pascal Pia, cofondateur du Soir républicain est l'éminence grise .

Découverte des articles censurés Des rapports de censure, effectués par les fonctionnaires et officiers qui en avaient la charge, ont été conservés aux archives d'outre-mer, à Aix-en-Provence, et dans lesquels figurent les articles manquants de Alger républicain et du Soir républicain, qui n'ont pas été utilisées par les historiens, selon Jean-Yves Guérin, directeur du Dictionnaire Albert CamusPublié aux éditions Robert Laffont, dans la collection "Bouquins", en 2009 et Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes.

En 2012, la journaliste du Monde Macha Séry les a retrouvés aux Archives, apportant un regard nouveau sur l'œuvre de l'écrivain et journaliste. Ils permettent de comprendre la de l'écrivain et journaliste, en particulier dans sa dimension d'un . Ces articles retrouvés en 2012 sont absents des Cahiers Albert Camus publiés chez Gallimard sous le titre Fragments d’un combat, classant par thèmes les articles de Camus dans Alger républicain et le Soir républicain.

Cette découverte permet alors la publication pour la première fois d'articles qui devaient paraître dans "Le Soir républicain". Parmi ces articles du Soir républicain censurés, celui du , titré "Hitler et Staline" et celui du dans lequel Camus demande , mais surtout celui qui devait paraître le , et qui est pour la première fois publié, dans Le Monde du . Cet article définit "les quatre commandements du journaliste libre" comme étant lucidité, refus, ironie et obstination"Le manifeste censuré de Camus " dans Le Monde du 18 mars 2012 . Camus y écrit en particulier que . Ce texte est considéré comme un "manifeste" et comme , développées quelques années plus tard seulement par Camus dans ses éditoriaux au grand quotidien Combat ou encore comme dans ses articles pour différents grands médias.

Dès ses premières lignes, ce "manifeste" invoque la liberté de la presse, qui est pour Camus une vertu supérieure, intéressant à la fois la vie publique et la vie de chacun : .

Sources Albert Camus, journaliste ; reporter à Alger, éditorialiste à Paris", par Maria Santos-Sainz, aux éditions Apogee, préface d'Edwy Plenel, le "Camus journaliste", par Robert Kopp, dans La Revue des deux mondes du "Camus journaliste", par Robert Kopp, dans La Revue des deux mondes du 12 septembre 2019 « Albert Camus, l’exigence d’un journalisme libre » par Maria Santos-Sainz, maître de conférences à l’Institut de journalisme de Bordeaux-Aquitaine, dans Sud Ouest le "Albert Camus, l’exigence d’un journalisme libre" par Maria Santos-Sainz, maître de conférences à l’Institut de journalisme de Bordeaux-Aquitaine, dans Sud Ouest le 10 juin 2019