La Société française d'eugénique est la branche française d'eugénisme fondée en , à la suite du premier congrès international d'eugénique (Londres, 1912), dédié à Francis Galton.

Elle se distingue des autres branches internationales par sa composition à prédominance médicale, la diversité de ses tendances et opinions, de l'eugénisme modéré ou positif pour la population dans son ensemble, à l'eugénisme extrême ou négatif contre les « inadaptés et indésirables ».

Elle échoue à devenir une organisation de masse, mais elle influence durablement la société française par ses débats, idées et propositions : la population française doit-elle se régénérer par la quantité et/ou la qualité ? Alors que dans les pays anglo-saxons, l'eugénisme est d'abord sélectif, basé sur la qualité héréditaire.

Elle fusionne en 1926 avec l'Institut International d'Anthropologie et la Revue anthropologique. Elle disparaît en 1941, avec la suppression de l'École d'anthropologie de Paris par les autorités d'Occupation.

Contexte

En 1883, Francis Galton propose une nouvelle science, appelée eugénique. Son objet est l'amélioration de l'espèce humaine par le contrôle social des mariages, à la lumière des théories de l'hérédité et de l'évolution (sélection naturelle) de son époque. Galton est le cousin de Charles Darwin, auteur de L'Origine des espèces (1859) qui expose la théorie moderne de l'évolution.

Il faudra cependant une vingtaine d'années pour que cette eugénique se formalise en sociétés savantes, qui n'apparaissent qu'au tout début du : d'abord en Allemagne (1905), en Angleterre (1907), aux États-Unis (1910), et en France en 1913.

Ce décalage peut s'expliquer, selon William H. Schneider, par plusieurs facteurs :

Le besoin d'une meilleure compréhension des mécanismes de l'hérédité, ce qui correspondrait à la reconnaissance des travaux de Mendel en 1900. Mais cela n'est pas une condition nécessaire ou pré-requise, puisque la société française d'eugénique est fondée en 1913, alors que l'œuvre de Mendel ne sera admise en France que dans les années 1930. En France, le délai de création serait plutôt liée à des raisons « mondaines » ou interpersonnelles, à la difficulté de faire travailler ensemble des personnalités différentes, issus de divers domaines annexés par l'eugénique.

Le premier congrès international d'eugénique (1912) Délégation française L'évènement déclencheur de la création de la société française d'eugénique vient d'en dehors du pays : c'est la tenue du premier congrès international d'eugénique, à Londres en 1912, sous la présidence de Leonard Darwin (fils de Charles Darwin). Les Français intéressés par ce congrès constituent un comité consultatif pour représenter la délégation de leur pays.

Cette délégation réunit 45 personnes, ce qui en fait, et de loin, la délégation la plus nombreuse des pays représentés, en dehors des représentants britanniques. Par exemple, les délégations de pays comme l'Allemagne, les États-Unis, ou l'Italie, qui ont déjà une société savante d'eugénique, ne comptent que dix ou douze personnes.

La liste de la délégation française est la suivante :

Présidents honoraires : Charles Bouchard, Henry Chéron, Yves Delage, Paul Doumer, Alfred de Foville, Louis Landouzy, Paul Strauss.

Président : Edmond Perrier.

Vice-présidents : Jules Déjérine, Charles Gide, Valentin Magnan, Léonce Manouvrier, Lucien March, Pierre Marie, Adolphe Pinard, Gaston Variot.

Secrétaire : Michel Huber, statisticien.

Membres : Félix Balzer, Académie de médecine, Jacques Bertillon, Émile Borel, Paul Bureau, Arthur Chervin, anthropologue (fils de Claudius Chervin), Albert Dastre, Amédée Doleris, Fernand Faure, Gilbert Ballet, Eugène Gley, François Hallopeau, Félix Henneguy, Frédéric Houssay, Pierre Janet, Alexandre Lacassagne, Adolphe Landry, Paul Maurice Legrain, André Liesse, économiste, Joseph Maxwell, médecin légiste, Albert Métin, Georges Papillaut, anthropologue, Rémy Perrier, Jean Peyrot, Charles Porak, médecin accoucheur, Joseph Reinach, Jacques Roubinovitch, psychiatre, Albert Viger, René Worms.

Ces 45 membres (ou seulement la moitié selon Schneider) constitueront le de la Société française d'eugénique.

Participation La participation française à ce congrès de Londres est très active, avec une douzaine de communications orales et écrites. Toutes ces communications traitent de sujets médicaux, à l'exception de celle de Lucien March qui porte sur le mariage (statut social et fécondité). Parmi les sujets médicaux abordés, se trouvent notamment : les malformations à la naissance (Frédéric Houssay), l'hérédité de la syphilis (François Hallopeau), l'hérédité de l'alcoolisme (Valentin Magnan), et la puériculture « pré-conceptionnelle » (Adolphe Pinard).

Dans ce congrès, les Français se montrent attachés au Lamarckisme, en défendant l'idée de la transmission héréditaire des caractères acquis sous l'influence de l'environnement, qu'ils veulent associer à la sélection naturelle de Darwin (néolamarckisme). Améliorer les conditions environnementales des générations actuelles, c'est améliorer les générations futures et diriger l'évolution humaine, une idée séduisante pour les médecins. Quelques congressistes étrangers les soutiennent, comme l'anglais (1878-1940).

Toutefois les Français expriment des avis divers lorsque le congrès aborde des questions telles que le contrôle social des mariages ou les politiques éventuelles de stérilisation des « indésirables ». Par exemple Georges Papillaut met en avant le risque de telles mesures étatiques pour la liberté et la responsabilité individuelle, le remède étant alors pire que le mal ; alors que Frédéric Houssay considère que la stérilisation n'est qu'un aspect particulier de droit pénal, la société ayant le droit légitime de punir pour se protéger contre ce qui la menace.

Création De retour en France, des participants à ce Congrès sont convaincus de la nécessité d’organiser leurs forces. À l’initiative du statisticien Lucien March, près de moitié des congressistes de Londres appellent à la création d'une organisation française « pour l'étude des questions relatives à l'amélioration des générations futures ».

Une première réunion se tient le à la Faculté de médecine de Paris. Elle est placée sous le patronage de Léon Bourgeois et sous la présidence de fait d'Edmond Perrier.. Parmi les 104 personnes de l'assistance, on compte 64,5 % de médecins. Après les interventions du sénateur Paul Doumer, du créateur de la puériculture Adolphe Pinard, et du médecin Louis Landouzy, les statuts de la future association sont présentés par le pédiatre Eugène Apert. Les discussions et le vote sur les statuts sont reportés à une nouvelle réunion pour le mois suivant.

La création officielle de la Société française d’eugénique intervient le . La première direction élue est composée d'un président (Perrier), de trois vice-présidents (Pinard, Landouzy et Houssay), d'un secrétaire général (Apert), et d'un trésorier (March).

Dans les débats sur la dénomination exacte de la Société, March l'emporte sur Pinard (partisan du terme « puériculture ») pour l'adoption du terme « eugénique » considéré comme un fait accompli au niveau international.

À sa fondation, la Société se fixe quatre objectifs :

L'acquisition et l'application des connaissances utiles à la reproduction, préservation et amélioration de l'espèce humaine, particulièrement celles portant sur les questions de l'hérédité, de la sélection naturelle, de l'influence du milieu (économique, législatif, coutumier...) sur la valeur des générations successives et sur leurs aptitudes physiques, intellectuelles et morales. Une recherche active par la publication d'une revue, des journées d'études régulières, des établissements de recherche à l'instar du Laboratoire d'eugénique de Karl Pearson en Angleterre ou celui de Charles Davenport aux États-Unis. Une organisation éventuelle de la Société au niveau local. La diffusion des idées favorables à l'amélioration des générations futures.

Composition

La société française d'eugénique compte environ 60 % de médecins (51,9 % selon Schneider, en distinguant les anthropologues des médecins) et parmi les membres fondateurs, le puériculteur Adolphe Pinard et le prix Nobel de médecine Charles Richet.

Cette proportion de médecins est la plus forte au niveau international (par exemple 22,5 % en Angleterre, 19,6 % aux États-Unis, 33,4 % en Allemagne), à l'exception du Japon (70,7 %). Dans les sociétés anglaise et américaine, les eugénistes sont majoritairement des scientifiques universitaires (biologistes, psychologues, sociologues...).

Cette prépondérance médicale française est d'autant plus forte que les autres catégories professionnelles se répartissent à faibles parts égales (de 4 à 8 %) : hommes politiques, hommes d'affaires, juristes, universitaires non médicaux, fonctionnaires publics ou d'agences privées.

La société française ne compte pratiquement aucune femmeLa source Schneider 1990 indique There was almost a total lack of female founders, ce qui était habituel pour les sociétés savantes de cette époque, à l'exception de la Société allemande d'hygiène raciale (13,8 % de femmes) qui avait une base populaire plus large et où un membre masculin pouvait faire admettre son épouse.

De même, la société française ne compte aucun membre du clergé, alors qu'ils sont 2,5 % dans les sociétés anglaise et américaine.

Financement et publication La principale source de financement est la cotisation des membres (20 francs par an). À cela s'ajoutent quelques donations, dont la plus élevée (500 francs) est celle de Juliette Reinach, belle-sœur de Jacques de Reinach, et les droits d'auteurs des publications de la société.

La société édite une revue intitulée Eugénique, entre 1913 et 1926. Son premier numéro, contenant les statuts et la liste des membres fondateurs, est tiré et distribué à trois mille exemplaires pour sa promotion. Sa parution est mensuelle jusqu'en (dix numéros). Elle est interrompue par la Première Guerre mondiale, et reprend en 1920, lors d'une conférence sur les conséquences eugénistes de la guerre.

Le budget de la société est faible (de par an), alors que le budget de l'État français pour la seule prévention des maladies vénériennes est de en 1925. Ce budget limité permet seulement de couvrir les coûts de la revue et la participation à des activités internationales, mais pas de mener des campagnes nationales à grande échelle.

Selon Schneider, ce sont ces problèmes budgétaires qui poussent la Société d'eugénique à fusionner, en 1926, avec l'Institut International d'Anthropologie (auparavant Société d'anthropologie de Paris) et d'avoir accès à la Revue anthropologique.

Activités Période initiale (1913-1914) La Société française d'eugénique est la plus active dans sa période initiale. Elle fonctionne d'abord comme une société savante d'une centaine de membres tenant des réunions mensuelles. Les communications portent sur une vaste gamme de sujets : les effets eugéniques et la transmission héréditaire de l'alcoolisme, des caractères psychologiques, de l'état dentaire, de la syphilis..., la revue Eugénique paraissant au même rythme.

S'il y a unanimité sur le constat et l'analyse des problèmes, les solutions à apporter sont divergentes. Par exemple, Adolphe Landry, en « lamarckien nataliste » est pour un accroissement et une amélioration de la population française dans son ensemble, y compris « des éléments les plus médiocres », en respectant les libertés individuelles. Il s'agit d'une « eugénique positive » qui refuse les « mesures négatives ». Alors que d'autres, comme Jean Laumonnier (1859-1932), et surtout Charles Richet (auteur de Sélection humaine, publié en 1919 mais rédigé en 1912), s'appuient sur Darwin et Mendel pour mettre en avant « l'élimination des indésirables » par des mesures de stérilisation, contrôle des mariages, et restriction de l'immigration.