Des années 1820 aux années 1860, les îles Chincha, au Pérou, furent exploitées pour leur guano, engrais de première qualité à l'époque. Ces amas d'excréments d'oiseaux marins ont été utilisés en tant qu’engrais très efficace, en vertu de sa grande concentration en composés azotés.

L'époque guano (également appelée « République du guano ») fait référence à cette période de stabilité et de prospérité du Pérou au milieu du , l'économie étant soutenue par les revenus substantiels générés par l'exportation du guano des îles côtières et par le leadership fort du président Ramón Castilla.

Cette matière première était principalement exportée vers les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, notamment à bord de clippers. Pendant quelques décennies, le Pérou vit son activité économique augmenter considérablement .

La date de début de l'ère guano est généralement considérée comme étant 1845, l'année où Castilla a commencé son premier mandat présidentiel ( - ). Elle a pris fin peu après la guerre entre l'Espagne et le Pérou en 1866.

vignette|Exploitation du guano aux îles Chincha. De gauche à droite, de haut en bas : A) Extraction à la main du guano ; B) Quai de transbordage du guano ; C) Île du centre ; D) Déversoirs à guano ; E) Déchargement d'un wagon de guano.|alt=

L'ère du guano L'État péruvien était le propriétaire des gisements de guano des îles côtières et le premier intéressé à profiter de cette ressource naturelle. Pour atteindre cet objectif, il a cherché à s'associer avec des capitaux privés, péruviens et étrangers, ainsi l'État a fourni la ressource et les entrepreneurs privés le capital nécessaire.

Premiers contrats Le marchand péruvien Francisco Quirós a été le premier à s'associer à l'État. En 1841, il signe un contrat de bail dont il détient les droits d'exploitation en échange de ne payer que par an pendant 6 ans. L'État, dans un premier temps fut bénéficiaire, puisque cette somme était conséquente pour son budget et car c'était le premier argent qui provenait de la vente de cette ressource. Cependant, au bout de quelques mois les prix que les agriculteurs anglais étaient prêts à payer se sont mis à augmenter et il est vite devenu évident que la ressource avait été sous-évaluée par l'État. Des voix critiques s'élevaient pour dire que Quirós faisait ainsi d'excellentes affaires aux dépens de l'État.

Pour faire taire ces critiques l'État péruvien annula ce bail en 1842 pour signer des contrats de vente directe avec des hommes d'affaires privés nationaux et étrangers. Pendant cinq ans, différents contrats de vente directe ont ainsi été signés avec des Péruviens comme Francisco Quirós lui-même et des firmes commerciales étrangères comme l'Anglais Anthony Gibbs. Au cours de ces années, environ de guano ont été exportées. La marge bénéficiaire de l'État était de 30 % de la valeur de ce qui était vendu. Bien que ces sommes ne représente pas un revenu significatif, elles suffisent pour que le Pérou soit éligible aux crédits et prêts de l'étranger.

L'État, tout au long de la période de 1840 à 1875, a continué à chercher à obtenir une plus grande proportion de la valeur totale du guano vendu et a décidé de changer une seconde fois le mode de vente. Le système de vente qui est resté actif le plus longtemps (1847 à 1869) était le système de consignation. Ce système était un accord entre l'État et des hommes d'affaires péruviens comme Francisco Quirós ou Manuel Pardo et des étrangers comme les Britanniques Gibbs ou Grace. Dans ce système, l'exploitation du guano était accordée pour une période de temps en échange d'un pourcentage variant entre . Le destinataire était chargé de l'ensemble du processus d'extraction, d'exportation et de vente du guano. L'État recevait une partie des revenus après la vente. Le problème était que l'État avait besoin de liquidités et ne pouvait pas attendre que les revenus soient partagés. Pour cette raison, les destinataires sont devenus les plus grands prêteurs de l'État, facturant entre d'intérêts.

La prospérité Le Pérou est alors devenu le premier exportateur mondial de guano. Entre 1840 et 1880, le niveau des exportations a atteint 11 millions de tonnes, qui ont été vendues en Europe et en Amérique du Nord pour environ 750 millions de pesos (38 millions de dollars américains). Les revenus générés par la vente de guano sont devenus la principale source de recettes fiscales, qui ont considérablement augmenté.

Entre 1845 et 1880, l'État dispose de ressources économiques abondantes grâce au guano. C'était une période de relative prospérité et de plus grande stabilité politique, en particulier pendant les deux gouvernements de Ramón Castilla (1845-1851 et 1855-1862)

En 1847, Castilla a introduit le système de consignation: l'État péruvien a chargé des particuliers d'exploiter le produit, en échange de quoi les commerçants destinataires gardaient un pourcentage des bénéfices (5%). vignette|"Quelle tétée !" Caricature sur le scandale financier du paiement de la dette. Ce n'est qu'avec la deuxième élection de Ramón Castilla en 1854 que la République péruvienne trouve une paix intérieure relative et peut organiser sa vie politique et économique. Castilla a définitivement aboli l'esclavage et la peine de mort et a mis en place les politiques pour promouvoir l'extraction et l'exportation du guano des îles, qui inaugurèrent une ère de prospérité dans le pays. Les premiers chemins de fer et éclairage au gaz arrivent au Pérou à cette période. Le successeur de Castilla, José Rufino Echenique poursuit cette politique, mais le scandale financier lié au remboursement des dettes intérieures et extérieures du Pérou déclenche à Arequipa la .

Castilla passé à l'opposition contre son ancien collaborateur, récupère le pouvoir pour un second mandat. Au cours de ce deuxième gouvernement Castilla, les Constitutions de 1856 (libérale) et la Constitution de 1860 (conservatrice) sont promulguées, les services postaux et les carrières publiques sont réorganisés. En 1862, Castilla remet l'essentiel de l'exploitation du guano à un groupe d'hommes d'affaires péruviens, qui grâce à cela deviennent riches assez rapidement.

La "guerre du guano"

En 1863, l'Espagne tente de s'emparer des îles Chincha. Le Pérou et le Chili unissent leurs forces et pour tenter de repousser les forces navales espagnoles. C'est la guerre hispano-sud-américaine, aussi connue sous le nom de « guerre du guano ».

L'expédition espagnole envahie les îles et déclenche un incident international avec de grandes conséquences pour la politique intérieure péruvienne, qui entraine le coup d'État contre le président Juan Antonio Pezet, le gouvernement de Mariano Ignacio Prado et la déclaration de guerre à l'Espagne. Après la bataille de Callao (), la flotte espagnole se retire des côtes du Pérou.

Le contrat Dreyfus

Le gouvernement du colonel José Balta (1868-1872) fut prodigue dans les travaux d'infrastructure (construction du chemin de fer central), bien que les premiers signes de dépenses publiques excessives soient déjà perçus. À la fin de son gouvernement, l'élection, pour la première fois, d'un président civil, Manuel Pardo y Lavalle, a conduit à une insurrection militaire qui s'est terminée par l'assassinat de Balta et la réaction furieuse de la population de Lima (qui a exécuté les usurpateurs). Ainsi se termine ce que l'historien Jorge Basadre a appelé « el primer militarismo ». Le gouvernement Pardo a mis en œuvre d'importantes réformes de type libéral dans l'organisation de l'État. Cependant, la principale ressource de l'État, le guano, surexploité, a commencé à s'épuiser et une crise économique à laquelle le successeur de Pardo, Mariano Ignacio Prado a dû faire face, était inévitable, au milieu d'une quasi-faillite de l'État.

En 1869, l'État péruvien a mis fin au système de consignataire et, malgré les protestations des entrepreneurs nationaux (les «fils du pays»), a cédé l'ensemble de l'entreprise à la maison d'affaires du financier français Auguste Dreyfus par le biais du « contrat Dreyfus » dont l'architecte était le ministre des Finances Nicolás de Piérola. Par ce contrat Dreyfus avait les droits sur toutes les exportations de tous les sites d'exploitation du guano vers les principaux marchés en échange de paiements anticipés à l'État. Un prix de référence et une quantité de guano à exporter par an ont été établis pour savoir combien l'homme d'affaires paierait. Bien que ce contrat ait l'avantage de donner beaucoup d'argent à l'avance à l'économie de l'État, il a l'inconvénient de rendre l'État dépendant d'un opérateur unique. Quand en 1872 le prix du guano sur le marché international commencera à baisser, Dreyfus cessera de payer à l'État les grosses sommes des premières années et quand en 1875 l'homme d'affaires décidera de quitter l'entreprise, l'État se retrouvera privé de revenu du jour au lendemain et la crise sera dramatique.

Les dérives de l'exploitation du guano Entre 1840 et 1879, le guano du Pérou engendra d’énormes richesses, car le pays, propriétaire exclusif des dépôts de Guano détenait le monopole mondial de ce fertilisant. L'État concéda l'exploitation du guano à des exploitants mais garda le contrôle des échangesLucie Bullick, Pouvoir militaire et société au Pérou aux XIXe et XXe siècles, publications de la Sorbonne, 1999, 350 p. p. 30 et suiv.. Plusieurs hommes d’affaires bâtirent d’immenses fortunes en exploitant ces richesses ; ce fut notamment le cas du Français Auguste Dreyfus, qui se trouva grâce au guano à la tête de l’une des plus grandes fortunes du monde.

La demande de cet engrais était telle que, en 1856, le Congrès des États-Unis adopta le Guano Islands Act, toujours en vigueur au , qui autorise tout citoyen américain à réclamer, au nom des États-Unis, toute île inhabitée et non revendiquée susceptible de contenir du guano.

En 1863, des navires négriers péruviens vinrent enlever plus de de l'île de Pâques (qui ne sera annexée par le Chili qu'en 1888). Ce sont entre un tiers et la moitié de la population de Rapa Nui, qui sont ainsi vendu comme esclaves aux exploitants des îles à guanoHugo Coniez, Les Grandes Énigmes de l'Histoire pour les Nuls, Edi8, 2016, 432 p., « Un terrible choc des civilisations ».. Jared Diamond, Collapse. How Societies Chose to Fail or Succeed, Viking, New York, 2005, publié en français en 2006, sous le titre Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. . Sous la pression de la France, du Chili et du Royaume-Uni, les autorités péruviennes firent rapatrier une centaine de Pascuans, mais seuls une quinzaine d'entre eux parvinrent au terme du voyage, les autres ayant succombé à la tuberculose et à la variole« La civilisation de l’île de Pâques détruite par des négriers », site Escapades et évasions, 27 août 2015.. Celle-ci se propagea de ces survivants aux habitants de l’île qui avaient échappé aux esclavagistes ; en 1877, la population pascuane ne comptait plus que 111 personnes contre 2500 avant 1850.

L'influence de Castilla

Le , Ramón Castilla assume la présidence. Ce premier gouvernement prend fin le , permettant au général José Rufino Echenique, l'un des principaux conseillers de Castilla de prendre le pouvoir.

Le gouvernement d'Echenique, bien que mettant l'accent sur une politique de progrès, était composé principalement de conservateurs et a souffert de l'opposition des libéraux qui se sont finalement rebellés. Ramón Castilla s'est finalement impliqué dans la rébellion, devenant bientôt son chef. Echenique vaincu, Castilla a assumé la présidence pour la deuxième fois.