vignette|L'École des Beaux-Arts de Paris dans l'ancien hôtel de Chimay, où l'Atelier populaire a sérigraphié 415 affiches différentes.

La plupart des slogans de Mai 68, restés évoqués plus d'un demi-siècle après et auxquels une exposition a été consacrée en , sont passés à la postérité via les affiches murales qui ont proliféréSiné Mensuel, numéro 75, mai 2018, P.12-13 : entretien avec Ludivine Bantigny, autrice de Mai 68. De grands soirs en petits matins après avoir été reproduites en lithographie et en sérigraphie, ou dans des imprimeries en grève, pour certaines à , par des étudiants et professeurs en grève occupant l'École des beaux-arts de Paris, qui subit l'une des plus longues occupations de Mai 68, pendant , mais aussi l'École des Arts-déco et d'autres « ateliers populaires » à Strasbourg, Montpellier, Marseille, Lyon, Grenoble, Dijon, Caen et Amiens.

A cette occasion, l'espace public est massivement placardé d’images, dont il existe 415 à 600 différents modèles différents, qui marquèrent l’histoire, au point de devenir emblématiques de Mai 68« Affiches de Mai 68 : « Les murs ont la parole » le 17/03/2018 » dans La Nouvelle République . Ces affiches sont considérées comme de Mai 68, devant les caricatures des journaux satiriques. Selon l'historien Philippe Artières, chercheur au CNRS, chaque formule était pensée en lien avec une actualité de la grève générale« Pourquoi les slogans de Mai 68 sont-ils repris dans chaque manifestation » par Esther Paolini dans Le Figaro du 3/05/2018 .

Avec le journal L'Enragé, dont douze numéros seront vendus dans les rues de Paris entre le et le , et Action, le titre contestataire du journaliste Jean Schalit, elles sont le principal média des contestataires, qui s'en prennent à ceux déjà existants« Images. Mai 68 : dessiner sans entrave » par Frédéric Potet le 14 avril 2018 dans Le Monde .

Histoire Le , à l’initiative d'un groupe d'élèves architectes qui étaient affectés en ce lieu pour cause de réorganisation de leurs écoles, un comité de grève se constitue à l’école des Beaux Arts« Mai 68 : Sous les pavés… la sérigraphie » le 3 mai 2018, dans Actualités, C'était mieux avant ? . Alors que des graffiti, d'origine ancienne et de conception partisane, ont commencé à apparaitre, les étudiants des Beaux-Arts ont souhaité soutenir les premières grèves de la journée du en vendant leurs créations pour collecter de l'argent. Mais il a été très vite décidé de coller des affiches plus soignées et plus efficaces que ces graffitis, même si des débats entre étudiants des Beaux-Arts ont posé la question du risque de déconsidérer le mouvement de Mai 68 par le fait de salir les murs.

Des artistes du mouvement de la figuration narrative, regroupés en particulier autour des différentes pièces l'Atelier populaire des Beaux ArtsInterviews de l'architecte François Guys du peintre Pierre Buraglio et du peintre Michèle katz, par Axelle Simon dans « Mai 68 revisité à travers ses affiches » France 24 le 22/05/2018« Gérard Fromanger, la Figuration narrative », sur RTBF, 27 juillet 2015. ont édité la plus grande partie de ces affiches. Une partie d'entre eux travaillaient déjà à leur compte ou en entreprise. Première affiche et recours à la sérigraphie La première affiche en sort le , jour de l'occupation de l'école des Beaux-Arts, qui va durer . Réalisée en lithographie, procédé qui limite les capacités de production, abandonné dès le lendemain, elle est imprimée à seulement . Son slogan est « Usines, Universités, Union », avec un emblématique poing levé. Comme toutes les autres, elle est réalisée sur un principe d’anonymat des auteurs qui sera ensuite parfois débattu mais systématiquement respecté. Guy de Rougemont, qui revient de New-York, où il a pratiqué la sérigraphie, participe à la première assemblée générale et croise Éric Seydoux, jeune apprenti de l'imprimerie Paris Art, spécialisée en sérigraphie, avec lequel il organise techniquement l’atelier collectif de sérigraphie de l’Atelier populaire de l’école des Beaux-ArtsL’atelier d’Éric Seydoux, imprimeur et éditeur en sérigraphie, exposition de la Bibliothèque nationale de France, 2023-2024, site bnf.fr.. La technique était peu connue en France et pas considérée comme assez précise par de nombreux artistes mais les étudiants l'adoptent.

Concept et technique L'idée est de combiner images simples et slogans chocs. Le style est iconique, le graphisme très direct, le format principalement de 60 cm × 80 cm ou de 80 cm × 120 cm car ceux dépassant 1 mètre n’étaient pas faciles à manipuler, sur un mode bicolore. Les mots d'ordre sont révoltés et souvent pleins d'humour« Sur la piste... Mai 68, la révolte à l'affiche ! » par STÉPHANE CERRI le 21 mars 2018 . Les affiches sont souvent siglées d’un tampon, « Atelier populaire ». Les participants à cette production considèrent que . Certaines sont réalisées selon la technique plus rudimentaire, du « Drawing gum »« Joli mois de mai, quand reviendras-tu... » par Pierre Buraglio, site de l'Institut de France .

Des dizaines d'équipes de colleurs rejointes par celles des comités de quartier et des comités de grève des usines occupées diffusent ces affiches Centre de la Gravure et de l’Image imprimée de La Louvière (Belgique) Leur activité est sévèrement réprimandée par la police.

Organisation de la production L'École des Beaux-Arts est occupée pendant dès le . Une commission se charge des relations avec l'extérieur, une autre de l'approvisionnement en papier et en encre, d'autres de gérer le standard et le service d'ordre à intérieur de l'école. Une assemblée générale décide de rebaptiser l’école « Mai 68, ces lieux qui ont basculé dans l’autogestion » par Sybille Laurent pour LCI . Le service d’ordre, censé faire face à des assauts de groupes d'extrême-droite, dont les membres avaient des manches à balais enfilés dans la ceinture, « assure nuit et jours la sécurité et l’entretien des locaux » et il est précisé que s'il n’y a pas 80 inscrits en permanence en son sein, la grève n’est plus effective, selon un document d’organisation de la grève. Le travail étant fait majoritairement de nuit, les grévistes prévoient un poste de ravitaillement, et le « buffet fonctionne de 23 h à 6 h ».

À l'entrée de l'école, le texte suivant est lui-même affiché en grand: « L'atelier populaire et les affiches de mai 68 » par Lire, écouter, voir dimanche 10 février 2008 . Certains artistes préféraient travailler de leur domicile, n'appréciant pas l'esprit « atelier populaire » mais adhérant à ses objectifs. Les producteurs prennent soin d'aller s'aérer à l'Odéon car les produits de la sérigraphie, solvants, acétone, sont toxiques. Parmi les créateurs, nombre de Latino-américains qui avaient par tradition, une qualité de dessin très simple mise au service de ces affiches . Lorsqu'elles avaient du succès, il était décidé qu'elles soient retirées en offset. Le responsable des agents de liaison entre les imprimeries et l'atelier populaire était Merri Jolivet et les trois-quarts des imprimeurs contactés étaient favorables, tandis que les artistes étaient constamment sollicités par des usines en grève comme Kodak.

Rythme de production Les deux écoles produisaient, en sérigraphie, jour et nuit, dès la mi-mai pour celle des Beaux-Arts, avec souvent plusieurs affiches différentes chaque jour, en mobilisant les cours, jardins, salles de classe et escaliers pour assurer le séchage. Certaines affiches ont été produites à à l'Ecole des Beaux-Arts puis reproduites en d'autres lieux de production.

A elle seule, cette dernière a produit au total, en six semaines, près un million d'affiches« L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS AU CŒUR DES « ÉVÉNEMENTS » » par r Jean-Louis Violeau le 02/04/2018 dans Le Moniteur , toute placardées sur les murs, dont certaines reproduites à . Élaboration des affiches Les mots d'ordre du jour sont transmis par les assemblées générales des différentes universités et usines et suivent de près l'actualité. Les projets d'affiche, esquissés dans la journée, étaient punaisés sur une corde pour être présentés tous les soirs lors d'une assemblée générale à 19 heures, qui durait entre une heure et dix heures. Elle accueillait en plus des artistes, étudiants, badauds, des cheminots, ouvriers de chez Renault, et salariés des hôpitaux, qui venaient parler de leur grève. Deux questions étaient alors posées à l'assemblée : « l'idée politique est-elle juste ? » et « l'affiche transmet-elle bien cette idée ? ». Les projets d'affiches reposant sur un discours construit étaient les plus sûres d'être adoptées, surtout si l'auteur parvenait à argumenter, mais globalement très peu étaient refusées.

Sympathisants et curieux se pressent alors dans les murs de ces écoles, en particulier celle des Beaux-Arts de Paris. Plus de dix mille personnes y sont passées, dont 300 artistes, selon le peintre Gérard Fromanger« L'atelier populaire de l'ex-Ecole des Beaux-Arts. Entretien avec Gérard Fromanger », revue Matériaux pour l'histoire de notre temps 1988 . Les salariés des différents secteurs s'y rendent pour leur part afin de Balland Vasco Gasquet, 500 affiches de mai 68, Éditions Balland, 1977..

Moins de 400 mètres plus loin se trouve un autre des lieux de débats, le théâtre de l'Odéon à Paris, qui est occupé lui trois jours après les écoles des Beaux-Arts et des Arts-Déco, à partir du . Il devient selon le communiqué lu lors d'une conférence de presse télévisée L'occupation de l'Odéon en mai 1968 et un lieu de débats pris très au sérieux, tenus jour et nuit.

Essaimage et formation Dans cet atelier très politisé, les artistes deviennent des se mettant . Les artistes, parmi lesquels des militants maoïstes, du PCF, des JCR de la FER ou des ex-« Jeune Peinture », créent une de sérigraphie pour les visiteurs et les délégations venues d'entreprises. L'Atelier Populaire prodigue ainsi information et conseils à tous ceux qui veulent créer à une échelle plus modeste d'autres ateliers. Un livre autoédité est publié pour expliquer concrètement les différentes étapes de la sérigraphie, afin de diffuser cette technique au plus grand nombre, il est titré .

Ateliers populaires en régions et aux Arts-Déco L'école des beaux-arts de Lyon et celle de Marseille se sont aussi constituées en « Ateliers Populaires »Archives municipales de Lyon , qui furent au cours de la même période le lieu d'une production intensive d'affiches artistiques de propagande, portant le cachet de l'une ou l'autre de ces deux écoles, dont certaines reproduisent des modèles parisiens, bien que les différentes écoles aient plus communiqué avec les entreprises qu'entre elles.

Fin mai, les étudiants et professeurs de l'École des Arts-déco, également occupée depuis la mi-mai, produisent à leur tour une série d'affiches très remarquées, parfois plus brutales encore que dans l'autre école. Alors que l'École des Arts-déco devient le point de ralliement des situationnistes, qui ont occupé les sous-sols autrefois réservés à la sculpture, ce sont les étudiants du syndicat UNEF qui ont décidé que soit occupée l'école.

Principaux thèmes des affiches La est un thème , avec un grand nombre d'affiches qui critiquent en tout premier lieu le des grands moyens d'information, avec pugnacité, tout comme le . La grève des techniciens et journalistes de l'ORTF est soutenue par les ateliers populaires, en particulier lorsque débutent les manifestations de soutien aux grévistes, du au , avec des rondes silencieuses autour de la Maison de la Radio, mais au delà des revendications des grévistes.