alt=Citadelle Montevideo|vignette|Citadelle de Montevideo. L'Uruguay, pays d'immigration, dénombre en 2020, 88 % de la population descendant des Européens.

C'est au , que la république orientale de l'Uruguay a connu une suite de vagues migratoires européennes dont plusieurs en provenance de France. L'immigration française en Uruguay, au , se concentre sur cinquante ans et couvre différents régimes politiques de la Restauration au Second Empire. Elle a pour toile de fond la guerre entre les puissances coloniales européennes en quête de conquête de nouveaux territoires stratégiques mais aussi la recherche d’une vie meilleure ou d’un nouveau départ pour des milliers d’individus qui ont quitté leur pays d’origine pour s’installer définitivement dans cette contrée lointaine.

Un phénomène méconnu : contours géopolitiques La présence française en Uruguay ainsi qu’au Río de la Plata, bien que beaucoup plus restreinte que dans d'autres régions et continents, demeure assez méconnue. Elle relève néanmoins d’un intérêt historique et culturel de premier ordre et sa connaissance constitue un apport à la compréhension de l’histoire coloniale des pays du vieux continent ainsi qu’à la formation des nouveaux États dans cette partie de l’Amérique du Sud.

Les premières traces significatives des Français en Uruguay apparaissent avec la mouvance des guerres pour l'indépendance de l'Espagne, autour de 1811. La Révolution française et le constituent la matrice et le déclencheur du détachement des pays de l'Amérique du Sud, dont l'Uruguay de l'Empire espagnol. En 1808, Napoléon envahit la péninsule Ibérique. Après l'effondrement de la dynastie des Bourbons, à la suite de l'abdication de Charles IV et de sa succession par son fils Ferdinand VII en Espagne, l'Empereur installa son frère aîné Joseph Bonaparte sur le trône espagnol. En parallèle, alimentés par une exaspération due aux spoliations de l’Administration coloniale, les mouvements indépendantistes menés par les bourgeoisies locales se multiplient dans la péninsule. Ainsi, de nombreux soldats et matelots français de l’armée napoléonienne mais aussi des franco-pyrénéens parlant l’espagnol pour la plupart, restés sans occupation ni solde, sont partis de l'autre côté de l’Atlantique, désireux de reprendre leur service et de conquérir des meilleures conditions de vie.

Une fois que l'Espagne a été contrainte de quitter le continent « d'Amérique », « La Question de la Plata » devint un véritable enjeu pour la France en raison de ses intérêts commerciaux et de la présence de ses émigrés dans ces lointaines contrées. La presse parisienne publiait fréquemment des informations sur ce thème et des personnalités telles que Thiers, Lamartine, Guizot ou Tocqueville se sont intéressées, sous le règne de Louis-Philippe et de la Deuxième République, au destin de la république orientale de l'Uruguay et au sort de leurs compatriotes à Montevideo.

Au cours de la toute première moitié du , la difficile naissance de ce nouveau pays a été pointée par des complexes guerres d’indépendance, des guerres civiles, des interventions unilatérales ou composites des flottes de l’Angleterre, de la France, du Brésil, de l'Argentine, par les expéditions d’aventuriers internationaux et par l’arrivée massive d’immigrants français, italiens ou portugais.

Première vague, 1826-1830 : des immigrants venus d’Argentine La politique libérale et européiste du président Rivadavia en Argentine est à l'origine des mouvements collectifs de populations en provenance de l’Europe et de la France vers le Río de la Plata. Vers 1826-1830 Buenos Aires est déjà une ville cosmopolite de plus de habitants, ouverte aux idées venues d’Europe et en conflit ouvert avec les grands propriétaires terriens de Province et de son caudillo Juan Manuel de Rosas, meneur d’une politique anti-française.

Situé en face de la capitale argentine, Montevideo disposait d’un port stratégiquement mieux placé et plus accessible. C'était le seul port d’eaux profondes commandant l'embouchure du Río de la Plata et, par conséquent, un accès à tout l’Hémisphère sud, du Paraguay jusqu’à la Patagonie. C’était aussi, un point de passage obligé pour les immigrants français qui ne pouvaient pas se rendre directement dans les autres régions de l’Amérique du Sud.

En 1830, le nouveau gouvernement de Rosas, soutenu par les britanniques, mène des mesures de rétorsion contre le gouvernement français qui refuse de reconnaître l'Indépendance de l’Argentine. Des spoliations et confiscations de biens des ressortissants français ont vu le jour ainsi que la mise en place d'un service militaire obligatoire. Une bonne partie des nouveaux candidats à l'immigration ainsi que la grande majorité des français et étrangers déjà installée dans la capitale argentine ont alors choisi de se fixer en Uruguay, qui proposait à l'époque de bonnes opportunités de travail et offrait la possibilité d'entreprendre. En riposte au gouvernement argentin, le roi de France Louis-Philippe s'est allié au gouvernement Colorado de l’Uruguay pour la mise en place d’un blocus à Buenos Aires, empêchant de facto toute entrée de potentiels migrants dans cette ville.

Deuxième vague, 1831-1851 : le temps des Français La deuxième vague, dite aussi « Le temps des Français », est la plus importante et prend son essor à la suite de la reconnaissance par Louis Philippe, arrivé au pouvoir après la Révolution de , de l’Indépendance uruguayenne. A ce phénomène vient s’ajouter aussi les mesures prises par le président uruguayen Fructuoso Rivera destinées à faciliter l’installation d’européens dans un vaste territoire pratiquement inhabité. La deuxième vague se développe dans un contexte d’instabilité politique, ponctué par des guerres incessantes, en particulier la « Guerra Grande », qui dévasta les pays de la région entre 1839 et 1851, à la suite d'une courte période de paix où la république orientale de l'Uruguay bénéficia d’une forte relance économique. Cette relance s’explique notamment par une arrivée massive de nouveaux migrants en 1843. À cette période, les forces du caudillo blanco Oribe avec l’appui de Rosas, débutèrent le Siège de Montevideo, défendu par le parti colorado de Rivera et les légionnaires volontaires français sous les ordres du colonel Thiébaut.

Ces volontaires furent, en réalité, recrutés parmi les immigrants français de Montevideo (petits commerçants et artisans). Ceux-ci exprimèrent par ailleurs leur profonde irritation face à « la gêne horrible qu'éprouvent le commerce et l’industrie et l’état violent où se trouve une république amie » dans le journal, Le Patriote français. La reprise progressive des activités commerciales était menacée par le contrôle de la navigation du bassin platense prônée par le président argentin Juan Manuel de Rosas, allié aux forces uruguayennes du général Oribe qui assiégeaient Montevideo. alt=Plan Ville Montevideo durant le siège|vignette|Plan Ville Montevideo durant le siège estime qu’au cours du siège de Montevideo entre 500 et 600 volontaires français, membres de la Légion française ou basque seraient morts au combat.

Alors que la France commençait sa colonisation algérienne, Montevideo était devenue une capitale étrangère à très forte dominance européenne mais surtout française : les 2/3 de ses habitants étaient en effet d’origine européenne, et près de la moitié d’entre eux, était un français le plus souvent né dans le bassin de l'Adour ou dans une vallée pyrénéenne. Les Français et les Italiens de Montevideo, dirigés par Garibaldi, furent les premiers à vouloir s'organiser pour défendre leurs familles et lutter par leurs propres moyens contre les menaces des assiégeants Rosistes et Oribistes. Ils pouvaient aussi compter sur le soutien de la flotte française présente dans la rade car la « Guerra Grande » fut aussi marquée par plusieurs interventions des puissances coloniales de l’époque. La France et la Grande Bretagne, agissant parfois en conflit ouvert mais aussi parfois de concert dans d’autres situations. Après deux décennies de déclin, en 1838, inquiet de la supériorité navale anglaise, le roi Louis-Philippe avait exposé la nécessité de développer une puissante flotte de guerre afin d’assurer à son pays un accès commercial à de nouveaux marchés lucratifs. Rosas, désireux de contrer la supériorité naturelle du port de Montevideo, interdit l’accès aux deux grands fleuves qui traversaient toutes les provinces du nord de l'Argentine ainsi qu’une partie du Paraguay et de l’Uruguay -el río Paraná et le río Uruguay- et empêcha ainsi de partir de Montevideo, tout commerce avec le vieux continent.

En réponse en 1845, la France dépêcha alors une flotte composée de 38 navires de guerre et dotés de 561 canons avec un total de marins et soldats à bord, ce qui était considérable pour l’époque ! Le but fondamental du blocus de Buenos Aires par la France et la Grande Bretagne était donc d’empêcher les desseins de Rosas afin de préserver leurs intérêts commerciaux. En 1849, ce blocus fut d’abord levé par les anglais avec la ratification du traité Arana-Southern puis une année plus tard par les français avec le traité d'Arana-Le Prédour. Ces traités reconnaissaient la souveraineté de l’Argentine sur la navigation du Paraná et celle des deux pays limitrophes sur la navigation de l’Uruguay. C'est face à la menace pressante d’un conflit européen majeur que la France avait alors préféré céder et rapatrier sa flotte, sous le commandement de l’amiral Mackau.

Ces batailles, qui se sont déroulées sur les deux rives de l’estuaire, se sont terminées par une débâcle économique dont l'Uruguay mit 10 ans à se relever.

Avant le Siège de Montevideo, la population française en Uruguay se chiffrait à personnes. Le commerce français vers l'Uruguay avait presque quadruplé en dix ans. En 1842, on comptabilisait 116 bateaux français au port de Montevideo. Cependant, l'année suivante et en plein milieu de la « Guerra Grande », le naufrage du 3 mâts bayonnais Leopoldine Rosa au large des côtes atlantiques du petit pays d’Amérique du Sud, avec à son bord près de 300 migrants franco-pyrénéens, avait mis un frein au développement de cette vague d'immigration française.

Troisième vague, 1851-1870 : un lent et progressif déclin La fin du blocus de Buenos Aires et le départ en exil de Rosas en Grande Bretagne en 1851, marque le déclin de Montevideo comme 1er port d’arrivée des français dans la région. Buenos Aire sera, définitivement, la première destination de l'émigration européenne. Un nouvel essor a vu le jour néanmoins entre 1865 et 1870 au cours de la guerre de la Triple Alianza, menée par l’Argentine, le Brésil et l'Uruguay contre le Paraguay.

Il s’agit cette fois d'une vague lente, diverse et discontinue. Les Compagnies de navigation de l’époque avaient des routes fixes ; souvent les bateaux chargés de migrants partaient de l'Europe vers l’Amérique du Nord, puis descendaient plus bas dans l’Atlantique avant d’accoster dans les différentes villes de l’Amérique du Sud. Les familles avaient déjà en tête une destination précise mais pouvaient, au cours de leur voyage, changer leurs plans selon les facilités proposées par les pays et la connaissance des situations politiques et économiques locales. Il ne s’agit pas non plus toujours d’une émigration spontanée. Selon un rapport de l’Administration coloniale française, des spéculateurs ravageaient la campagne française afin de tisser dans des régions isolées une sorte de commerce de traite des blancs en ce qui concerne les moyens de séduction et de recrutement, un peu comme la traite négrière. Des gens de condition humble, agriculteurs et petits artisans, éloignés des centres urbains, analphabètes le plus souvent, acculés par des problèmes agraires et démographiques furent poussés « à prendre le large ».

Les deux ports les plus importants en France pour les candidats à l’immigration furent Bordeaux et Nantes.