L'exposition de peinture Au pays des mines, qui a lieu en janvier 1951 à Paris puis dans une quinzaine de villes de France, est la première manifestation importante de la peinture liée au Réalisme socialiste à française, qui rassemble la plupart des toiles rendant hommage à la grève des mineurs de 1948 et à leurs conditions de vie. Elle a déclenché une vaste polémique dans la presse, y compris au sein de la presse communiste, qui a duré des mois.

Les circonstances Le voyage en Italie de Fougeron Le peintre vedette de l'exposition, André Fougeron, est un des « peintres prolétariens » dont le métier a été d'être ouvrier d'usine avant de devenir professionnel de la peinture. Il a été pendant la Résistance le fondateur du Front national des arts et s'est engagé au Parti communiste français. Il reçoit en 1946 le Prix national des Arts et lettres (peinture), dont le montant lui permet de voyager en Italie et découvrir toutes les villes d'art. Il revient de ce voyage, qui l'a profondément influencé, avec un style plus axé sur la représentation que l'abstrait [https://www.lemonde.fr/culture/article/2014/04/10/fougeron-le-maudit_4399340_3246.html Fougeron le maudit par Harry Bellet dans Le Monde du . Yves Chevrefils Desbiolles. Le baiser de Fougeron. Italie 1947. Artl@s Bulletin, École normale supérieure / CNRS, 2021, La Méditerranée des artistes, 10 (2), pp.212-224. ⟨hal-03412833⟩].

Les Parisiennes au marché, premier scandale L'année suivante il peint la toile Les Parisiennes au marché (musée d'art moderne de Saint-Étienne), présentée au Salon d'automne le au début de la saison des grands rendez-vous artistiques nationaux. Une partie de la critique de presse y voit "Peinture et communisme : le scandale Fougeron", dans L'Histoire de décembre 1998 - car le tableau évoque un à Paris. D'autres toile à résonance prolétarienne sont exposées : Boris Taslitzky, autre peintre célèbre militant au PCF, présente une très grande peinture de mineurs : Les Délégués, et Édouard Pignon ses Pêcheurs à Ostende, selon Sarah Wilson.

Frank Elgar, qui fut secrétaire général de la rédaction du Populaire (SFIO), accuse Fougeron dans Carrefour (hebdomadaire), hebdomadaire démocrate-chrétien, le , d'avoir de Jdanov"Regard d'une historienne de l'art", par Sarah Wilson, dans la revue Matériaux pour l'histoire de notre temps 1991 .

Le peintre va ensuite obtenir un succès au Salon d'automne 1949 pour son tableau en "Hommage à André Houiller", tué par la police alors qu'il collait une affiche"Le PCF a organisé pour les obsèques d'André Houllier une manifestation de masse", Le Monde du 20 décembre 1948 contre la Guerre d'Indochine, qui avait été dessinée par André Fougeron mais interdite par le ministre de l'Intérieur Jules Moch.

Les autres expositions contemporaines de "peintres prolétariens" Au cours de la première moitié de à Marseille, l'exposition « L’art au service de la paix » montre des scènes peintes par François Diana, Guy Montis (Józef Tysz) et Louis Roc, liés à la Maison de la Culture de Marseille"Loin de Moscou: Gérard Singer et l'art engagé" par Szymon Piotr Kubiak, en 2020, aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme . La genèse et la méthode de l'exposition Le "Pays des Mines" réunit quarante toiles et dessins d’André Fougeron sur la vie des mineursLa République moderne. La République (1946-1958) par Jenny Raflik, éditions Points sur books.google.fr., à partir du , à la galerie Bernheim-Jeune, avenue Matignon, Centre Pompidou., qui sont le produit d'un travail s'apparentant à du reportage, dans l'esprit du "Nouveau réalisme". Trois ans plus tôt, Boris Taslitzky avait déjà été envoyé en 1947 par le Musée des Arts et Traditions Populaires pour un reportage à Denain dans le pays minier du Nord-Pas-de-Calais, dont il avait ramené des dessins dans les usines de sidérurgie, comme "les Femmes de Denain" et " Manifestation au carreau des mines" à la même époque "Les Anciens du maquis de la Creuse". La peintre Mireille Miailhe avait ensuite été envoyée à son tour au pays minier en 1948 pour en ramener des tableauxBiographie Le Maitron de Mireille Miailhe .

Dès 1946, un premier reportage à vocation culturelle avait été effectué dans la région, en pleine Bataille du charbon (1945-1947), mais à vocation littéraire. Après les remous causés par le discours productiviste de Maurice Thorez à Waziers le , critiqué par Auguste Lecœur pour avoir demandé l'arrêt de l'épuration des ingénieurs, le poète Louis Aragon, proche de Thorez, avait publié dans sa revue Europe des poèmes soutenant le discours de Thorez, écrits par André Stil, , responsable de l'Union Nationale des Intellectuels à Lille. Ce dernier avait ensuite invité Aragon dans la région« Waziers, la chance de ma vie », écrivit Stil cinq ans plus tard, dans un hommage vibrant à Thorez , les 18 et , pour une visite au Puits de mine n°7 de Dourges-Dahomey, où avait commencé la prestigieuse grève de 1941"Aragon et la grève des mineurs de mai-juin 1941" par Lucien Wasselin, dans Faites entrer l'Infini de juin 2011 . La visite prépare la future saga, à la fois réaliste et romanesque d'Aragon, Les communistes. La publication du premier des six tomes, en , déçoit car elle ne dit pas un mot sur cette grève héroïque de 1941, préférant s'étendre sur les récits de 1940. Aragon s'y inspire ainsi plutôt des souvenirs de Léon Delfosse, qu'il a rencontré en , pour décrire l'incendie d'un grand terril au sud-est de Carvin, où . Delfosse faisait alors partie des militaires qui rallièrent Hénin-Liétard"Œuvres romanesques complètes, Volume 4" Louis Aragon, Gallimard, 1997, page 1479Il racontera ce souvenir dans ses "Mémoires", document ronéoté publié 1984, lors du massacre de 80 civils le 28 mai 1940 à Oignies, où depuis quatre jours le 106e d'infanterie, 11e zouaves, section tirailleurs marocains, avait reçu l'ordre de freiner l'avance allemande. Après la guerre, Maurice Thorez, proche de Delfosse et d'Henri Thiébault, maire de Liévin"La foi des charbonniers: Les mineurs dans la Bataille du charbon 1945-1947" par Bruno Mattéi, Evelyne Desbois, et Yves Jeanneau, avait imposé le premier au cabinet de Lecœur début 1946, puis en , malgré des résistances syndicales, comme directeur adjoint des Houillères chargé des œuvres sociales, peu avant l'affectation aux vacances des mineurs du château de la Napoule, sur la Côte d'Azur.

Ce massacre d'Oignies de 1940 obtient après la guerre un monument, inauguré en par Vincent Auriol, dans un discours l'assimilant abusivement à la Résistance, reflet du climat mémoriel tendu d'après-guerre"Les soldats de 1940. Une génération sacrifiée" par Rémi Dalisson CNRS, 2020 , particulièrement délicat pour les dirigeants du PCF Jacques Duclos et Maurice Thorez. Ainsi, le , le député Pierre de Chevigné lit à l'Assemblée nationale la déposition du de Denise Ginollin, qui venait d'obtenir l'autorisation de faire reparaitre L'Humanité sous censure allemande puis sera libérée le sur intervention d'Otto Abetz, représentant d'Hitler en FranceContre le devoir d'amnésie : quelques textes oubliés du PCF. . Pierre de Chevigné s'attire la réplique immédiate de l'avocat Joë Nordmann dans L’Humanité du , avec à l'appui le fac-similé d'un faux numéro de L'Humanité clandestine de 1940 censé accréditer l'Appel du 10 juillet 1940"Grenoble en ses après-guerre (1944-1964)" par Philippe Barrière sous la direction de Yves Lequin en 2000 - Lyon 2 , présenté abusivement comme lancé par Jacques Duclos et Maurice Thorez sur le sol de France.

Auguste Lecœur, qui a lui été l'organisateur historique de la grève résistante des mineurs en 1941, préside depuis la fin de la guerre la fédération CGT des mines du Nord-Pas-de-Calais, qui est en lien depuis 1947 avec le peintre néo-réaliste André Fougeron. Son hebdomadaire "La Tribune des mineurs" a invité en 1948 l'artiste Mireille Miailhe, future Prix Fénéon 1950 , à dessiner des mineurs en grève puis publie à l'été 1949 Le Pays des mines, poème d’Aragon, avec une préface enthousiaste d’Auguste LecœurLa préface se termine presque par ces mots : "En chantant la Marseillaise et l’Internationale, les mineurs avaient déjà compris l’immense portée révolutionnaire de l’art musical, ses immenses possibilités. Aragon aura le mérite de faire la même démonstration pour ce qui est de la littérature.", qui avait invité le poète et Léon Delfosse, à la manifestation qu'il a organisée en juin à la Nécropole de Lorette, au milieu de pancartes « Paix au Viet-Nam » et « Amnistie aux mineurs »Aragon au pays des mines par Lucien Wasselin et Marie Léger, Le Temps des Cerises éditeurs, 2007.Aragon et la grève des mineurs de mai-juin 1941 par Lucien Wasselin, dans Faites entrer l'Infini de juin 2011..

En , Lecœur propose cette fois à André Fougeron de l'héberger pendant six mois"André Fougeron Une figure du réalisme socialiste" par Philippe Dagen, dans Le Monde du 16 septembre 1998 , à la "Maison du peuple" de Lens, au contact quotidien des mineurs, pour effectuer une série de dessins et de toiles sur leur vie et raconter les affrontements miniers de décembre 1948 à la fin de la grève des mineurs de 1948. L'exposition se considère ainsi comme un « reportage » d' André Fougeron.

Au même moment, Louis Aragon est déjà à l'écriture du Tome 5 de sa saga Les Communistes. Il propose à Lecœur la relecture d'un passage mettant en scène Léon Delfosse aux côtés de "Decker", personnage qui se transforme dans ce tome en double de Charles Debarge, un mineur héros de la Résistance dans la région "Aragon et la construction d’une image romanesque de la France" par Maryse Vassevière, dans l'ouvrage collectif "La France des écrivains - Eclats d'un mythe (194-2005)", par Marie-Odile André, Marc Dambre, Michel-P. Schmitt, Presses Sorbonne Nouvelle . Le texte en est toujours à la période de 1940 et décrit des mineurs de Carvin, Libercourt ou Oignies, détenus par les Allemands dans le stade d'Hénin-Liétard, à la recherche de « copains », en particulier de Léon Delfosse, cité trois fois. Lecœur lui répond que le passage est historiquement faux, car Delfosse en 1940, moment où les cadres résistants , même s'il deviendra résistant en 1943. Malgré cette précision, Aragon publiera le passage entier, mais plus tard, en , après le congrès du PCF d', au cours duquel il entre au comité central, avec Léon Delfosse, grâce au soutien appuyé de Maurice Thorez. Entre-temps, un mois avant ce congrès, les tomes 3 et 4 des Communistes viennent de sortir"Le bolchévisme à la française" par l'historien Stéphane Courtois . Un personnage antipathique nommé "Paulin Lecœur" y fait son apparition et ridiculise son homonyme"Recherches croisées Aragon Aragon/Elsa Triolet", Numéro 7, contribution de Michel Apel-Muller, aux Presses Univ. Franche-Comté, 2001 , tandis que le Tome 1 confirme son succès avec déjà vendus, claironne le André Wurmser, dans Les Lettres françaises. Peu après le congrès d', Aragon cesse ses contributions dans les colonnes de "La Tribune des mineurs", l'hebdomadaire d'Auguste Lecœur du syndicat des mineurs, après 18 articles de critique littéraire parus du au . Tiens bon la rampe !, le dessin de Mireille Miailhe sur les mineurs paru dans ce journal, sera alors republié dans Les Lettres françaises en °..

La même période voit le lancement le à Marseille des « batailles du livre » du parti communiste "Les « batailles du livre » du parti communiste français (1950-1952)" par Marc Lazar dans la revue Vingtième Siècle 1986 : des écrivains sillonnent les routes pour aller devant les usines, marchés et places de villages rencontrer le public potentiel de leurs livres.

Les première tensions entre Aragon et Lecœur en 1950