L'ensauvagement est un terme polysémique, à l'histoire complexe et sinueuse. Ce terme possède en effet des significations très diverses qui ont évolué au fil des siècles. Il est utilisé depuis les années 2010 en France, de manière controversée, d’abord par l’extrême droite, puis par une partie de la droite, ainsi que plusieurs autres responsables politiques, pour dénoncer une montée, voire une explosion de la violence et de la délinquance dans la société. Ce phénomène est en réalité complexe à mesurer comme à interpréter statistiquement. Le terme est aussi parfois utilisé dans le champ de l'écologie.
Étymologie et sémantique vignette|Armoiries de Sir William Woods, 1812, composée notamment d'un homme sauvage Le terme est dérivé du mot ensauvagir () qui a donné le verbe ensauvager, et l'emploi pronominal s'ensauvager, .
Le mot « sauvage » vient du latin silvaticus « fait pour la forêt » et « qui est à l’état de nature ». Dès le siècle, il est . En tant qu'adjectif il est notamment utilisé à la Renaissance à propos des amérindiens. La stigmatisation du sauvage a donné lieu, au siècle, à la création du mythe du bon sauvage, préservé des corruptions de la société, par Montaigne, Rousseau, et d'autres écrivains humanistes.
Selon le professeur de sémiotique Denis Bertrand :
Le lexicographe Édouard Trouillez estime que
Dans le domaine de l'écologie, le mot « ensauvagement » peut être
Utilisations du terme
Moyen Âge Le terme est utilisé dans les légendes médiévales où de nombreux personnages (Merlin, Tristan et d'autres) vivent des épisodes d'ensauvagements. La figure mythologique celtique de l'homme sauvage est quelquefois dénommé ensauvagé'. Cette appellation précise insiste sur le processus (rendu sauvage, et non sauvage par essence). Cette étymologie médiévale est attestée par le Dictionnaire de la langue française Littré.
Le terme « ensauvagement » fait . Par exemple on peut lire dans le tome 86 de la Revue des Deux Mondes paru en 1888 :
Années 1950 : contexte anticolonialiste En 1950, Aimé Césaire, et utilise le terme pour critiquer le colonialisme. Dans son ouvrage Discours sur le colonialisme, il accuse le système colonial de . Il précise : . Selon l'historien Pap Ndiaye, Césaire serait même allé plus loin en disant que le Nazisme a été le produit de l'ensauvagement de l'Europe.
À partir des années 1970 : le terme « sauvage » utilisé par l'extrême droite Selon Paris Match :
Fin des années 1990 : le terme « sauvageons » utilisé par le ministre de l'Intérieur En 1998 et en 1999, Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Intérieur, utilise le terme pour qualifier les mineurs délinquants multirécidivistes... Cela est critiqué, le rapprochement avec le terme est fait, et une polémique éclate en 1999. Chevènement a contesté avoir utilisé le mot comme une insulte et déclare en 2006 : . En 2016, Bernard Cazeneuve, également ministre de l'Intérieur, utilisera lui aussi le terme, après une agression de policiers à Viry-Châtillon. Il sera de même critiqué, mais cette fois-ci principalement par la droite et le FN, pour l' du terme au vu de la violence des faits. Pour ces deux ministres de gauche, le terme ne semble pas relier la délinquance à l'immigration, et il désigne en premier lieu des jeunes de quartiers populaires et de banlieues sensibles, tout comme le terme qui sera utilisé par Nicolas Sarkozy en 2005.
Selon la sémiologue Mariette Darrigrand, en 2020 :
Années 2000 : l'ensauvagement comme clé d'interprétation historique et géopolitique
Au début des années 2000, l’historien américain George Mosse crée la notion de , traduite en français par « brutalisation » ou « ensauvagement ». Selon lui, la culture de guerre née au creux du long conflit de 1914-1918, faite de banalisation de la violence, puis de glorification de la virilité, ont facilité et permis les dérives de la Seconde Guerre mondiale.
En 2005, la haute-fonctionnaire Thérèse Delpech, proche des milieux néoconservateurs français., publie l'ouvrage L'ensauvagement : Le retour de la barbarie au siècle . Elle ajoute dans cet ouvrage : .
Années 2010 : une appropriation du terme par la droite dure ? En , Eric Zemmour évoque sur RTL
Depuis 2013, et notamment le livre de Laurent Obertone, La France Orange mécanique, le terme a pris un sens polémique, que s'est approprié l'extrême droite. Le terme devient également utilisé par des penseurs et personnalités politiques orientées à droite pour expliquer ce qu'ils considèrent une montée de la violence et de l'insécurité dans la société française. Ils la relient par exemple à l'immigration, l'islamisation, ou encore au racisme antiblanc. Le parallèle est fait dans ce cadre avec le terme .
L'idée d'« ensauvagement de la société » apparaît dès 2013 dans des propos de Marine Le Pen, et en 2018 le Rassemblement national organise à l’Assemblée nationale un débat intitulé « De la délinquance à l’ensauvagement ». Selon le quotidien Le Monde, Marine Le Pen .
Le terme peut toutefois aussi être utilisé sans ce contexte idéologique de la droite dure. Ainsi, comme le rappelle le politologue Stéphane Wahnich :
Eté 2020 en France : médiatisation, débats au sein du gouvernement, opinion publique
Pendant l'été 2020 en France, une partie des médias diffusent le terme à l'occasion de plusieurs agressions mortelles, pour lesquelles Emmanuel Macron parle, d'une façon euphémisée selon certains observateurs, d'incivilités.. Le journaliste Alexandre Devecchio écrit par exemple le pour le FigaroVox, commençant son entretien avec le pédopsychiatre et psychanalyste Maurice Berger : .
Diffusion et débats dans le monde politique Le , Marine Le Pen écrit sur Twitter, après l'incident à Lyon d'une femme mortellement fauchée puis traînée par une voiture ayant pris la fuite :
Le , sur France Inter, Bruno Retailleau, chef de file des Républicains au Sénat déclare : . L'affirmation est par la suite relevée comme étant en contradiction avec les données d'Eurostat. vignette|Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, 2021 Le , lors d'un entretien au Figaro, le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin appelle à , ce qui provoque une polémique (y compris au sein de sa majorité) largement relayée par les médias... Darmanin déclare peu après : . En août, il dénonce sur Twitter lors des débordements après la défaite de Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des champions de l'UEFA.. Le , une descente de police dans le quartier Mistral à Grenoble est accompagnée de cette déclaration de Gérald Darmanin sur Twitter : ....
Le , le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti, invité sur Europe 1, se différencie de Gérald Darmanin, ne souhaitant pas utiliser le terme : . Il ajoute qu'il lui semble que ce terme , qui est . Le même jour, en déplacement à Choisy-le-Roi, Gérald Darmanin répond à ce dernier et assume de nouveau l'utilisation du terme. Il ajoute : Marlène Schiappa déclare pour sa part : ; et que . Le Premier ministre Jean Castex a de son côté déclaré : . Le , il reste sur cette position, en déclarant à propos de l'utilisation du terme : . Le , sur Europe 1, le ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer trouve le terme : .
Le Rassemblement national se réjouit de la diffusion du terme. Ainsi, le porte parole du parti auprès de l’AFP, Laurent Jacobelli, déclare de : . Marine Le Pen parle d'une . Selon l'historien Pap Ndiaye, par cette légitimation du terme, au-delà de l'apparente victoire intellectuelle concédée à l'extrême droite, le gouvernement a également élevé les enjeux des mesures de sécurité.
Le , Gérald Darmanin réitère son utilisation du terme sur BFM TV. Le , le président de la République Emmanuel Macron refuse de prendre au part au débat au sein de son gouvernement, et préfère ironiser sur la surmédiatisation, critiquant la presse pour avoir . Le lendemain, il demande expressément à ses ministres de .
Christiane Taubira, ancienne ministre de la Justice, interrogée sur France Inter le à propos de l’utilisation par Gérald Darmanin du terme, répond en citant René Char () et commente : .
Sondage d'opinion L'usage du terme semble diviser davantage la classe politique que l'opinion publique. Ainsi, le , une étude réalisée par l'IFOP pour la société AvostartLes Français, la montée de l'insécurité et “l'ensauvagement” de la société : mythe ou réalité ?, s.avostart.fr, 4 septembre 2020 auprès d'un échantillon de , représentatif de la population âgée de plus de 18 ans résidant en France métropolitaine, indique que 70 % des personnes interrogées trouvent que le terme « ensauvagement » est justifié pour désigner l’évolution de la violence et de la délinquance en France. Parmi celles-ci, .
Avis de personnalités
Plusieurs personnalités se positionnent dans le débat : par exemple, Éric Zemmour prétend sur CNews, sans aucune donnée à l'appui, et avec une : . Ce type de est caractéristique d'un selon le journaliste Amaury de Rochegonde. Ailleurs, Michel Onfray soutient l'usage du concept : Dans un autre registre, l'ancien ministre de l'Intérieur et premier ministre Manuel Valls déclare :
À l'inverse, l'historien Jérôme Kennedy rappelle que l'ensauvagement est un et considère que . La sémiologue Cécile Alduy considère que . Selon le journaliste Daniel Schneidermann l’ensauvagement est utilisé dans des débats télévisés comme , mais sans tenir compte de la réalité des chiffres. L'avocat pénaliste Philippe-Henry Honegger dément également la réalité de l'ensauvagement et selon lui : La romancière Alice Zeniter, révoltée, estime qu'en utilisant le terme et se .
Le philosophe Jacques Billard aborde la dimension philosophique du terme :
Presse internationale Les débats au sein du gouvernement sont repris par la presse internationale en septembre, qui souligne la connotation d'extrême droite, voire raciste du terme, et se fait le relais de l'hypothèse de son utilisation par Gérald Darmanin pour attirer des électeurs en vue des élections régionales de 2021 et de la présidentielle de 2022, tout en rappelant, à l'instar d'une partie de la presse française, que les données chiffrées ne montrent pas une augmentation de la violence en France.
Après 2020 En , le président Macron utilise pour la première fois le terme d'ensauvagement, ce qui est remarqué. Mais il l'utilise dans un contexte précis, celui de la violence des échanges généré par les réseaux sociaux.
En , le ministre de la Justice Gérald Darmanin réemploie le terme d'« ensauvagement de la société » dans le contexte du meurtre de Louise. Le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau utilise les mêmes termes. Le journaliste Patrick Cohen regrette l'instrumentalisation de cette affaire par ces mots.
Dans le champ de l'écologie vignette|Bovins longhorn en liberté à Knepp Wildland L'ensauvagement peut désigner dans des sphères naturalistes et écologistes à la fois la réintroduction d'espèces animales sauvages dans leur milieu d'origine ou en milieu urbainhttps://reporterre.net/Cinq-initiatives-pour-ensauvager-la-ville, mais également un processus de retour à la nature pour les humains, ce qui prend cette fois un sens positif car censé être bénéfique.
Dans la gauche radicale En 2022, Ludivine Bantigny publie L’Ensauvagement du capital. Pour Benjamin Tuil dans la revue Esprit, ce court essai est rédigé « dans un esprit pamphlétaire ». Ludivine Bantigny s’attaque au capitalisme en dénonçant « un système-monde qui, loin de pacifier les rapports sociaux et politiques, est intrinsèquement violent. »Benjamin Tuil, L’ensauvagement du capital de Ludivine Bantigny, esprit.presse.fr, Juin 2022 Le capitalisme serait dans une logique de l’ensauvagement, sa logique étant comparable à celle d’« un colonialisme qui n’ose pas dire son nom. »Johan Faerber, Ludivine Bantigny : « Jamais je n’ai éprouvé autant le sentiment d’une accélération terrible de la violence sociale et politique » (L’Ensauvagement du capital), Diacritik, 28 février 2022