La Troisième Bucolique, la plus longue du recueil, est un duel musical entre deux bergers, inspirée en partie par lIdylle V de Théocrite.
Damète et Ménalque se disputent et se défient jusqu'à l'arrivée d'un voisin, Palémon, à qui ils demandent d'arbitrer leur joute, qui prend alors la forme d'un chant amébée de haute tenue : le duel verbal devient un duo composé de douze groupes de deux distiques alternés. Les deux bergers se répondent en écho, rivalisant de talent, dans ce qui devient un véritable concours de poésie, reprenant les thèmes traditionnels de la littérature théocritienne.
Ménalque et Damète ont des personnalités bien différentes : Ménalque est un jeune homme violent, agressif, assez présomptueux ; il redoute son père et les injustices de sa belle-mère, et il tient un discours insolent dans un langage relativement familier. Damète est un homme mûr, plus posé, mais il entend bien relever les provocations de Ménalque.
Les deux bergers achèvent leur chant chacun sur une question (Dis, en quelle contrée… ?) qui restera sans réponse et qui stimule encore la sagacité des critiques. Au terme du concours, Palémon se déclare incapable de les départager.
Présentation vignette|gauche| Gravure de 1709 pour la traduction de la Troisième Bucolique par John Dryden.
Composée probablement entre 42 et 40 av. J.-C. comme les Bucoliques I et V, elles aussi exclusivement pastorales, la troisième du recueil est à nouveau dialoguée. Mais ici on assiste à une vive querelle entre deux bergers : Ménalque, jeune et agressif, et Damète, plus âgé, mais ayant de la répartie. Cependant l'arrivée d'un voisin, Palémon, va transformer la simple dispute en parfait chant amébée.
Par delà les thèmes conventionnels du genre Virgile innove par rapport à son modèle grec, en utilisant un langage moins rustique, en enchâssant des scènes pas systématiquement pastorales, en orientant son poème vers une dimension symbolique.
La question de la création artistique est au cœur du poème. À première vue, il est composé de deux parties bien différentes mais de même longueur : la dispute (54 vers, en comptant les deux vers d'introduction) et le chant proprement dit (52 vers), séparées par l'intervention de Palémon (5 vers) qui fait office de transition et met en place, avec une certaine gravité, le cérémonial du chant amébée.
Dans la dispute, la succession des répliques a une dynamique théâtrale, rappelant que le genre bucolique s'inspire du mime, en contraste avec les distiques du chant amébée, où s'instaurent des combinaisons d'une grande subtilité qui donnent à cette forme poétique, en un sens très cérébrale, un grand pouvoir de suggestion. Mais les motifs et les thèmes s'entrelacent dans les deux parties, leur conférant une véritable unité esthétique, qui a fait dire à Jacques Perret que .
Les deux bergers font intervenir dans leur échange de nombreux personnages qu'ils désignent par leur nom : des connaissances (Daphnis, Damon, Tityre, Ménalque) puis un artiste, Alcimédon. D'autres noms plus littéraires sont évoqués dans le chant amébée (Galathée, Amyntas, Phyllis, Iolas, Amaryllis) et même des personnes réelles, Pollion (le dédicataire de la Quatrième Bucolique), Bavius et Maevius. Ils s'expriment dans une langue pseudo-rustique, avec des archaïsmes et des fautes de grammaire (solécismes).
Étude littéraire Le concours musical auquel vont se livrer les deux bergers, Damète et Ménalque, est le moyen de résoudre poétiquement leur dispute, qui en constitue, en quelque sorte, le préambule.
La querelle (v. 1-54)
L'ouverture, in medias res, présente une conversation en apparence pleine de spontanéité, dans un langage marqué par l'oralité avec ses anacoluthes, ses ellipses et ses exclamations, et crée un effet de réel. Querelle pastorale (v.1-27) D'abord, les deux protagonistes évoquent, en trois mouvements, des griefs anciens liés à leur univers pastoral.
Dans le premier mouvement (v. 1-6) Virgile transpose lIdylle IV de Théocrite, dont il traduit textuellement les deux premiers vers, se contentant de changer les noms des personnages : Damète remplace Corydon et Ménalque Philondas.
Peut-être faut-il relier l'allusion au « gardien étranger » () qui ne respecte pas les lois de la nature au thème de la spoliation présent sous diverses formes dans beaucoup d'autres Bucoliques, en particulier les I, II, VIII, IX et X.
Ensuite (v. 7-15), Damète met en garde Ménalque, l'incitant à modérer son langage lorsqu'il parle d'autrui (v. 7) : (). Il lui en donne l'exemple dans les reproches allusifs qu'il lui fait concernant une situation scabreuse et même transgressive qui l'a impliqué. Là encore, Virgile imite Théocrite, reprenant les vers 41-44 de lIdylle V dans laquelle un personnage évoque crûment une relation homosexuelle, mais en atténuant avec élégance la grivoiserie de son modèle en laissant sa phrase en suspens et évoquant, à la place, le sourire indulgent des Nymphes (v. 9). vignette|upright=0.7|La syrinx, du nom de la nymphe aimée du dieu Pan, instrument de musique éminemment campagnard. La suite de l'échange (v. 10-15) fait allusion à d'autres éléments de la vie agreste : les vergers, la vigne, le hêtre (dont l'ombre est propice au développement du chant), le roseau (qui sert à fabriquer les flèches de l'enfant Daphnis que Ménalque a méchamment cassées, mais aussi la flûte de Pan).
Dans le dernier mouvement (v. 16-27), Ménalque accuse maintenant son protagoniste du vol du bouc de Damon, un voisin. Damète riposte qu'il l'a gagné loyalement dans un concours de chant, entraînant les railleries de Ménalque qui prétend (v. 25-27) que Damète est tout juste capable de jouer du « strident pipeau » et non de l'harmonieuse syrinx, « aux tuyaux soudés de cire » ().
Duel artistique (v. 28-54)
Cela sonne comme un défi pour Damète, et la querelle pastorale se transforme en véritable duel artistique.
L'enjeu (v. 28-37)
Mais avant de lancer le chant amébée, les deux protagonistes présentent leurs enjeux : pour Damète, une jeune vache () et ses deux veaux (un prix exceptionnel mais un enjeu matériel). Ménalque refuse, car il ne peut, sans risque personnel, distraire une bête du troupeau familial. Ses arguments sonnent vrais ; son caractère difficile s'explique ainsi par une situation familiale peu agréable (un père et une marâtre, tous les deux () soupçonneux)
Il propose deux coupes en hêtre, sculptées par le « divin » Alcimédon (un élément binaire de plus et un enjeu esthétique).
Damète ayant aussi deux coupes sculptées par le même Alcimédon qui (v. 47, reprise exacte du v. 43 de Ménalque), chacun décrit celle qu'il va mettre en jeu. On les a parfois considérées comme très différentes : ainsi, la première désignerait l'art hellénistique, plus exubérant, la seconde l'art classique, Actes du congrès de l'association Guillaume Budé, Limoges, 25-28 août 1998., qui étaient en rivalité à l'époque de Virgile.
La description des coupes (v. 38-48) Virgile veut unir l'art bucolique et l'art raffiné (avec la technique de l'ekphrasis qui souligne l'équivalence entre poésie et peinture) : les objets de l'enjeu sont en bois (de hêtre, arbre emblématique de l'univers virgilien), mais finement ciselés d'une décoration symbolique : des feuilles de vigne pour l'une, symboles de l'univers dionysiaque, des feuilles d'acanthe pour l'autre, motif privilégié dans l'architecture romaine à l'époque, mais rappel aussi de la guirlande que décrit Théocrite à la fin de son poème.
La décoration n'est pas exubérante comme celle du vase décrit par Théocrite dans sa première Idylle, et les scènes centrales en médaillon révèlent un monde bien différent de celui des bergers.
Dans la coupe de Ménalque les deux personnages sont des astronomes, dont l'un, Conon, est nommé et l'autre fait l'objet d'une périphrase : (). Loin du paysage théocritéen, l'espace ici s'élargit aux dimensions cosmiques et obéit à des règles. Dans celle de Damète, est représenté Orphée, le poète pastoral par excellence, figure récurrente dans les Bucoliques et majeure dans le livre IV des Géorgiques, celui qui maitrise le pouvoir du chant () et sa capacité à transformer le réel.
Virgile maintient un savant équilibre entre l et l. Ainsi le dernier vers de Ménalque (v. 43) , repris à l'identique par Damète (v. 47) est une citation de Théocrite (Idylle I, v. 59), mais en laissant ses personnages affirmer avec une certaine solennité qu'ils ont gardé ces coupes pour une occasion exceptionnelle, Virgile souligne implicitement le côté novateur de sa poésie.
Le chant amébée
Introduit par un quintil situé exactement au centre du poème (v. 55-59), le chant amébée se compose de vingt-quatre distiques symétriques : Damète improvise le premier et Ménalque, tenu par son choix, reprend la balle au vol.
Le prélude
C'est l'arrivée de Palémon, immédiatement choisi comme arbitre, qui permet la mise en place du cérémonial nécessaire pour que se déploie le chant amébée.
Polémon, dans ce proème, s'exprime avec une certaine solennité : la forme (pour ) est archaïsante et (comme dans le dernier vers) est à prendre dans le sens de « chanter, célébrer ». Il pose le décor : les trois personnages sont assis ensemble (), non juste à l'ombre d'un arbre, comme Tityre sous son hêtre, mais au cœur même de l'exubérance de la nature printanière ; elle n'est plus un simple décor, mais elle est, à présent au summum de sa vitalité ( : champs et arbres « enfantent ») et de sa beauté ().
Ce quintil aux vers réguliers structurés par la cadence binaire des spondées (– –) donne le tempo de l'échange qui va suivre et s'achève sur l'allusion aux Camènes, ces Muses romaines, qui « aiment » la poésie bucolique. Il y a là sans doute une discrète référence au passage du chant V du De natura rerum racontant l'origine de la musique (v. 1384-1398) où Lucrèce relate la naissance du chant bucolique dans des circonstances analogues.
La joute poétique
Comme le veut la tradition, chaque chanteur commence par une invocation à une divinité. Damète, en choisissant Jupiter, cite l'incipit des Phénomènes d'Aratos de Soles (v. 60-61) : (Invoquons en premier Jupiter, Muses).
Ménalque préfère invoquer Phébus, et en citant deux plantes consacrées à Apollon, le laurier et la jacinthe « d'un rouge suave », fait subtilement allusion aux métamorphoses de Daphné et d'Hyacinthe.
Dans des combinaisons d'une grande subtilité les distiques suivant continuent à décliner les thèmes traditionnels (inspirés des Idylles I et V de Théocrite) : le badinage amoureux (v. 64-79), les offrandes rustiques à la personne aimée : Galatée, la « folâtre jeune fille » () pour Damète et Amyntas, « [sa] flamme » (), le « petit » (), pour Ménalque. Mais, après une allusion un peu obscure à un certain Iolas, qui pourrait revenir à la fête des moissons, et les tendres adieux que lui fit Phyllis (v. 76-78), le ton change : en deux répliques (v. 80-83), est évoquée l'ambivalence de la condition humaine, tantôt menacée par les dangers naturels (les loups, la pluie, le vent) et les relations humaines difficiles (la colère d'Amaryllis), tantôt bénéficiant de la douceur d'une existence obscure mais paisible.
vignette|upright=0.8|Caius Asinius Pollio, évoqué avec insistance par Damète et Ménalque.