La bataille du Jutland (ou bataille de Skagerrak pour les Allemands, et ) est la plus grande bataille navale de la Première Guerre mondiale et probablement l'une des plus complexes de l'histoireVoir la page 29 dans La Grande Guerre - De la fleur au fusil à la flamme du souvenir sur le site de la médiathèque du conseil général du département du Nord.. Elle opposa pendant deux jours la Royal Navy britannique à la Kaiserliche Marine (Marine impériale allemande) en mer du Nord, à au nord-ouest de la péninsule danoise du Jutland en .
Après plus de deux ans d'attente et plusieurs occasions manquées, la Grand Fleet britannique, commandée par l'amiral John Jellicoe, réussit à contraindre la Hochseeflotte, la Flotte de haute mer de la Marine impériale allemande, aux ordres de l'amiral Reinhard Scheer, à une grande confrontation au milieu de la mer du Nord. La bataille générale, impliquant au total de tous types, commença à le et dura deux heures. En raison de mauvaises conditions de visibilité et d'erreurs des Britanniques et malgré leur supériorité numérique, elle ne fut pas décisive. Cependant, Jellicoe réussit à couper la route de repli des navires allemands vers leurs ports et était persuadé d'avoir l'occasion d'une bataille décisive pour le lendemain matin. Mais Scheer, déterminé à sauver sa flotte à n'importe quel prix, traversa le dispositif britannique à la faveur de la nuit et regagna les bases de Wilhelmshaven, protégées par des champs de mines.
Outre des milliers de vies humaines, l'affrontement a coûté quatorze bâtiments aux Britanniques et onze aux Allemands. Les deux camps revendiquèrent la victoire. Bien que les pertes des Britanniques en vies humaines et en navires aient été les plus importantes, les Allemands n'étaient pas dupes et avaient conscience d'avoir échappé de peu à un désastre. Leur flotte hauturière resta dès lors dans ses ports, hormis quelques brèves sorties en et . Certes, elle restait une menace et contraignit les Britanniques à maintenir de nombreuses unités en mer du Nord, mais plus jamais la Marine allemande ne tenta un affrontement aussi significatif. Désormais, elle allait consacrer ses principaux efforts à la guerre sous-marine.
Deux flottes face à face
Avec l'ouverture des hostilités au mois d', la Royal Navy se retrouve aux prises avec sa nouvelle rivale, la flotte allemande, dont la croissance depuis le début du siècle menace l'hégémonie britannique sur mer. Même si le rythme des constructions navales allemandes, dopé par la politique impérialiste du Kaiser, a été élevé, la Royal Navy conserve une avance au moins numérique importante. Comme les armées de terre du Reich sont alors victorieuses et que la marine allemande a été échaudée par sa défaite du Doggerbank, les ordres de cette dernière sont plutôt attentistes.
Les Britanniques, de leur côté, ont été contraints d'abandonner leur stratégie traditionnelle de blocus serré de la flotte adverse dans ses ports d'attache. Dorénavant, l'existence de sous-marins, de torpilleurs et surtout de mines, rend celle-ci trop hasardeuse. En lieu et place, Jellicoe, qui prend le commandement de la Grand Fleet, choisit de pratiquer un blocus distant, maintenant sa flotte dans les ports du Royaume-Uni, prête à appareiller en quelques heures, si une tentative de sortie de la Hochseeflotte est signalée. De plus, au début de la guerre, sa supériorité numérique est marginale car six de ses dreadnoughts sont en refonte, l', ayant heurté une mine, a coulé, et il a dû détacher trois de ses croiseurs de bataille pour régler le sort de l'escadre de Von Spee. Il décide prudemment de ne livrer le combat que si la Hochseeflotte s'aventure dans la partie septentrionale de la mer du NordOn peut reprocher à Jellicoe cette décision mais elle n'est que la traduction d'une décision de l'Amirauté datant de 1889. Devant le développement des mines et des torpilles, et devant la configuration de la mer du Nord, le blocus ne s'effectuera plus devant les ports comme à l'époque du Premier Empire..
Au début de 1916, l'amiral von Pohl qui commandait jusqu'alors la Hochseeflotte, atteint d'une maladie incurable, est remplacé par le vizeadmiral Reinhard Scheer. Comme le front terrestre s'est enlisé et que la guerre sous-marine totale a dû être suspendue à la suite des protestations des États-Unis, après les torpillages du Lusitania et de l'Arabic, Scheer va essayer, dès lors, d'utiliser sa flotte de surface de façon plus offensive.
Le plan allemand
Selon Scheer, la stratégie navale allemande doit viser dans un premier temps à infliger le maximum de pertes à la flotte britannique, d'une part par des raids offensifs contre les forces navales occupées à la surveillance et au blocus de la baie de Heligoland et, d'autre part, par le mouillage de mines le long des côtes britanniques et des attaques sous-marines aussi fréquentes que possible. Le but recherché est d'établir un équilibre numérique entre les flottes allemandes et britanniques et, cet équilibre atteint, de rechercher dans un second temps la bataille décisive, dans les circonstances les plus défavorables possibles pour l'adversaire.
En effet, en 1916, la Hochseeflotte n'avait que de ligne à opposer aux 33 de la Grand Fleet et, dans ces conditions, il n'était pas envisageable de risquer l'affrontement direct. En lançant des raids en mer du Nord, les Allemands espéraient attirer dans des pièges de petites escadres britanniques qui seraient alors attaquées et détruites, sans possibilité d'être secourues. Ils faillirent piéger l'escadre de croiseurs de bataille du vice-amiral David Beatty, dès le , mais il refusa le risque d'un combat par gros temps. Le , un raid de bombardement sur Yarmouth tourna court, lui aussi, quand le Seydlitz toucha une mine.
Fin mai, l'amirauté allemande avait planifié une vaste opération destinée à faire sortir l'escadre de Beatty de ses bases. En premier lieu, un grand nombre de U-boot (une dizaine) allait se placer en embuscade au large des bases navales britanniques, puis un raid de bombardement serait lancé le long de la côte du Sunderland, ce qui ne manquerait pas de susciter une réaction britannique. Les navires britanniques subiraient d'abord l'assaut des sous-marins, puis les navires intacts seraient attirés vers les dreadnoughts de Hipper et anéantis.
La réponse britannique
450px|Déroulement générale de la bataille.
Cependant, ce qu'ignorait l'état-major naval allemand, c'est que l'Amirauté britannique était en mesure de décrypter ses messages chiffrés (voir le combat de l'île d'Odensholm) et qu'elle était donc informée de ses intentions. Les Britanniques interceptèrent et décryptèrent le un message allemand, ordonnant à tous les navires d'être prêts à prendre la mer le 30. D'autres messages furent interceptés et, bien qu'ils ne fussent pas déchiffrés, il semblait clair qu'une opération d'envergure était en cours.
La Grand Fleet, soit et , quitta donc Scapa Flow le , sous le commandement de Jellicoe, avant même que Hipper ne quitte de son côté l'estuaire de la Jade. L'escadre de Beatty ( et de bataille) quitta le Firth of Forth, le même jour. Jellicoe et Beatty devaient se rejoindre à à l'ouest du Skagerrak, au large de la côte du Jutland, pour y attendre les Allemands.
Au sein de la Royal Navy, la doctrine qui prévalait alors était qu'une flotte se préparant au combat devait se déplacer en plusieurs colonnes parallèles formant une ligne de front. Cela permettait de manœuvrer relativement plus facilement : plusieurs petites colonnes pouvaient en effet modifier leur direction tout en maintenant leur formation, plus rapidement qu'une longue et unique colonne. De surcroît, les signaux par pavillons et par projecteurs du navire-amiral, généralement placé en tête de la colonne centrale, pouvaient être ainsi vus immédiatement par le plus grand nombre de navires. Cette disposition « en râteau » est également la meilleure pour parer à des attaques par des sous-marins. Au contraire, en colonne unique, la transmission des signaux, de la tête à la queue de la colonne, pouvait prendre une dizaine de minutes, sans compter que les fumées dégagées par les cheminées empêchaient souvent d'identifier les signaux émis par des navires autres que ceux immédiatement voisins. De plus, chaque bâtiment devant confirmer les ordres reçus, le retard mis à leur exécution s'en trouvait donc accru d'autant.
Pour le combat proprement dit, les différentes colonnes devaient se réunir en une seule, les bâtiments de tête pivotant de , à bâbord ou tribord selon les cas, chaque navire imitant en succession la manœuvre du navire précédent. La difficulté majeure était de former la ligne dans la bonne direction, alors que l'ennemi n'était pas encore en vue. Il appartenait aux patrouilles de reconnaissance, composées de croiseurs de bataille et de croiseurs de trouver l'adversaire et de prévenir en temps utile le gros des forces de la direction de son arrivée, tout en essayant d'interdire aux navires éclaireurs ennemis d'obtenir des renseignements similaires. Chaque flotte tentait, de son côté, de réaliser la manœuvre classique consistant à barrer le T, ce qui permet à la flotte située sur la barre horizontale du T de faire usage d'un maximum possible de canons alors que celle située sur la barre verticale ne peut tirer qu'avec les canons de proue. Généralement, cette tactique s'avérait concrètement irréalisable et le combat consistait souvent en d'intenses échanges d'artillerie entre deux flottes suivant approximativement des routes parallèles.
Les flottes
Les Britanniques disposaient d'une confortable supériorité numérique, avec vingt-huit navires de ligne modernes contre seize et six plus anciens, neuf croiseurs de bataille contre cinq. Cette supériorité se retrouvait également dans les navires légers, en termes de tonnage, les Britanniques opposaient aux de leurs adversaires. Les Britanniques avaient opté pour un contrôle de l'artillerieC'est-à-dire que le Fire Director pouvait faire tirer tous les canons en même temps, alors que pour les Allemands, le tir se faisait au niveau de chaque tourelle (cf. F.E. Brezet, op. cit., note 25). mettant l'accent sur la cadence de tir. De leur côté, les Allemands bénéficiaient d'une artillerie plus précise (meilleur système de visée), le pouvoir perforant de leurs obus était meilleur et le blindage des navires allemands leur assurait une meilleure protection. De plus, dans la Royal Navy, l'apparition des charges propulsives composées de poudre sans fumée, comme la cordite, avait entraîné un relâchement des procédures de stockage et de manutention des matières explosives, qui allait se révéler déterminant.
Le choc Le piège sous-marin allemand fut totalement inefficace. Non seulement il ne coula pas un navire, mais en outre, il ne fournit aucune indication utile à Scheer sur la position de la flotte ennemie. Cette inefficacité doit en partie être mise au crédit de Jellicoe qui fit sortir ses bâtiments par petits groupes et non en bloc. Ainsi un sous-marin allemand en faction (non identifié) avise Scheer par TSF qu'il a vu , et plusieurs destroyers à à l'est du Firth of Forth, cap au sud-est. Un autre sous-marin, U66, signalera , des croiseurs et autres bateaux se dirigeant au nord-est. Mais ces renseignements partiels, comme ceux de la station d'écoute et déchiffrage de Neumünster, n'éclaireront pas l'amiral allemand.
Jellicoe se rendit au lieu de rendez-vous sans être inquiété. Mais, induit en erreur par les services de renseignements de l'amirauté, il pensait que les Allemands étaient beaucoup plus éloignés qu'ils ne l'étaient en réalité.
L'engagement des croiseurs de bataille