Les Livres de Jakób (), publié en 2014, traduit en français en 2018, est un roman de l'écrivaine polonaise Olga Tokarczuk.

Le sous-titre en est Le Grand Voyage à travers sept frontières, cinq langues et trois grandes religions, sans compter les petites.

Résumé Ce long roman historique se veut une reconstitution, aussi fidèle que possible, de la vie et de l'action de Jacob Frank (1726-1791), et du frankisme, mouvement et doctrine juive voyant Jacob Frank comme le messie des Juifs, s'appuyant sur une interprétation du Zohar, et dont un slogan serait : Nous sauvons le monde parce qu'il est mal fait. L'enquête, à charge et à décharge, repose sur des témoignages, successifs, souvent divergents et incomplets.

Le mouvement minoritaire, actif principalement au Yiddishland, surtout entre 1750 et 1780, est présenté de l'intérieur, pas par Jacob Frank, qui semble avoir beaucoup discouru, privilégiant la seule transmission orale, et dont la seule trace écrite serait des lettres dictées, mais par le personnage de Nahman, qui au début prend des notes sans autorisation, voire avec interdiction, puis sur exigence de Jacob Frank, dont la notation des rêves de Jacob, (puis de ceux d e sa fille Ewa, etc).

Il est présenté également de l'extérieur par des personnages proches de Jacob, pas forcément (ou pas uniquement) juifs, comme Pinkas, et divers Polonais, soutiens ou opposants, surtout catholiques, dont témoignent les lettres croisées du prêtre encyclopédiste Benedykt Chmielowski et d'Elżbieta Drużbacka, poétesse baroque.

Parmi les adversaires déclarés, les Talmudistes et/ou rabbins ralliés, les Kabbalistes, et une partie de la classe dirigeante qui voient là encore une secte à réduire et détruire, comme l'ont été récemment les anabaptistes antitrinitaires.

Une grande partie se déroule en Podolie, entre Pologne et Ukraine contemporaines, à l'époque de la république des Deux Nations (1569-1795), du royaume de Galicie et de Lodomérie (1772-1918, sous domination austro-hongroise), de la principauté de Moldavie (1359-1859, sous supervision ottomane).

Le Conseil des Quatre Pays (1589-1764), basé à Lublin, est une sorte de parlement juif autonome, reconnu par le roi de Pologne, apte à prendre des décisions religieuses et civiles. Traditionaliste, il veille à défendre les intérêts et la sécurité de la communauté. Il est donc amené à réagir lorsque apparaissent des troubles, des sectes.

De nombreux personnages, juifs, cosmopolites, polyglottes, commercent, circulent, transportent des marchandises, de l'argent, des livres, des chants et des idées dans toute la partie orientale de l'Europe : Salonique (La Jérusalem des Balkans), Istanbul (Constantinople), Brousse (Bursa), Smyrne (Izmir), Lublin, Varsovie, Lviv (Lwöw, Lemberg), Dresde, Francfort, Brünn (Brno), Prague, Vienne, Baltikum, Königsberg, Gdansk, etc.

Bien plus nombreux encore sont les personnages secondaires, juifs surtout, attachés à une judéité ashkénaze traditionnelle, parlant yiddish, et un peu hébreu pour la foi, et pour le quotidien les langues des voisins proches et la langue de l'administration dirigeante.

Et tous vivent comme une minorité dans des sociétés plurielles et/ou multiculturelles, avec la vie courante, la misère, les frictions, les incompréhensions, les pogroms...

Parmi les lieux évoqués plus que décrits : Rohatyn, Lanckorona, Lublin...

Présentation La présentation est atypique : chapitrage (progressif) en haut de page de droite (1 à 31), pagination (régressive) en haut de page de gauche (de 1029-1028 à 54).

De nombreuses illustrations remarquables figurent, sans source, légende ni commentaire. Une note bibliographique de l'auteure est placée en fin de volume, indiquant des sources d'une dizaine de langues.

Personnages La plupart (ou la totalité) des personnages sont historiques. Un index n'est pas fourni dans l'ouvrage (en version française). Citer les plus présents peut permettre de clarifier quelques relations au frankisme, et le sérieux du travail de documentation, de conception et d'écriture de l'auteure.

Jacob Frank Jacob Frank étant le personnage principal du livre, il n'est pas question de révéler trop d'éléments. Né Jakób Lejbowicz en 1726 en Podolie, il émigre avec son père Iehuda Lejb ex-Buchbinder (de Czenioiowce) en 1730 en Moldavie, sous domination ottomane. Le judaïsme orthodoxe (Talmudistes) est très présent, concurrencé par des Antitalmudistes, surtout sabbatéens. Il est l'élève d'Isohar (de Podhajce).

Après des études à Smyrne, sa première expérience en commerce résidentiel, auprès d'Abraham, beau-frère de Iehuda Tor ha-Levi, dans sa boutique de Craiova (tapis, kilims, châles, pierres précieuses et bijoux, douceurs...), est assez désastreuse

Il participe ensuite à du commerce caravanier, entre autres vers Salonique et Smyrne, Il fréquente des milieux sabbatéens, et chiites soufi bektachi et/ou alévi. Il rencontre Kohn, de Salonique, successeur de Sabbataï Tsévi, dès 1716, le dieu incarné. Le groupe attend et espère la venue du Messie.

Il ouvre une école, un Beth Midrash, à Salonique en 1754 : trône, auréole, visions, rêves... La danse mystique qu'il se met à pratiquer est proche du Samā‘, façon mevlevi : le souffle est entré dans Jakob (). Excusé comme étant un innocent de Dieu par Nahman, il est considéré par les forces de l'ordre comme un fou.

La forme de chant qu'il institue ressemble au nigoun. Chant et danse constituent une communion joyeuse avec la divinité, un peu à la manière du hassidisme.

Il se marie en 1752 avec Chana fille du grand Iehuda Tor ha-Levi, alors âgée de 14 ans. Deux des témoins sont sabbatéens et/ou alévis-bektachis. Du mariage naissent Lejba, futur Emmanuel, et Awacza, future Ewa ou Ewunia. Le frère jumeau de Chana, Chaïm, joue également un rôle important. Elle meurt en 1770 alors que Jakób est emprisonné à Czestochowa.

Selon Nahman, Jakob n'a nul besoin de désirer quoi que ce soit. Jakob est l'instrument de forces primales.[...] Son devoir est de détruire l'ordre nouveau ().

Elisha Shorr Elisha Shorr, presque sexagénaire, rabbin de Rohatyn (Ukraine), maître d'école Beth Misrahi pour onze élèves (dont ceux de ses six enfants encore en âge). Haya, douée de dons de prophétie (en état de transe). Salomon Szor, 30 ans, époux de Haïkele, devenu Franciszek Łukasz Wołowski, secrétaire du roi de Pologne Stanislas Auguste et anobli en 1791, père de François Wołowski (1786-1844)), avocat et homme politique polonais. Natan, 28 ans, commerçant avec les Turcs, mariée à une Lituanienne. Iehuda, Lejb, plaisantin, le Cosaque, habillé à la polonaise, chargé de l'approvisionnement de la forteresse, souvenir du soulèvement de Khmelnytsky (1648-1657), rapidement veuf (épouse morte en couches). Izaak, plus tard Jérémie, jambes torses, à marier avec Freina, de la famille Hirsz, rabbin de Lanckorona (le Cochon), avec deux enfants, Mosze (14 ans) et Malka. Hrycko, orphelin de famille chrétienne orthodoxe, adopté ou presque (avec son frère Oleska) pour le marché des chevaux, intermédiaire, rabatteur et interprète (yiddish-polonais).

Lors du mariage d'Izaak, sont invités et présents : Ienta et Izrael, Asher Lindner, Zalman Dobruszka et son épouse Szejndel, de Brünn (Moravie), Berek Smetanke, Crème fraîche, oncle qui a financé les études de plusieurs jeunes gens,

Il reçoit la visite du prêtre, qui lui demande d'accéder à sa riche bibliothèque (en échange d'un livre). Lors de troubles, des autodafés du Talmud sont commis dans toute la Podolie, avec des actes équivalents en retour (de la part des traditionalistes) contre les sectaires, autodafés au Zohar et autres écrits interdits aux Juifs pieux Elisha Shorr est agressé, une clavicule cassée. Il livre en dépôt chez le prêtre une pleine voiture de livres en hébreu.

La famille se convertit au christianisme en 1759 et adopte des prénoms (et des noms) chrétiens.

Ienta Ienta, de Korolówka est l'aïeule de Jakób et l'ancêtre de nombreuses familles. Invitée au mariage du fils Shorr au début du récit, elle est accompagnée par son petit-fils Izrael, époux de Sobla, parents de Pesele et Freina. Elle est la fille de Majer (de Kalisz), qui a fait le voyage à Gallopoli pour rencontrer Sabbataï Tsévi incarcéré (avant sa conversion). Elle a été mariée jeune par ses parents.

Centenaire, champignon sec, visage ridé marron, après avoir avalé quelque chose, parvient à ne pas mourir, ni avant ni pendant le mariage, ce qui aurait perturbé et invalidé le mariage. Haya mène une danse de transe dans l'espoir de suspendre la mort de Ienta. On lui introduit dans la bouche une sorte de talisman, qui étrangement n'est pas retrouvé quand tous les invités sont partis.

Ienta est le prénom que lui a donné son père; il signifie "celle qui diffuse les nouvelles et enseigne aux autres". Elle est l'objet d'une vénération populaire durable. Des pérégrins viennent prier et demander des objets qui ont été en contact avec elle. On finit par l'évacuer ensuite dans une caverne, où elle semble survivre. À cette occasion, est évoquée toute une mystique des cavernes. Le Tombeau des Patriarches ou Caverne Machpéla serait en contact avec le centre du monde (), ainsi que la Vierge noire de Jasna Góra à Częstochowa.

Avant sa mise en caverne, Ienta se souvient, rêve, et lit les rêves des autres. Depuis sa résidence souterraine, elle observe toute l'évolution du monde et en quelque sorte en rend compte au lecteur.

En 1942, 5 familles, soit 38 personnes, refusant de se faire enregistrer comme juives, auprès des autorités allemandes, quittent le village et se réfugient dans le gouffre (où veille Ienta). Tous survivent jusqu'en , où on les avertit du départ des Allemands.

« Elle se situe en dehors du temps, ignore l'espace, adopte différents points de vue, général, subjectif, et permet de réunir ce livre dans un ensemble. Je pense que Ienta a sauvé mon roman, elle n'est pas uniquement mon alter ego, car, à la fin de ce livre, Ienta voit l'autrice, la pauvre, qui est fatiguée d'écrire sur son clavier. Ienta est un personnage immortel qui disparaît après avoir dicté son livre à l'autrice. Et c'est l'autrice qui finalement se retrouve seule dans une rencontre avec le public, invitée à s'expliquer sur le texte. ».

Nahman « Y a-t-il homme plus ardent et plus naïf que le rabbin de Busk, Nahman Szmulowicz, Nahman ben Samuel » (, Moliwda) ? Nahman Samuel ben Lévi (1721-1792) a été admirateur de Baal Shem Tov (1698-1760), le BeShT, et de la pensée hassidique, mais n'est évidemment pas Nahman de Bratslav (1772-1810), petit-fils du Besht.

Il a écrit La vie de Sabbataï Tsevi (1626-1676), considéré de son temps comme le Messie par un grand nombre de Juifs, et inspirateur de la secte turque des Sabbatéens ou Dönme, puis converti à l'Islam.

Il est également auteur d'un texte Les reliquats, une sorte de journal intime dans lequel je parle alors davantage de moi que de Jakob. Ses paroles et ses actes sont passés au tamis de ma médiocrité tortueuse (). À partir du séjour à Brünn, Jakob décide de la tenue d'un journal (en partie par Nahman), Les paroles du Maître () en polonais, allemand, hébreu, yiddish, ladino, et un peu en turc. Nahman et ses collègues consignent également les rêves de Jakób, Ewa et d'autres.

Nahman Samuel ben Lévi prend par la suite le nom de Piotr Jakobovski, Le Pierre de Jakob.

Dès mon enfance, je m'imbibais des éternelles récriminations à l'encontre de la création ().

Il est marqué par la mystique juive de la Markaba, la Kabbale, la gématrie, la numérologie, la numération hébraïque, le numéro cabalistique, comme son collègue Jeruchim. C'est également à travers lui qu'est abordée une réalité assez proche : le soufisme, Osman Baba (1378-1478), En Sof, Malâmati, Isaac Louria (1534-1572)...

Déphasé par cette vie de seigneur à Brünn, il prend ses distances. Pourtant, il mène la seconde ambassade de Jakob au Grand Turc, dont l'échec lui vaut d'être fouetté sur ordre de Jakób.

Son amour/amitié/admiration pour Jakób perturbe sa vie familiale.