vignette|300x300px|Le sous-commandant Marcos avec des membres de l'EZLN, qui combinent non-violence et formes de résistance plus combatives. La diversité des tactiques est une pratique stratégique des mouvements sociaux qui consiste à utiliser périodiquement la force à des fins perturbatrices ou défensives, en dépassant les limites de la stricte non-violence, mais en s'arrêtant avant une militarisation totaleAmory Starr, "...'Excepting Barricades Erected to Prevent Us from Peaceably Assembling'...", Social Movement Studies, Vol. 5, No. 1, 61–81, May 2006."Tactical Diversity in Successful Social Movements", Vancouver Media Co-op, January 14, 2013.. Elle a pour but de trouver la stratégie de désobéissance civile la plus efficace pour obtenir des changements sociauxAnna Feigenbaum, "Death of a Dichotomy: Tactical Diversity and the Politics of Post-Violence", Upping the Anti: A Journal of Theory and Action, May 2007.. La diversité des tactiques peut utiliser des méthodes non violentes, la résistance armée ou une gamme de méthodes intermédiaires en fonction du niveau de répression auquel le mouvement fait face. Elle est parfois défendue comme permettant « des formes de résistance qui maximisent le respect de la vie »"Hallmarks of People’s Global Action (updated at the 3rd PGA conference at Cochamamba, 2001)".

Développement du concept La première véritable théorisation de la diversité des tactiques semble être l’œuvre de Malcolm X et d'autres dirigeants radicaux du mouvement des droits civiques du début des années 1960 aux États-Unis. Peu de temps après son départ de la Nation de l'Islam, Malcolm X a prononcé un discours intitulé « La Révolution Noire » où il promeut la solidarité entre les partisans de la résistance armée contre le racisme et ceux de la non-violence. Il déclare:

Les nôtres ont commis l’erreur de confondre méthodes et objectifs. Tant que nous sommes d’accord sur les objectifs, nous ne devons jamais laisser la discorde s’installer entre nous, sous le seul prétexte que nous sommes en désaccord quant à la méthode, à la tactique ou à la stratégie qui doit nous permettre d’atteindre l’objectif communMalcolm X Speaks, George Breitman, ed. (Grove Press, 1994 edition), 46-49..

En , Gloria Richardson, leader de la section de Cambridge Maryland du Student Nonviolent Coordination Committee (SNCC), mouvement non-violent pour les droits civiques, accepte la proposition de Malcolm X d'unir ses forces avec les organisations de défense des droits civiques. Richardson déclare au journal Baltimore Afro-American : « Malcolm est très pragmatique… Le gouvernement fédéral n'est entré dans des situations de conflit que lorsque les choses approchaient de l'insurrection. L'auto-défense peut forcer Washington à agir plus rapidement"Mrs. Richardson OKs Malcolm X", The Baltimore Afro-American, March 10, 1964.. »

La même année, l'historien américain Howard Zinn (alors membre du Conseil consultatif du SNCC) publie son essai « The Limits of Nonviolence » dans la revue pour les droits civiques Freedomways. Dans l'article, l'historien conclut que l'action directe non violente n'est pas suffisante pour briser les lois Jim Crow dans les États du SudHoward Zinn “The Limits of Nonviolence”, Freedomways, 1st quarter, 1964.. Dans son livre de 1965, SNCC: The New Abolitionists, Zinn explique la philosophie qui a dominé le mouvement:

Les membres du SNCC — et, en fait, tout le mouvement des droits civiques — ont été confrontés pendant leur action au dilemme qui désoriente l'homme dans la société : on ne peut pas toujours avoir à la fois la paix et la justice. Insister sur une tranquillité parfaite et rejeter absolument toute violence peut conduire à renoncer au droit de changer un ordre social injuste. D'un autre côté, rechercher la justice par n'importe quel moyen peut conduire à une effusion de sang si grande et horrible qu'elle éclipse tout le reste et éclabousse l'objectif, le rendant méconnaissable. Le problème est d’étudier soigneusement les différentes possibilités de manière à atteindre le maximum de progrès social avec un minimum de souffrance. La société a été coupable d'un jugement plutôt rapide et imprudente dans le passé… d'un autre côté, elle a permis les injustices les plus monstrueuses qu'elle aurait pu éliminer avec peu de peineHoward Zinn, SNCC: The New Abolitionists (South End Press, 2002 edition), p. 223..

La désobéissance et la démocratie de Zinn En 1968, Zinn approfondi la diversité des tactiques avec son livre Désobéissance et démocratie: neuf erreurs sur la loi et l'ordre. Le texte est publié en réponse au juge libéral de la Cour suprême, Abe Fortas, qui écrit dans son livre Concerning Dissent and Civil Disobedience qu'il soutiens les formes gandhiennes d'action directe, mais pas les tactiques qui impliquent de résister aux arrestations.

Fortas rejette également les stratégies politiques impliquant la violation de la loi, la destruction de biens privés ou la violence physique, y compris en cas d'auto-défense face à la répression. Toutes ces tactiques se généralisaient alors au sein du mouvement américain des droits civiques, du mouvement Black Power aux campagnes contre la guerre du Viêt Nam.

Zinn réfute la position de Fortas à propos de la résistance face à l'arrestation et au jugement, Zinn réplique que Gandhi avait accepté la mauvaise influence de Platon qui, dans son dialogue philosophique Criton, décrivait Socrate comme acceptant joyeusement sa condamnation à mort au motif que le citoyen est obligé de se soumettre à la décision du gouvernement, qui est comme un maître pour le peuple. Zinn souligne que ce sont «les arguments du légaliste, de l' étatiste, pas du libertaire», et note que Platon méprise la démocratie. Face à l'inquiétude de Platon selon laquelle la désobéissance durable à la loi pourrait renverser les fondements du gouvernement, Zinn soutient au contraire que: «Quand des décisions injustes deviennent la règle, alors le gouvernement et ses représentants doivent être renversés.»

À propos la violation des lois et des conventions dans le cadre de protestations, Zinn note que certains des pires problèmes de la société - «comme la faim, le mal logement ou le manque de soins médicaux» - ne sont pas le résultat de lois particulières, mais des conditions de l’ensemble d'un système; par conséquent, les cibles ne peuvent pas toujours être précises: «Nos problèmes les plus profonds ne sont pas représentés par des lois spécifiques, mais sont tellement entrelacés dans la société américaine que le seul moyen de les atteindre est d'attaquer le tissu à tous ses points vulnérablesHoward Zinn, Disobedience and Democracy: Nine Fallacies on Law and Order (South End Press edition, 2002), pp. 5-6, 28-30, 37..»

Zinn réfute le «rejet légitime et facile de la violence» de la part des libéraux, notant qu'Henry Thoreau, qui a popularisé la notion de désobéissance civile, a soutenu l'insurrection armée de John Brown. Zinn reconnaît que «la non-violence est plus désirable que la violence en tant que moyen», mais affirme aussi que:

«… dans la tension inévitable qui accompagne le passage d'un monde violent à un monde non-violent, le choix des moyens ne sera presque jamais pur, et impliquera des complexités telles que la simple distinction entre violence et non-violence ne suffit pas comme guide ... Les actes mêmes par lesquels nous cherchons à faire le bien ne peuvent échapper aux imperfections du monde que nous essayons de changer.»

Zinn rejette en particulier la condamnation morale de la destruction de propriétés, comme étant historiquement ignorante et éthiquement irréfléchie. Il soutient que face à la violence massive de l'État, le bris de vitres est une perturbation heureusement restreinte:

«Le degré de désordre dans la désobéissance civile ne doit pas être comparé à une fausse «paix» présumée exister dans le statu quo, mais avec le désordre et la violence réels qui font partie de la vie quotidienne, ouvertement exprimés au niveau international dans les guerres, mais cachés localement sous la façade de «l'ordre» qui masque l'injustice de la société contemporaine.»

Zinn s'attaque ensuite à l'affirmation selon laquelle la violence dessert la cause d'un mouvement, en affirment que l'histoire montre à plusieurs reprises à la fois les limites de la non-violence et l'efficacité des méthodes combatives: « Ce n'est que lorsque les manifestations de noires ont donné lieu à des violences que le gouvernement national a commencé à travailler sérieusement sur les droits civiques, » note l'historien, prenant comme exemple l'émeute de Birmingham de 1963. Les méthodes pacifiques «suffisaient à soulever le problème, mais non à le résoudre.»

Dans le même temps, Zinn propose «un code morale sur la violence dans la désobéissance civile», qui allait «déterminer si les troubles ou la violence est contrôlée ou aveugle...» Cela engendrerait une insurrection en partie violente, encore majoritairement non-létale, ce qui serait préférable à une guerre civile sanglante et entièrement militarisée. Finalement, Zinn se retrouve complètement dans l'idée de la diversité des tactiques:

«Chaque situation dans le monde est unique et nécessite des combinaisons uniques de tactiques… toute la vaste gamme de tactiques possibles au-delà de la stricte non-violence.»

«Désobéissance et démocratie» s'est vendu à plus de 70 000 exemplaires (ce qui en fait le livre le plus populaire de Zinn avant «A People's History of the United States») Davis D. Joyce, Howard Zinn: A Radical American Vision, 102. et a servi de «support théorique aux nombreux actes de désobéissance civile commis pendant ces années de guerre au VietnamZinn, Disobedience, 1..»

Débat autour de la fermeture de l'OMC en 1999 Dans les années qui suivent la fin de la guerre du Vietnam, la contestation aux États-Unis prend des formes plus ordonnées et est de plus en plus dominée par la classe moyenneDoug McAdam, et al. “There Will Be Fighting in the Streets: The Distorting Lens of Social Movement Theory”, Mobilization: An International Journal 10(1): 1-18.. Lorsque le mouvement anti-nucléaire progresse après l'effondrement partiel de Three Mile Island, une stratégie rigoureusement non violente, (promue par Bill Moyer et le Mouvement pour une nouvelle société, et incarnée par la Clamshell Alliance), est souvent créditée pour ce progrès, et ces méthodes finissent par dominer le mouvement pour la justice socialeJulie Cristol and T. L. Hill, "Review of Oppose and Propose! by Andrew Cornell", Theory in Action, Vol. 4, No. 4, October 2011.Chris Rossdale, “Review of Oppose and Propose: Lessons from a Movement for a New Society”, Peacenews, May 2012.. Cela correspond à l'émergence d'une stratégie policière très efficace de contrôle des foules appelée «gestion négociée»McPhail, Clark, David Schweingruber and John McCarthy. 1998. “Policing Protest in the United States: 1960-1995", pp. 49-69, in della Porta, Donatella and Herbert Reiter (eds), Policing Protest: The Control of Mass Demonstrations in Western Democracies. Minneapolis: University of Minnesota Press.. De nombreux spécialistes des sciences sociales notent «l'institutionnalisation des mouvements» à cette époqueDoug McAdam, et al. "There Will Be Fighting in the Streets: The Distorting Lens of Social Movement Theory", Mobilization: An International Journal 10(1): 1-18..