vignette|349x349px|Entrée du port du Havre en 1773. On peut voir un personnage à la peau noire en bas à droite. La traite négrière au Havre désigne la déportation massive d’esclaves africains vers les colonies européennes d’Amérique, organisée à des fins économiques par des armateurs havrais, du . Elle est une des composantes du commerce triangulaire.

Depuis le site du Havre, ce sont entre 399 et 451 expéditions négrières qui ont été lancées. Cependant, ce port est indissociable, à la fois du site de Honfleur, antenne située de l’autre côté de l’embouchure de la Seine, et d’où sont parties 142 expéditions, mais aussi de celui de Rouen, fournisseur essentiel des capitaux pour armer les navires havrais à la traite. Ensemble, ils forment un complexe portuaire normand, dont le Havre n’est que l’avant-port, et qui, avec un total de 527 à 585 expéditions, constitue le deuxième port négrier de France après Nantes. Le nombre de déportés tourne autour de pour le port du Havre et de pour celui de Honfleur.

Plusieurs éléments rendent la traite havraise intéressante et singulière : l’importance du nombre des expéditions, la participation active à la traite , l’usage de la traite par les négociants comme moyen d’affirmation face à la tutelle rouennaise, et le rôle primordial joué par le lobby négrier havrais pour freiner l’émancipation des Noirs à la Révolution française. Cependant, malgré l’ancienneté des connaissances historiques sur ce sujet, la reconnaissance officielle de cette histoire n’a commencé que tardivement au Havre, comparativement aux autres ports négriers français comme Nantes ou Bordeaux.

Histoire

gauche|vignette|220x220px|Plan du Havre en 1657. Au Havre, la traite a été pratiquée longtemps mais de façon irrégulière. Ce commerce s’étire de la fin du siècle jusqu’au milieu du siècle. Cette histoire peut être divisée en cinq périodes. Une première phase, qui va de 1666 à 1721, correspond à une période durant laquelle le commerce triangulaire est pratiqué sous le contrôle des compagnies à monopole. S’ensuit une deuxième phase, longue de plus d’un demi-siècle, de 1721 à 1783, où les négociants havrais arment relativement peu en traite et privilégient le commerce . Ce dernier, qui consiste en des allers-retours directs entre la métropole et les colonies américaines, sans passer par l’Afrique chercher des captifs, présente moins de risques financiers que les expéditions de traite, plus longues et mobilisant plus de capitaux. La troisième phase, durant moins d’une décennie, de 1783 à 1791, correspond au décollage et à la massification de l’activité négrière des armateurs du Havre. En 1791, c’est la révolte des esclaves à Saint-Domingue qui marque le début de la quatrième phase, où le nombre d’expéditions chute de manière spectaculaire, notamment grâce à la première abolition de l’esclavage de 1794 par la Convention nationale. Enfin, à partir de 1815, date de l’interdiction de la traite par Napoléon, après l’avoir rétablie avec l’esclavage en 1802, commence la cinquième et dernière période de la traite havraise, devenue illégale et moins rentable, qui s’achève avec l’arrestation du dernier navire négrier français en 1840.

Contexte mondial et colonisation vignette|278x278px|Schéma du commerce triangulaire dont la traite négrière est une composante. Avec la conquête et la colonisation des Amériques, les Européens ont besoin de main-d’œuvre afin d’y exploiter les ressources. Ils sont confrontés à une double problématique. Premièrement la disparition quasi-complète des populations amérindiennes, décimées par les maladies des Européens, les obligent à chercher une main-d’œuvre servile à l’extérieur des colonies. Mais aussi, avec la prise de Constantinople par les Ottomans, entraînant la chute de l’Empire byzantin, les puissances occidentales se voient privés de leurs réseaux traditionnels d’approvisionnement en esclaves. Ils se tournent alors, à l’initiative du Portugal, vers les côtes d’Afrique pour se fournir en captifs. Avec le développement de l’actionnariat, la traite négrière occidentale se massifie considérablement et entraîne la déportation de d'individus du . La France sera le troisième pays européen en nombre de déportés (), derrière le Portugal () et l’Angleterre (). La traite havraise est donc à replacer dans le contexte d’une vaste entreprise mondiale de déportation et d’asservissement de populations africaines à des fins économiques.

Les débuts de l'activité négrière (1666 - 1721) La Rochelle est le premier port français à se lancer dans la traite de Noirs dès la fin du siècle. Pour Le Havre, cette histoire commence entre 1666 et 1678, où quelques premiers armements sont entrepris par la Compagnie des Indes Occidentales puis par la Compagnie du Sénégal, dont une antenne est installée dans ce port en 1673. La présence de cette compagnie, alliée à la crise du commerce morutier, amène de premiers négociants du Havre à s’impliquer dans la traite, parmi lesquels Richard Houssaye, Jacques Duval d'Éprémesnil et Jacob Féray.

Avec de 1679 à 1709, Le Havre se place alors comme le deuxième port négrier français, bien qu’encore loin de La Rochelle. Ce commerce s’accroît encore jusqu’en 1721, année d’un premier pic de . Il s’accompagne de l’installation des premières familles havraises dans des plantations sucrières à Saint-Domingue.

Une longue période d'activité négrière relativement faible (1721 - 1783) En 1716, des lettres patentes donnent la possibilité aux négociants de quatre villes portuaires de pratiquer librement la traite, hors des compagnies à monopole : Nantes, La Rochelle, Bordeaux et Rouen :En raison de l’impossibilité de faire remonter la Seine à des navires de gros tonnages, les ports du Havre et de HonfleurHonfleur étant devenu, avec l’apogée négrier de 1783, le port de secours qui permet de faire face à l’engorgement du port du Havre. obtiennent en 1721 une extension des lettres patentes afin de se substituer à celui de Rouen. Ce dernier restera tout de même impliqué dans la traite des Noirs tout au long du siècle. Tout d'abord par son intéressement financier : en 1754, près d’un tiers des armements du Havre impliqués dans la traite négrière appartient à des négociants rouennais. Ensuite les négociants rouennais fournissent de grande quantité de textile comme « pacotille » (marchandises à échanger contre les esclaves).vignette|419x419px|Le Havre en 1740.|centré Paradoxalement, le port du Havre entre dans une longue période de pratique modérée qui s’explique par la faiblesse des capitaux dont disposent les négociants havrais, qui privilégient le commerce en droiture, nécessitant aussi des vaisseaux moins gros. De 1722 à 1745, on ne compte ainsi qu’une à deux expéditions par an, puis de trois à cinq par an jusqu’en 1763, et de quatre à huit jusqu’en 1773, début de la guerre d’indépendance des États-Unis. Ce ne sera qu’à la fin de cette guerre que les armateurs havrais se lanceront pleinement dans la pratique de la traite.

Une courte mais très intense décennie (1783-1791) Plusieurs facteurs vont contribuer au décollage de la traite négrière par les Français dans la deuxième moitié du siècle. D’une part, les droits à acquitter pour l’introduction de Noirs aux Îles sont diminués dans les années 1760, puis supprimés en 1768. D’autre part, en 1784, puis en 1786, le royaume met en place un système d’encouragement financier à la traite. Ainsi tout navire négrier reçoit une prime de () par tonneau de jauge avant son départ, puis une prime d’un montant de () pour chaque captif vivant débarqué aux colonies. vignette|555x555px|Le bassin du Havre en 1776.|centré Pour le port du Havre, ce décollage n’arrive qu’à la fin de la guerre d’Amérique en 1783, avec 16 navires armés à la traite cette année-là. Dès lors, c’est à un rythme d’une vingtaine d’expéditions annuelles que les négociants havrais arment pour la traite négrière. Un paroxysme est atteint en 1787 et 1788, les deux années pendant lesquelles on enregistre le record du nombre des expéditions (30 en 1787) puis du nombre des captifs traités ( en 1788). De 1783 à 1791, on comptabilise un total de négrières parties de la cité océane. vignette|Les Deux Sœurs, navire négrier construit en 1782 à Honfleur pour le compte des armateurs havrais Fauconnier et Beauvoisin. Cette croissance havraise est aussi facilitée par l’utilisation des réseaux commerciaux des maisons négrières anglaises repliées au Havre. En effet, à partir du milieu des années 1780, Thomas Collow, et surtout , négrier à la tête d’un empire de 12 postes de traite en Afrique, décident de s’implanter au Havre pour fuir le lobbying intense de la Société des Amis des Noirs en Angleterre, et dans le but de franciser leurs navires afin de profiter des primes du gouvernement français.

Également, l’essor de la traite havraise s’explique par les effets de la crise de l’industrie cotonnière rouennaise, conséquence du traité de libre-échange de 1786. Celui-ci contraint les Rouennais à réorienter leurs intérêts vers le commerce antillais, dans lequel les armateurs du Havre ont une bonne expérience, notamment grâce à l’implantation déjà ancienne de familles havraise aux Antilles. On peut citer l’exemple des Le Couteulx, grande famille de négociants de Rouen qui, à partir de 1784, investissent massivement dans la traite par le biais de la société en commandite que dirige Jean-Laurent Ruellan. Entre 1785 et 1791, les navires armés par les Le Couteulx atteignent la proportion de des négriers havrais recensés durant cette périodeRichard Flamein, , dans Éric Saunier (dir.), Figures d’esclaves: présence, paroles, représentations, Mont-Saint-Aignan, Publication des universités de Rouen et du Havre, 2012, . .

Cet âge d’or du commerce colonial et de la traite havraise prend brutalement fin avec la perte de la « perle des Antilles », la colonie de Saint-Domingue (actuelle Haïti), à la suite de la révolte des esclaves en 1791.

La période révolutionnaire (1791-1815) À la suite du déclenchement de la Révolution française en 1789, se pose la question de l’abolition de l’esclavage. Pour les milieux négriers, cela représente une menace fatale pour leur commerce, qu’il faut à tout prix endiguer. Un intense lobbying se fait alors de la part des députés havrais et rouennais au sein du Comité colonial, avec une répartition précise des tâches. À Pierre-Nicolas De Fontenay, député rouennais affecté aux affaires coloniales, la tâche de défendre l’Exclusif (monopole commercial avec les colonies) ; aux Havrais, réunis derrière Jacques-François Bégouën de Meaux, celle de défendre la traite. Cette alliance des ports de Basse-Seine est approuvée par le Rouennais Thouret, président du Comité colonial. Leur lobbying efficace entraîne l’adoption du décret du , qui écarta le spectre d’une extension des droits de l’homme aux gens de couleur.

Toutefois, malgré cette victoire législative, la traite négrière depuis Le Havre, comme depuis tous les autres ports négriers français, s’interrompt brusquement grâce à la révolte des esclaves à Saint-Domingue en 1791. En effet, l’hyper-concentration des intérêts havrais sur cette île, notamment dans la ville de Cap-Français, explique la dépendance du port envers la . Trois ans plus tard, cette révolte amène la Convention, alors dirigée par la Montagnards, à accorder la liberté générale à tous les Noirs et métis des colonies. Huit ans plus tard, le rétablissement de l’esclavage et de la traite par Napoléon en 1802 ne permet pas de rétablir la domination française sur Saint-Domingue, qui déclare son indépendance en 1804. Les maisons de négoces traditionnelles du Havre arrêtent alors définitivement toute activité négrière. La traite ne reprendra depuis Le Havre qu’à partir de la chute de l’Empire en 1815, et sera le fait d’autres armateurs, récemment installés dans ce port.

Dernières expéditions dans l’illégalité (1815 - 1840)

vignette|Navire négrier fuyant les croiseurs et jetant ses esclaves à la mer, 1844.