La codicologie des Corans anciens est l'étude du Coran dans son aspect formel en tant que codex. En effet, le Coran est le premier livre attesté en arabe. L'étude de son histoire et de sa rédaction utilise, outre la critique historique et la critique textuelle, des éléments matériels. Fr. Déroche intègre à la codicologie différents aspects comme l'étude des supports ou celle des écritures. vignette|Coran bleu, Metropolitan museum, époque fatimide.La recherche codicologique sur le Coran permet, par l'analyse des différents témoins matériels, l'étude de la constitution, de la transcription, de l'établissement du texte coranique mais aussi de l'utilisation du texte et des manuscrits par la communauté musulmane. Ainsi, "Les résultats obtenus jusqu'à présent indiquent que la prise en compte des données fournies par les manuscrits anciens conduit à reconsidérer l'histoire du texte coranique dans les débuts de l'islam que la collecte systématique de ces informations permettra de suivre de manière plus précise".
Historiographie
Dépassant l'aspect polémiste ou traductologique du texte, le premier à s'intéresser à l'histoire du Coran semble être le comte de Plélo, ambassadeur de France à Copenhague. Celui-ci remarque l'existence de manuscrits anciens dans les collections royales du Danemark. À sa demande, des copies de quelques feuillets sont faites et envoyées à Etienne Fourmont (1683-1745), connaisseur en langues orientales et dirigeant le cabinet des manuscrits de la bibliothèque royale. Néanmoins, ce savant polyglotte enseignant l'arabe au collège royal n'avait pas de connaissance sur les Corans anciens.
A la fin du siècle, ces manuscrits et la réponse de Fourmont sont redécouverts par Jakob Adler qui railla "férocement" ce dernier. S'appuyant sur sa formation de bibliste, il publia un catalogue, qui, bien que limité, semble la "première tentative d'utiliser les manuscrits anciens du Coran pour étudier ce dernier". Antoine de Sacy répond en 1808 à certains points évoqués par ce catalogue sans évoquer le texte coranique.
Au début du siècle, Jean-Louis de Cherville (1772-1822) redonne une place importante aux manuscrits en collectant un grand nombre de manuscrits provenant de la mosquée de Fustat. Sa collection intègre après sa mort la Bibliothèque royale et commence à être classée en 1851 par Michèle Amari. Au delà d'un simple classement, celui-ci les étudia et présenta au responsable de la collection orientale, une étude novatrice sur la tradition manuscrite. À la suite de cette étude, l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres organise un concours sur l'histoire du Coran et l'histoire des manuscrits. Michèle Amari, Aloys Sprenger et Théodor Nöldeke furent les trois vainqueurs de celui-ci. L'ouvrage de ce dernier devient alors une référence tandis que la recherche de Michèle Amari tombe dans l'oubli. Or, Théodor Nöldeke n'ayant pas eu accès aux manuscrits les plus anciens conclue à l'inutilité des manuscrits dans l'étude de l'histoire du texte et au fait qu'elle devait se baser avant tout sur la tradition musulmaneSeule la troisième édition de cet ouvrage, en 1936, intègre des éléments sur les manuscrits coraniques anciens.. "Cet épisode a pesé sur l'évolution de la recherche sur la tradition manuscrite".
Cette dépréciation de la tradition écrite au détriment de la tradition orale se retrouve dans le monde musulman qui distingue le message coranique (Qur'an) de l'exemplaire matériel (mushaf). Cette dépréciation est visible dans le fait qu'aucun Coran ne fut utilisé par les savant d'Al-Azhar, lorsqu'ils établirent à partir de 1923, l'édition du Caire version aujourd'hui considérée comme canonique.
Dans les années 1970, les recherches de l'école hypercritique ont remis en cause la datation traditionnelle du Coran. Elle occasionne alors la recherche d'arguments contraires. Dans ce contexte, la Bibliothèque Nationale de France lance une étude sur ses fragments coraniques les plus anciens. Une typologie matérielle put alors être mise en place. Dans ces mêmes années, des travaux effectués dans la mosquée de Sanaa permet la mise au jour d'une cache de manuscrits, dont l'un contenait un texte "différent de la vulgate". Cette découverte et la restauration de ces manuscrits permettent d'identifier "les premiers exemples d’un art du livre omeyyade". Depuis 2015, François Déroche enseigne l'histoire du Coran au Collège de France.
Les éléments matériels Eleonore Cellard estime à 300 000 le nombre de fragments coraniques datant des 4 premiers siècles de l'islam. Il est difficile d'estimer le nombre de manuscrits auxquels cela correspond. Excepté le manuscrit de Sanaa, tous les manuscrits conservés appartiennent à la tradition textuelle à l'origine de la version canonique. Ces dépôts pourraient être liés à des pratiques de conservation des manuscrits usagés. Elles pourraient remonter aux même si des contre-exemples prouvent qu'une telle pratique n'était pas "fermement établie[]" durant les premières décennies de l'islam.
La majeure partie de ces fragments coraniques ont été conservés dans des dépôts. Certaines de ces collections ont été dispersées, par des érudits ou des trafiquants. En outre, les états de conservation critiques ou l'absence de catalogage participent à la difficulté de mener des recherches sur ces documents. D'autres manuscrits ne proviennent pas de ces genizah. C'est le cas, en particulier, des corans attribués à Uthman.
Les grands fonds de manuscrits vignette|Grande mosquée de Sana'a De nombreux manuscrits ont été conservés dans la mosquée 'Amr ibn al-'As de Fustat. Ce dépôt est connu depuis le siècle et des éléments provenant de celui-ci circulaient alors déjà. Ce fonds a fortement alimenté les collections des orientalistes et ont rejoint des institutions comme la Bibliothèque Nationale de France. Des fragments sont toujours conservés in-situ. La présence de certains de ces éléments dans des institutions patrimoniales ont permis à ceux-ci d'être catalogués ou étudiés. Ainsi, des fragments de Fustat ont été utilisés pour élaborer les "premières méthodes d'analyses des écritures arabes anciennes". L'exemple du codex Parisino-petropolitanus montre le besoin de remembrer les documents qui peuvent être dispersés entre plusieurs institutions.
La mosquée de Kairouan possédait aussi un ensemble de manuscrits découvert à la fin du siècle. Il était conservé dans une maqsura. Cette collection ne possède que peu de manuscrits antérieurs au siècle. L'histoire ancienne de celle-ci est mal connue.
Une chapelle octogonale située dans la cour de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas contenait à la fin du siècle des manuscrits d'époque variée et de langues diverses. Le fonds a été dispersé dans des collections particulières et certains éléments ont rejoint, dans un second temps, des collections de bibliothèque publique. La collection a été transférée à Istanbul par les autorités ottomanes. Aucune étude systématique n'a été fondée sur ce fonds. De cet ensemble provient le manuscrit de Tübingen.
La collection de Sanaa a été découverte en 1973 à la suite de travaux de rénovation. La présence d'imprimés permet d'y reconnaître un dépôt récent. De nombreux manuscrits anciens y ont été conservés. Le plus célèbre est le palimpseste DAM 01-27.1. Quelques Corans particuliers
De nos jours, de nombreux Corans anciens sont connus. Au-delà même du fait que les conditions des Corans anciens ne permettent pas une confiance extrême dans ces datations, en l'état actuel de la recherche, « si l'existence de témoins manuscrits pré-marwanides [avant 684] ne peut être exclue [...], elle n'est en tout cas [...] absolument pas prouvée, contrairement à ce qui reste trop souvent affirmé. »"Pourquoi et comment se fait un texte canonique : quelques réflexions sur l'histoire du Coran", in G. Dye, A. Van Rompaey & C. Brouwer (Eds.), Hérésies : une construction d'identités religieuses, Bruxelles, 2015, et suiv. même si « d'un point de vue paléographique et codicologique, cette possibilité ne peut être écartée»François Déroche, "The Manuscript and Archaeological Traditions: Physical Evidence", The Oxford Handbook of Qur'anic Studies, 2020, p.168.. {| class="wikitable" | |Datation du support |Datation de la rédaction |- |Coran de Birmingham |Entre 568 et 645 apr. J.-C« Research and conservation » archive, University of Birmingham, 2018 (consulté le 6 septembre 2018). |FD : Troisième quart du siècle (650 à 675 apr. J.-C.)Samuel Bleynie, « Des fragments d'un des plus anciens Corans découverts à Birmingham », La Croix, 26 juillet 2015 (lire en ligne archive) |- |Codex Parisino-petropolitanus | |FD : Troisième quart du siècle (650 à 675 apr. J.-C.)Parisino-petropolitanus, Leyde, Brill, 2009, GD : G. Dye, Pourquoi et comment se fait un texte canonique : quelques réflexions sur l'histoire du Coran in G. Dye, A. Van Rompaey & C. Brouwer (Eds.), Hérésies : une construction d'identités religieuses, Bruxelles, Ed. de l'Université de Bruxelles, 2015, et suiv.
MT : 695-696 apr. J.-C<ref>« Le Coran d'Asmā », Les carnets de l'Ifpo, 2011 (lire en ligne archive)</ref>. |- |M a VI 165 (Tübingen)|Entre 649 et 675 apr. J.-CGuillaume Dye, Pourquoi et comment se fait un texte canonique ? En ligne page 66, note 34 archive
|Fragments de Leyde|Entre 650 et 715 apr. J.-C |Entre 770 et 830 apr. J.-C |- |Coran de Sanaa (DAM 01-27.1, inf.)''' |Entre 578 et 669 |Période marwanide
Le codex Parisino-petropolitanus est un manuscrit qui comportait 98 feuillets (sur un total de 210-220 feuillets, soit environ 45 %François Déroche, La transmission écrite du Coran dans les débuts de l'islam : le codex Parisino-Petropolitanus, éd. Brill, 2009, sur Google livres ) lorsqu'il fut découvert au Caire, dans un dépôt de la mosquée ʿAmr b. al-ʿĀs de Fustāt au début du . Il fut dispersé dans quatre bibliothèques, Londres, Vatican (avec un feuillet chacun), la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg (vingt-six feuillets) et la bibliothèque nationale de France à ParisMathieu Tillier, La transmission écrite du Coran dans les débuts de l’islam. Le codex Parisino- petropolitanus. Leiden–Boston: Brill, 2009, en ligne sur Académia.edu. qui possède à elle seule soixante-dix feuilletsAlba Fedeli, « La transmission écrite du coran dans les débuts de l’islam. le codex parisino-petropolitanus », Bulletin d’études orientales [En ligne], Tome LIX | octobre 2010, mis en ligne le 01 octobre 2011, consulté le 15 février 2014. URL : http://beo.revues.org/209.
Certains palimpsestes seraient des versions plus anciennes. L'analyse des manuscrits de Sana'a par ultraviolets a mis au jour un texte sous le texte actuel sur le manuscrit 01-27.1. Ce texte effacé, mis au jour par les techniques scientifiques, révèle de nombreuses différences avec le Coran actuel.. La couche inférieure date du tandis que la couche supérieure est datée du .