vignette|Marianne maçonnique de Paul Lecreux (1887).|alt=Photo en couleur d'un buste de Marianne, symbole de la République française.
La franc-maçonnerie sous la Troisième République est très largement impliquée dans la vie politique et sociale du pays. Constitutive de l'armature idéologique et institutionnelle du camp républicain, ses membres sont fortement ancrés au sein du Parti radical. Elle intervient souvent de manière directe ou indirecte dans la vie publique. Constante de la vie politique durant cette époque, elle a l'audience d'une grande partie du corps électoral ; qualifiée , ses thèses sont généralement soutenues et adoptées. Divisée en deux obédiences proches et concurrentes, qui voient sans la soutenir l'accession des femmes aux loges maçonniques de la première obédience mixte, le Droit Humain créée en 1893, elle fait face aussi à des créations et des scissions diverses animées par des courants plus traditionnels ou spirituels.
De 1877 jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, la participation de francs-maçons aux instances politiques de la Troisième République est largement attestée par une présence importante de ministres participant aux gouvernements successifs ainsi que de nombreux postes d'élus nationaux ou locaux. À chaque difficulté de ces gouvernements, les francs-maçons apportent un soutien au travers des affinités nouées entre les loges maçonniques et le régime républicain. Durant cette période, la quasi-totalité des présidents du Conseil de l'ordre du Grand Orient de France occupent des postes politiques ; la Grande Loge symbolique écossaise, puis la Grande Loge de France animées du même esprit ont également plusieurs dignitaires qui occupent des fonctions électives ou ministérielles.
S'engageant totalement contre l' et affichant une claire volonté d'en finir avec le cléricalisme, la franc-maçonnerie française soutient ouvertement le parti républicain et s’implique largement dans le combat pour l'enseignement laïque et la sécularisation de la France. Sans prendre une part très active à la colonisation des territoires du second empire colonial français, elle contribue dans un second temps, au travers de loges locales, à son développement en s'impliquant dans la diffusion des valeurs républicaines auprès des populations autochtones des territoires contrôlés. Du pacifisme d'avant le premier conflit mondial à l'union sacrée durant la guerre de 1914-1918, elle s'élève, à l'issue du conflit, contre les atteintes à la laïcité de 1920 à 1924, puis elle soutient majoritairement la Société des Nations naissante et le cartel des gauches. À la chute de ce dernier, elle prend du recul sur l'engagement politique et ravive sensiblement ses fondements symboliques et initiatiques.
Sa détermination dans l'atteinte de ses objectifs autour de la libre-pensée, de la laïcisation et du progrès social, son implication dans des crises politiques ou des affaires touchant parfois directement les ordres maçonniques, parfois quelques-uns de ses membres, lui valent de multiples rancunes et inimitiés qui animent des courants réactionnaires et antimaçonniques virulents. Les courants nationalistes et catholiques intégristes trouvent dans la fin de la , le début de la collaboration après la défaite de 1940 et l’avènement du régime de Vichy, les moyens de proscrire la franc-maçonnerie et de discriminer ses membres. Sa renaissance à l'issue de la Seconde Guerre mondiale et l'installation de la République l'éloignent de l'action politique directe et publique pour des travaux plus discrets, symboliques, sociétaux ou spirituels selon les obédiences.
La République à couvert De 1877 à 1940, par l'appartenance d'une majorité de personnalités politiques du camp républicain aux ordres maçonniques, la franc-maçonnerie essaye et souvent réussit à faire appliquer dans la société son idéal de société politique et sociale. C'est du terme d' que Pierre Chevallier qualifie son engagement public dans les affaires politiques du pays, de manière directe ou indirecte. Durant cette période, la franc-maçonnerie française connait, selon les diverses opinions, sa plus grande époque, mais également ses plus grandes difficultés.
Ces appartenances et ces engagements sont toutefois vécus de diverses façons, de manière constante pour certains, parfois avec éloignement ou rupture. Si durant le Second Empire, la franc-maçonnerie mise sous tutelle n'a quasiment aucune influence sur le pouvoir impérial, notamment durant la période autoritaire, la période libérale plus ouverte pour les obédiences préfigure les réformes de l'enseignement scolaire à venir et l'évolution de l'anticléricalisme . La victoire définitive des républicains en 1877 voit l'accession aux postes d'élus de nombreux députés, sénateurs, conseillers généraux et maires membres de la franc-maçonnerie.
Le Grand Orient de France, principale obédience française qui, en 1877, supprime l'obligation de croire en Dieu de ses constitutions et se réclame désormais de la « liberté absolue de conscience », confirme sans détour, lors de son convent de 1894, la nécessité de s'élever en rempart de la République face à un retour des tenants de l'alliance du trône et de l'autel. Elle y affirme la nécessité de confier les rênes de la République à ceux qui ont favorisé son avènement et évoque . Malgré la victoire républicaine, l'obédience prône la continuité d'un engagement jugé indispensable pour la pérennité de la République.
Recrutement et sociologie vignette|upright|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme politique française|Camille Pelletan, membre fondateur du Parti radical. L'extension du recrutement de la franc-maçonnerie et l'augmentation du nombre de ses membres sont consubstantielles à la victoire définitive de la République en 1877. La grande majorité des membres du Grand Orient de France, principale obédience française, est dans cette période largement constituée par la petite et moyenne bourgeoisie, intégrant artisans, commerçants, juristes, journalistes ou professeurs, qui côtoient parfois des hommes d'affaires, ingénieurs et quelques fonctionnaires. Le Grand Orient et ses membres se montrent très actifs dans leurs actions de recrutement en direction des enseignants et des militaires, milieux perçus comme sous influence catholique depuis de nombreuses années. Si le recrutement dans l'enseignement s'avère important dès 1888, le recrutement dans l'armée est largement moindre et malgré une légère augmentation du nombre de militaires francs-maçons, l'affaire des fiches laisse apparaitre en 1904 que l'armée et la marine restent des bastions traditionnellement conservateurs.
L'ouverture du recrutement se traduit aussi dans les relations qui s'établissent entre la franc-maçonnerie en général et les tendances politiques libérales de l'époque, parmi lesquelles les partis républicains, des républicains modérés à l’extrême gauche. L'évolution idéologique du Grand Orient entre 1890 et 1900 transforme sensiblement les effectifs de l'Ordre, les radicaux républicains devenant majoritaires. Camille Pelletan, membre de la loge , développe le Parti radical dont Georges Clemenceau, sans être franc-maçon, dirige l'organe appelé La Justice. Cet organe travaille à son programme : séparation de l'Église et de l'État, impôt sur le revenu, révision de la constitution sont les principaux projets du parti. À initiative de Gustave Mesureur, dignitaire de la Grande Loge de France, et de Léon Bourgeois, membre du Grand Orient, se réunit en le premier congrès du . Si les constitutions du Grand Orient dans son article 15 interdisent aux loges d’adhérer à un parti politique ès qualité, une circulaire du autorise les membres de l'Ordre à constituer des rassemblements à l’extérieur pour travailler aux questions économiques et sociales. De fait, de nombreux membres dirigeants ou militants du Parti radical sont des francs-maçons appartenant à l'une des deux principales obédiences françaises. Une synergie s'installe alors entre les questions débattues en loge ou en convent et les thèmes abordés dans les congrès radicaux.
La majorité de radicaux francs-maçons du Grand Orient appartiennent à la petite bourgeoisie et revendiquent une filiation avec les idéaux de la Révolution française. Toutefois, deux tendances se dessinent. La première, de tendance modérée, soutient une idéologie libérale et individuelle, sans s'opposer à des réformes, la seconde voit dans une alliance avec les socialistes la possibilité d'accéder à des buts communs en passant par des voies légales. Dans les années 1890 à 1900, les radicaux sont majoritaires dans les loges ; toutefois quelques personnalités du socialisme sont membres de l'Ordre comme Marcel Sembat ou Arthur Groussier. L'influence croissante des socialistes dans la vie politique du pays leur ouvre plus largement les portes des loges de la franc-maçonnerie libérale soucieuse d'unité de la gauche et à la recherche d'alliance. Dès lors de nombreux socialistes deviennent francs-maçons et les diverses tendances se mêlent dans les loges des obédiences.
Engagement politique vignette|upright|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme politique française|Jean-Claude Colfavru, auteur d'une réflexion sur l'engagement des francs-maçons dans la société. L'évolution philosophique et politique du Grand Orient de France amène naturellement la question du rôle de la franc-maçonnerie dans la République naissante. L'avocat franc-maçon Jean-Claude Colfavru lors du convent de 1885 livre une réflexion sur l'engagement que doivent avoir les francs-maçons dans la cité. Cette réflexion justifie l'engagement dans la société qui s'inscrit dans une tradition de lutte contre les ennemis de la liberté et de la science, mais également contre obstacle à la connaissance. La constitution dont se dote le Grand Orient en 1884 contient les principes qui portent l'aspiration d'action dans la société et qui l'invitent, selon l'interprétation des membres du convent de 1889, à sortir de la sphère uniquement spéculative.
Malgré ces prises de position, le soutien à la ligne de l'apolitisme maçonnique reste vivace dans les assemblées générales de l'Ordre et des rappels sont faits autour des articles constitutionnels qui interdisent les débats de nature politique ou religieuse pouvant provoquer des dissensions entre les membres. Cette ligne est appuyée par les arguments de Jean Macé qui ne détermine rien de positif pour l'Ordre dans un engagement direct dans le politique. Cette façon de penser est contestée par des francs-maçons de renom à l'image de Severiano de Heredia qui défend l'idée d'un engagement de la franc-maçonnerie dans des questions d'enseignement ou d'assistance et de solidarité. La composition du Conseil de l'ordre reflète toutefois un vaste engagement de ses membres dans des questions politiques, une grande partie des conseillers occupant des postes importants tant à la Chambre des députés qu'au Sénat. Ces orientations nouvelles sont partagées par la Grande Loge de France avec une moindre intensité et provoquent une division en son sein ; plusieurs ateliers quittent cette obédience, arguant de l'abandon des pratiques traditionnelles initiatiques et du perfectionnement individuel pour entrer dans la politique.