L'expédition de San Juan est une opération militaire montée en 1780 par les forces du royaume de Grande-Bretagne pendant la guerre anglo-espagnole parallèle à la guerre d'indépendance des États-Unis. La petite forteresse espagnole de San Juan del Norte sur la Côte des Mosquitos, dans la capitainerie générale du Guatemala (aujourd'hui au Nicaragua), est assiégée par un corps expéditionnaire britannique venu de la Jamaïque. Le siège dure du 13 au : la petite garnison, à court de munitions, doit se rendre. Mais le corps britannique est décimé par les fièvres tropicales et incapable de continuer son avance, d'autant plus que le gouverneur espagnol du Guatemala, Matías de Gálvez y Gallardo, a mis le fleuve en état de défense. Les Britanniques doivent se rembarquer le en ayant perdu entre et morts. Un jeune capitaine de la Royal Navy, Horatio Nelson, a pris part à cette expédition.
Contexte L'Amérique centrale espagnole sur la défensive thumb|L'Amérique centrale avec la Punta San Juan à l'embouchure du fleuve du même nom, carte de Thomas Jefferys, 1775. thumb|Vieux fort espagnol de Bacalar. Au , l'empire espagnol d'Amérique est un espace immense de 15 millions de km², peuplé de 19 millions d'habitants et divisé en 4 vice-royautés et 6 capitaineries générales. La capitainerie générale du Guatemala, qui couvre les pays de l'isthme d'Amérique centrale, n'est pas la plus prestigieuse ; elle a pourtant une université à Ciudad de Guatemala et une route postale la relie à San Francisco, à km au nordG. Desdevises du Dezert, Les colonies espagnoles au XVIIIe siècle. In: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 3, fasc. 2, 1924. .. Le recensement espagnol de 1778 donne à la capitainerie générale une population de habitants dont dans ce qui correspond à l'actuelle république de Guatemala, qui est la partie la plus peuplée, et au total dans les autres districts, Chiapas, Honduras, Nicaragua, Salvador et Costa RicaCompagnie Belge de Colonisation, Collection de tous les documents relatifs au Guatemala, Bruxelles, 1847..
Les Espagnols nés dans la péninsule forment la classe dominante de l'administration et de l'armée. Les créoles, Blancs d'origine espagnole nés aux colonies, sont parfois riches mais écartés des plus hauts emplois. La masse des Indiens, Noirs et métis forme le bas de la société. L'engagement de Charles III d'Espagne dans la guerre anglo-espagnole (1762-1763), prolongement colonial de la guerre de Sept Ans, puis dans la guerre d'indépendance des États-Unis à partir de 1779 l'incite cependant à renforcer la défense de ses colonies pour les défendre contre les ambitions coloniales de la Grande-Bretagne. Il développe les bataillons de milice blancs, indiens ou mulâtres. Les fils des riches familles créoles, longtemps réfractaires au service dans l'armée, sont de plus en plus sensibles au prestige des armes, le Real Servicio de su Majestad. Dans les régiments coloniaux de l'armée régulière, les créoles représentent environ 35% des officiers entre 1740 et 1760 ; ils dépassent 50% entre 1770 et 1780 pour atteindre 75% à la fin du siècle. Ils constituent aussi presque tout l'encadrement de la milice, avec des recrues de couleurJuan Marchena Fernandez, in Joseph Perez (dir.), L'Amérique espagnole à l'époque des Lumières, CNRS, Paris, 1987, ..
La garnison citadine de Guatemala se distingue surtout par ses uniformes chamarrés : les dragons de Guatemala ont peut-être les capotes et casaques les plus colorées du continent. Les officiers, péninsulaires ou créoles, forment une élite mondaine liée par mariages. Les sergents sont pour la plupart des péninsulaires, vétérans des guerres européennesJuan Marchena Fernandez, in Joseph Perez (dir.), L'Amérique espagnole à l'époque des Lumières, CNRS, Paris, 1987, .. L'isthme de Panama, position stratégique et commerciale qui assure la liaison entre les Amériques et l'Europe, a une garnison plus importante, le Batallón fijo, avec des places fortes à Ciudad de Panamá, Chagres et Portobelo. Ses officiers et soldats peuvent tirer de gros profits du trafic de l'isthme et devenir de riches propriétaires de mines ou d'haciendasJuan Marchena Fernandez, in Joseph Perez (dir.), L'Amérique espagnole à l'époque des Lumières, CNRS, Paris, 1987, .. La milice d'Amérique centrale, forte de à hommes sur le papier, est formée, comme ailleurs, de recrues de couleur encadrés par les élites créolesJuan Marchena Fernandez, in Joseph Perez (dir.), L'Amérique espagnole à l'époque des Lumières, CNRS, Paris, 1987, ..
Les petites garnisons le long du golfe du Mexique et de l'océan Pacifique, Petén Itzá, Omoa, Bacalar, Ciudad del Carmen, Golfe Dulce, La Imaculada Concepcion del Río San Juan, Matina, perdues dans la jungle et la mangrove, presque oubliées de la métropole qui néglige de leur envoyer la relève et la solde. Les soldats, le plus souvent des péninsulaires, survivent tant bien que mal, vêtus d'un chapeau de paille et d'un pantalon court, endettés auprès de la , mariés à des Indiennes ou à des métisses. Seules les incursions des Anglais et des Indiens Mosquitos leur rappellent parfois qu'ils sont soldats.
Plans de guerre britanniques thumb|Soldat des Royal Marines surveillant une cargaison, dessin de Gabriel Bray, v. 1774. En 1779, John Dalling, gouverneur de la Jamaïque dans les Indes occidentales britanniques, forme le projet de conquérir le Nicaragua pour couper les communications entre les colonies espagnoles. Il s'agit de débarquer à l'embouchure du Río San Juan et de marcher sur GranadaEl tratado de límites firmado entre Nicaragua y Costa Rica el 15 de abril de 1858, Washington D.C., 1887, , note.. Dalling envisage d'occuper une base sur l'océan Pacifique et, à terme, de préparer la conquête du Mexique, et . La Grande-Bretagne pourrait ainsi à la fois accaparer le commerce de ces régions et couper leurs communications avec la métropole espagnoleAlfred Thayer Mahan, The Life of Nelson: The Embodiment of the Sea Power of Great Britain, 1897, réed. Cambridge University, 2010, ..
L'embouchure du Río San Juan, à cette époque, assure un bon mouillage et son cours est la voie la plus directe vers le lac Nicaragua. Il marque la limite entre les provinces de Nicaragua et Costa Rica, ce qui donnera lieu, en 1887, à une contestation frontalière entre les deux républiques : les Nicaraguayens font valoir que la forteresse de Castillo Viejo avait été construite sous l'autorité du gouverneur du NicaraguaEl tratado de límites firmado entre Nicaragua y Costa Rica el 15 de abril de 1858, Washington D.C., 1887, .. Le fort de San Juan est à de la côte et Dalling, qui se base sur la carte trompeuse de Thomas Jefferys et n'a pas d'indications précises sur la géographie de la région, croit à tort que la rivière sera navigable et facile à remonterAndrew Jackson O'Shaughnessy, The Men Who Lost America, Yale University, 2013..
Forces britanniques Les forces terrestres, commandées par le capitaine John Polson (avec le grade temporaire de major), comptent hommes dont 100 réguliers du régiment, 140 du de Liverpool, 240 des Royal Jamaica Volunteers, 250 de la Jamaica Legion, 125 du Royal Batteaux Corps et un nombre indéterminé de volontaires noirsDavid Marley, Wars of the Americas: a chronology of armed conflict in the New World, 1492 to the present, ABC-CLIO, Santa Barbara, USA, 1998, .. Le régiment est une unité volontaire de loyalistes nord-américains qui ont choisi le camp britannique : il est considéré comme une unité disciplinaire où on verse les déserteurs lorsqu'ils sont repris et il est souvent engagé dans des opérations à taux élevé de pertesRoch Legault, L’organisation militaire sous le régime britannique et le rôle assigné à la gentilhommerie canadienne (1760-1815), Revue d'histoire de l'Amérique française, Volume 45, Numéro 2, automne 1991 . Le 79th Regiment of Foot est un régiment d'infanterie de marine levé pour la durée de la guerre79th Regiment of Foot, regiments.org.
La conduite du volet naval de l'opération est confiée à un jeune capitaine de 21 ans de la Royal Navy, Horatio Nelson, qui commande la petite frégate . Nommé en janvier, c'est son deuxième commandement : il doit sa promotion inhabituellement rapide aux maladies qui affectent plusieurs de ses collègues et, semble-t-il, à la confiance qu'il inspire à ses supérieurs. Il a manqué les combats du début de la guerre et regrette de n'avoir pas été envoyé lors de l'attaque française contre Savannah en septembre- : il n'a encore assuré qu'un service de patrouille entre la Jamaïque et la côte des MosquitosAlfred Thayer Mahan, The Life of Nelson: The Embodiment of the Sea Power of Great Britain, 1897, réed. Cambridge University, 2010, ..
Opérations Siège et prise du fort thumb|L'embouchure du Río San Juan avec le vieux fort (Fortin antiguo), carte de 1832. Après plusieurs jours perdus à attendre des alliés Mosquitos qui n'arrivent pas, les Britanniques débarquent le David Marley, Wars of the Americas: a chronology of armed conflict in the New World, 1492 to the present, ABC-CLIO, Santa Barbara, USA, 1998, .. La remontée du fleuve est beaucoup plus difficile que prévu : les Britanniques doivent plusieurs fois décharger leurs barques et ne peuvent emporter qu'une quantité insuffisante de vivres et de munitions.
Le capitaine Nelson part en tête avec 47 marins et Royal Marines plus quelques Indiens : il franchit un chenal difficile et attaque par surprise un avant-poste dont il s'empare. Cependant, les autres commandants sont moins rapides et préfèrent une approche lente et méthodique. L'expédition a perdu du temps et arrive à la fin de la saison sèche, qui va de janvier à avril. Les troupes de Polson, divisées en deux corps, se déploient autour de la forteresse. Le siège commence le Robert Southey, The Life of Horatio Lord Nelson, Teddington (UK), Echo Library, 2007, p. 10.. La garnison espagnole, forte de 160Micheal Clodfelter, Warfare and Armed Conflicts: A Statistical Encyclopedia of Casualty and Other Figures 1492-2015, Micheal Clodfelter, 2017, . à 208 hommes commandés par Juan de Ayssa, refuse de se rendre. Le capitaine Nelson et le lieutenant Edward Despard placent leur unique canon de campagne sur une colline dominant le fort : leur premier boulet coupe le drapeau espagnol. Les Britanniques, n'ayant pas pu prendre le fort avant la fin de la saison sèche, sont exposés aux pluies et contractent toutes les maladies tropicales, fièvre jaune, malaria, dysenterie et typhoïde. Nelson lui-même tombe malade et doit être évacué par la rivière le Robert Southey, The Life of Horatio Lord Nelson, Teddington (UK), Echo Library, 2007, .. Le , Juan de Ayssa, à court de munitions, de vivres et d'eau potable, présente sa redditionFrancisco de Saavedra de Sangronis et Francisco Morales Padrón, Diario de don Francisco de Saavedra, Universidad de Sevilla, Madrid, 2004, .. Les Britanniques lui accordent les honneurs de la guerre.
Au moment où les Britanniques lèvent leur drapeau sur le fort, ils voient apparaître sur la rive du fleuve une colonne de secours espagnole de 500 hommes commandée par le gouverneur Matías de Gálvez y Gallardo. Celui-ci, voyant que le sort de la place est déjà joué, se replie ; les Britanniques ne sont pas en état de le poursuivreDavid Marley, Wars of the Americas: A Chronology of Armed Conflict in the New World, 1492 at the Present, ABC Clio, 1998, ..
Impasse et rembarquement thumb|Ruines du vieux fort de San Juan en 2011.