L’épidémie de peste de 1920 à Paris, aussi appelée peste des chiffonniers est une épidémie de peste bubonique qui a touché les faubourgs pauvres et la banlieue de la capitale en . Pour ne pas alarmer le public, la maladie est appelée par les autorités « maladie ».
Dernière épidémie de peste à Paris et première depuis plus de trois siècles, elle est vite circonscrite grâce à une bonne prise en charge et aux découvertes récentes sur la transmission de la maladie.
L'épidémie fait . Elle donne lieu à un regain de l'antisémitisme dans une partie du monde politique, les familles juives des quartiers pauvres étant accusées de propager la maladie.
Contexte Épidémies précédentes La dernière menace de peste à Paris, une conséquence de la grande peste de Londres de 1665, s'achève en 1669. . Une épidémie de peste à petite échelle a lieu à Marseille en 1919 : ce foyer est tenu secret, l'épidémie de choléra de 1884 ayant mené à la fermeture du port et à de graves conséquences économiques.
Quelques cas de la maladie sont signalés à la fin de la Première Guerre mondiale. Le premier cas, en à Levallois-Perret, en rapport avec des péniches apportant du charbon d'Angleterre du Havre à Paris, s'inscrit dans le cadre de la troisième pandémie de peste ou peste de Chine.
Contexte géographique vignette|Porte d'Asnières, passage Trébert, dans la Zone. La région de la Zone, à Paris, est un grand bidonville insalubre où les rats pullulent et où on compte plus de , pour la plupart installées en raison de l'augmentation des loyers au début du siècle. Dès les premières épidémies de choléra du , les pouvoirs publics militent pour l'éradication des habitats insalubres du quartier, estimant qu'ils posent un problème de santé mais aussi de criminalité, puisque la prostitution et le banditisme y sont communs.
Recherches médicales Le ministère de l'Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance sociale est créé en . Auparavant, la direction de l'Assistance et de l'Hygiène publique dépend du ministère de l'Intérieur et la direction de la Prévoyance sociale est rattachée au ministère du Travail..
À l'institut Pasteur, Albert Calmette identifie le bacille de la peste en 1894. En 1898, Paul-Louis Simond découvre comment les puces du rat transmettent la peste aux humains. En 1920, Calmette est sous-directeur de l'institut Pasteur et à la tête du comité technique du ministère de l'hygiène et a déjà élaboré un sérum antipesteux. Ce sérum est un vaccin qui entraîne une fièvre de quelques heures et est efficace six mois après l'injection ; il doit être renouvelé quotidiennement jusqu'à la disparition de tout symptôme.
Déroulement Arrivée en France La nouvelle vague de la peste bubonique arrive en France en 1920. Le ministre de l'Hygiène de l'époque, Jules-Louis Breton, affirme que . Or, un navire de mer allant jusqu'aux Indes ne peut aller qu'à Rouen. Il est donc plus probable que le bateau vienne d'Angleterre ou, plus vraisemblable encore, qu'il y ait eu transbordement du charbon au Havre.
Des rats pesteux quittent le navire et commencent à contaminer les environs. Des habitants du quartier du port de Levallois remarquent un grand nombre de rats morts.
Le , un enfant et son père vivant dans un bidonville de Clichy, dans la Zone, sont pris de frissons et de vomissements. Cinq jours plus tard, l'enfant est admis à l'hôpital Bretonneau pour un malaise avec perte de connaissance et un bubon dans l'aisselle droite. L'enfant meurt de septicémie le . Le lendemain, son père meurt à l'hôpital Beaujon après avoir été opéré d'urgence d'un abcès à l'aisselle. Les médecins pensent d'abord à une septicémie à streptocoque. Le pédiatre Louis Guinon, qui a étudié le cas de l'enfant, demande à la cheffe du laboratoire, Yvonne de Pfeffel, de vérifier le bubon. Elle reconnaît des similarités avec un cas qu'elle a rencontré en 1917, ce qui lui permet d'affirmer qu'une épidémie de peste sévit à Paris au moins depuis 1917.
Épidémie La préfecture de police demande alors au docteur Édouard Joltrain, son médecin inspecteur des épidémies, et au médecin de l'institut Pasteur Édouard Dujardin-Beaumetz, de procéder à l'enquête épidémiologique.
Le , Joltrain visite la famille dont le père et l'enfant sont morts en mai. Il examine la veuve et découvre qu'elle est malade et porte un bubon dans l'aine. La patiente déclare que tout a commencé le jour de l'enterrement de son fils et de son mari. Le rôle de la veillée aux morts dans les contaminations ayant été établi pendant l'épidémie de Marseille en 1720, Joltrain fait identifier les autres personnes présentes à l'enterrement, dont un neveu soldat à Lons-le-Saunier et retrouvé avec un cas de peste ambulatoire à l'hôpital du Val-de-Grâce. Un autre médecin rapporte deux cas, Andréa L. et Robert B., à Levallois-Perret. Ils ont respectivement été contaminés par un rat et des puces. vignette|Rue d'Hautpoul vers 1877. Le , à l'hopital Tenon, une autopsie permet la découverte d'un foyer de quatorze malades au 44 rue d'Hautpoul, dans le arrondissement de Paris. Joltrain y trouve et soigne sept cas, puis découvre sept nouveaux cas parmi des gens ayant assisté à la veillée aux morts de la famille autopsiée début août. Une petite fille meurt à Aubervilliers, ayant été en contact avec des habitants de la cité d'Hautpoul bien qu'elle ne s'y soit pas rendue elle-même. Chez les voisins, une jeune femme enceinte tombe malade en même temps que sa mère, après la mort de sa sœur et de son père. Elle guérit mais son enfant est mort-né. Les médecins retrouvent de très nombreuses puces dans le logement et constatent que toutes les personnes passées par le 44 rue d'Hautpoul ont souffert de la peste.
En , on compte de peste dont 14 mortels. L'épidémie s'étend vers Saint-Ouen avec quatre cas dont un mortel, le même nombre à Bagnolet, un mort et six guéris à Pantin et un mort à Clichy. Tous ces lieux ont pour point commun qu'ils abritent des entrepôts de chiffons. Les rats y vivent dans un grand confort, utilisant les tissus pour construire leur nid et trouvant de la nourriture abondante dans les ordures. Les chiffonniers, pauvres et souvent fiers, se méfient beaucoup des médecins et refusent de les voir ou d'aller à l'hôpital même s'ils présentent des symptômes et que leurs proches sont morts.
Mesures politiques À l'été 1920, Albert Calmette distribue une lettre confidentielle à tous les médecins et à l'ensemble des équipes sanitaires mobiles de Paris, en . Il leur décrit les symptômes de la peste, leur enjoint de porter un masque et des lunettes pour tout examen, d'injecter du sérum antipesteux à tous les malades potentiels et de leur imposer l'isolement. Le sérum est fourni gratuitement par les mairies et les commissariats de Paris.
Pour garder la maladie confidentielle et éviter d'alarmer le grand public, les autorités ne parlent pas de peste mais de « maladie ». La presse affirme d'abord que ce numéro est celui du pavillon de l'hôpital de banlieue où ont été hospitalisés les premiers malades. Il s'agit en réalité du numéro d'ordre des maladies dans le catalogue du ministère de l'hygiène, qui recense treize maladies contagieuses dont la déclaration est obligatoire.
En , un homme vivant à Clignancourt est diagnostiqué positif. Il permet de retracer un nouveau foyer épidémique dans une maison délabrée du arrondissement de Paris. La maladie s'étend dans le dix-huitième et le vingtième arrondissements. Émile Roux se déplace en personne pour encourager une grande campagne de vaccination dans la région parisienne.
Tant que les autorités n'admettent pas officiellement la maladie, Albert Calmette et les médecins ne peuvent pas imposer de mesures coercitives aux malades. Or, ils sont menacés par une possible mutation de la peste bubonique en une peste pulmonaire beaucoup plus dangereuse et contagieuse. Le , un an après le début de l'épidémie, Reine Boileau, une lingère de 32 ans, meurt de la peste et semble avoir eu un cas de peste pulmonaire. Elle est contaminée en allant dans la cave de son imeuble au 117 avenue de Clichy, où les rats morts s'amoncellent. L'immeuble est désinfecté après sa mort et il s'agit du seul cas identifié de mutation.
Fin de l'épidémie Le , Albert Calmette rédige des recommandations pour les autorités françaises, demandant l'évacuation des immeubles suspects.
Mi-, deux cas de peste se déclenchent dans un grand hôtel parisien, chez des employés travaillant souvent dans la cave. La nouvelle est étouffée pour ne pas nuire à l'entreprise. Dans le même temps, des cas se déclarent à Villeneuve-la-Garenne, Aubervilliers et Montreuil ainsi que rue de Flandres à Paris.
Le les recommandations d'Albert Calmette sont adoptées par le conseil de Paris. Si un foyer est suspecté dans un immeuble, les habitants de celui-ci sont évacués et relogés dans des bâtiments militaires disponibles sur les fortifications ou dans d'autres baraquements. Ensuite, les planchers de l'immeuble sont arrosés de cresyl, un désinfectant et les murs sont blanchis à la chaux. Si l'immeuble est en trop mauvais état pour être désinfecté, il doit être détruit.
Début , Joltrain découvre deux cas chez des frères enfants à Nanterre qui jouent dans une carrière où sont stockés des déchets de Puteaux et de Suresnes, attirant les rats. Un des enfants meurt.
Fin novembre, l'épidémie décroît chez les humains et continue chez les rats. Au total, la maladie fait en 1920 et quelques victimes dans les années qui suivent. Les derniers cas sont recensés en 1924, avec sept malades et deux décès.
Audition du 2 décembre 1920 au Sénat Le , au Sénat, plusieurs sénateurs montent à la tribune pour accuser les « immigrés youddishs » d'être responsables de l'épidémie. Jean Bouveri décrit des juifs crasseux « bénéficiant de nos routes, de nos écoles construites au moyen des impôts payés par les Français ».
Adrien Gaudin de Villaine, le sénateur de la Manche, un anti-républicain connu pour son antisémitisme et proche de l'Action française née de l'affaire Dreyfus, apostrophe ensuite le ministre de l'hygiène, de l'assistance et de la prévoyance sociales Jules-Louis Breton. Il critique d'abord le manque de couverture médiatique, dénonçant une « conspiration du silence ». Il discourt ensuite sur « le contact dégradant et périlleux de toute une invasion de métèques de deuxième zone, véhiculant avec eux le microbe anarchique ». Il conclut : « Il faut, comme nous l'avons dit, interdire les chambrées où vingt Israélites se communiquent leurs poux et leurs tares. Il faut établir un solide barrage aux frontières. Ce n’est tout de même pas à nous à faire preuve d'une charité criminelle… pour les Français ».
Gaudin de Villaine accuse notamment l'importante communauté juive d'origine est-européenne située autour de la rue des Rosiers, affirmant qu'ils « ne se solidarisent même pas avec les israélites français. Ils se déclarent nettement juifs – comme religion et comme race », les accusant de propager la maladie mais aussi le bolchévisme, une accusation commune chez les tenants de la thèse du judéo-bolchevisme. Il affirme que les étrangers juifs et bolchéviques pervertissent les quartiers pauvres où vivent, avant tout, les chiffonniers accusés de répandre la maladie. Il avertit enfin que les Français « en ont assez d'être traités en outlaws dans leur propre patrie » et que les Juifs « pourraient bien, ici comme ailleurs, attirer sur eux de terribles représailles ».
Les sénateurs Dominique Delahaye et Louis Dausset demandent que l'on chasse . Dausset parle d'une « invasion chronique d'étrangers », estimant que les Juifs d'orient sont un . Il mentionne que parmi les conseillers techniques du ministère .