Francis Bernard est un ingénieur français qui fut, dans les années 1970, l’initiateur puis le responsable des développements internes de la CFAO chez Dassault Aviation. Il y conçut le logiciel CATIA puis rendit le produit disponible sur le marché comme cofondateur et premier dirigeant de Dassault Systèmes en 1981.

Biographie

Jeunesse et formation

Francis Bernard naît à Hanoï en 1940, dans ce qui est alors l’Indochine française. Son père était ingénieur dans les mines du nord de ce qui est aujourd’hui le Vietnam. Il suit une scolarité primaire à Haïphong et Dalat. En 1952, sa famille rentre en France et s’installe à Paris. Il rejoint le lycée Janson de Sailly où il restera jusqu’aux classes préparatoires avant d’entrer à Supaero, promotion 1965.

Après son service militaire, il rejoint la direction technique de Avions Marcel Dassault, dirigée alors par Jean CabrièreROBINEAU, Lucien, Les Français du ciel, Le Cherche Midi, Paris, 2005, p.61 et plus précisément la Division des Etudes Avancées (DEA) dirigée par Pierre Bohn chargé des études aérodynamiques, de qualités de vol et de performancesidem, p.76 : Pierre Bohn, Supaero 53, entré en 1953 aux AMD, devient directeur technique adjoint (1962), directeur du département des études avancées (1975), directeur de la stratégie scientifique (1991).. Il se spécialise en aérodynamique théorique. Rapidement, il s’intéresse à la mise en œuvre des premiers systèmes informatiques de l’époque dans les domaines de la conception assistée par ordinateur (CAO) et de la fabrication assistée par ordinateur (FAO).

Carrière De GEOVA à DRAPO : naissance de la CAO chez Dassault Aviation (1967-1981) Il commence sa carrière dans le développement d’outils de calcul pour l’optimisation aérodynamique. Sont alors en cours les études de différents programmes avions militaires dont l'Alpha Jet, ou les successeurs du Mirage III et les premiers avions civils Mercure et Falcon. Francis Bernard prend la direction d’une petite équipe de 5 à 6 personnes qui développe des outils de CAO en tridimensionnel grâce auxquelles sont produites des maquettes de soufflerie avec une meilleure précisionWEBER, Jean-Marc, (coord.), Études et recherches, in Un demi-siècle d’aéronautique en France, t. 11-1, édité par le Département d’histoire de l’armement du Centre des hautes études de l’armement, 2008, p.72, ainsi que des programmes de commande numérique pour l’usinage de pièces de structure. GEOVA (Génération et Exploitation par Ordinateur des Volumes d’Avions) est l’unification des différents outils logiciels autour d’une base de données uniquePour des précisions sur les applications voir ZYTNICKI, Maurice : Aux origines d’un logiciel industriel, Catia : les outils de conception des Avions Marcel Dassault, 1967-1980 | http://revues.univ-tlse2.fr/pum/nacelles/index.php?id=767, in Nacelles n°6, Printemps 2019. , afin d’éviter la divergence des développements en les structurant autour des données.

Pendant une décennie, de 1967 à 1977, il développe un ensemble complet d’applications de CAO 3D GEOVAPOITOU, Jean-Pierre, 30 ans de CAO en France, Éditions Hermès, Paris, 1989, p.43 et suit les innovations technologiques des ordinateurs, des terminaux graphiques interactifs qui remplacent les terminaux alphanumériques et des machines-outils à commande numérique (MOCN)Le lien entre l’approche géométrique et les machines-outils apparaît dans GARDAN, Yvon, Une brève histoire de la Conception assistée par ordinateur, in Nacelles, N°6, consultée le 17 décembre 2020. Comme chez d’autres avionneurs, il s’agit de développements internes, définis selon des exigences spécifiques et urgentes. En conséquence, d’une part le niveau d’intégration est relativement faible ; d’autre part (c’est l’époque des mainframes et des cartes perforées), les utilisations sont réservées aux spécialistes. Les travaux de calculs étaient soumis par les bureaux d’études à l’équipe de Francis Bernard qui assurait à la fois le développement et l’exploitation.

Anticipation du full 3D et naissance de CATIA Si la 3D donne d’excellents résultats en matière de maquette de soufflerie ou d’optimisation des surfaces, la 2D reste la modélisation fondamentale dans les bureaux d’étude qui alignent alors des dizaines de planches à dessin dans d’immenses salles. C’est pourquoi, dans les années 1970, les offres disponibles sur le marché visent les métiers de dessinateurs.

C’est dans ce contexte qu’à partir de 1974, Dassault Aviation achète des licences CADAMCADAM : Computer Augmented Design And Manufacturing, le logiciel de dessin sur écran graphique interactif de Lockheed, pour remplacer progressivement les planches à dessin. Francis Bernard développe alors d’une part des interfaces entre GEOVA et CADAM et d’autre part des améliorations dites 2.5D dans CADAM permettant de modéliser et usiner sur machine à commande numérique 5 axes des vrillages de nervures d’ailes et de cadres de fuselage (fonctions qui seront revendues à CADAM Inc.). Il donne le nom de DRAPO (Définition et Réalisation d’Avions par Ordinateur) à cette solution interfacée GEOVA 3D + CADAM 2.5D.

En 1977, devant les problèmes d’intégration que crée immanquablement l’arrivée continuelle de nouvelles applications, devant également la rapide amélioration de l’ergonomie des plateformes informatiques, Francis Bernard propose la réécriture de GEOVA. Il conçoit pour cela, avec l’accord de Jean Cabrière et de Pierre Bohn, une architecture unique avec une interface graphique interactive complète utilisable par les non-spécialistes. C’est le début de CATI (Conception Assistée Tridimensionnelle Interactive) qui deviendra en quelques années, CATIA (Computer-Aided Threedimensional Interactive Application)Il semble que CATI ait été une marque réservée pour « Computer-Assisted Telephone Interview ».

Cofondateur de Dassault Systèmes En 1981, la décision de mettre CATIA sur le marché amène à la création de Dassault Systèmes. Il faut saisir l’étendue du pari qui est fait alors par Dassault et que ne fera aucun autre avionneur (pour la 3D du moins). La création de Dassault Systèmes induit entre autres le risque de voir des concurrents utiliser une technologie développée dans CATIA. Il y avait certes le précédent Lockheed et la commercialisation de sa 2D, CADAM, mais cela est resté une exception.

Francis Bernard doit également pallier la grande infériorité numérique de l’entreprise par rapport à la concurrence. Dassault Systèmes est créée plus tard que les sociétés bien établies dans ce secteur, américaines pour l’essentiel, comme CADAM, ComputerVision ou CALMAPour des détails sur CALMA, entreprise californienne créée en 1964, voir WEISBERG, David, The Engineering design revolution, 2008, ch.11, qui disposent déjà chacune de centaines de collaborateurs. Par ailleurs, parmi les concurrents françaisPour une vision de la concurrence, mais sans distinction technologique, voir Le Monde 22/12/1981 « La bonne à tout faire des bureaux d'étude », figure Datavision qui dispose avec Euclid d’une offre assez comparableDatavision fut un département de Matra. Euclid connaîtra une croissance très importante, voir Air&Cosmos n°1082 du 8 février 1986 « Euclid poursuit son implantation mondiale », avant de décliner et d’être finalement racheté IBM en 2002. Voir L'Usine nouvelle du 08/10/2002 « IBM rachète Matra Datavision ». Dassault Systèmes démarre avec une vingtaine de personnes à peine et un client unique, Dassault Aviation.

Le capital est réparti entre les 10% de Benno-Claude Vallières (P-D.G de Dassault Aviation), les 10% de Charles Edelstenne (secrétaire général de Dassault Aviation) et les 80% de la famille Dassault. Charles Edelstenne est gérant, tandis que Francis Bernard est directeur général.

Le partenariat stratégique avec IBM Le partenariat avec IBM est au cœur de la création de Dassault Systèmes. C’est à IBM que revient la commercialisation de CATIA. Son introduction au catalogue du leader absolu de l’informatique de l’époque n’a rien dû au hasardCLAVAUD Richard, Le Monde, 22/12/1981. « I.B.M. choisit un logiciel français ». Le processus de qualification, commencé en 1980, a pris plusieurs mois. La concurrence des autres logiciels est farouche. « IBM avait constaté les lacunes de CADAM et cherchait pour son catalogue un produit susceptible de le compléter, notamment dans le domaine des représentations tridimensionnelles. Après une analyse longue et approfondie par des techniciens de IBM accueillis chez Dassault au centre CFAO de Saint-Cloud, CATI fut retenu contre ses concurrents, l'un présenté par l'avionneur américain Northrop, l’autre par le groupe japonais Nissan. »POITOU, Jean-Pierre, Les débuts en France de la conception assistée par ordinateur et les stratégies des firmes pionnières (1960-1970) in Le monde du génie industriel au 20e siècle autour de Pierre Bézier et des machines-outils (sld. Serge Benoît et Alain Michel), Université de technologie de Belfort Montbéliard 2015, p.350 Francis Bernard et son équipe ont dû comprendre, traduire et implémenter les exigences d’IBM, et faire montre de pédagogie pour bien situer les nouveautés par rapport à la 2D, en l’occurrence CADAM, présente au catalogue d’IBM depuis des années.

En retour, l’avantage de ce partenariat apparaît sans tarder. IBM dispose d’une large clientèle d’industriels avec l’offre 2D, parmi laquelle se trouve naturellement des prospects pour des solutions 3D. Francis Bernard prend soin de positionner CATIA en complémentarité avec CADAMDans la deuxième moitié des années 1990, les affaires de CADAM Inc. déclinent et IBM, pour conserver sa base client, achète CADAM Inc. en 1989, puis le revend à Dassault Systèmes en 1991. grâce à l’interface déjà développée chez Dassault Aviation entre les deux logiciels, de sorte que pour les commerciaux d’IBM l’ensemble formait un tout cohérent.

Ce souci de cohérence trouve une sorte d’accomplissement lorsque, fin 1991, Dassault Systèmes fait l’acquisition de CADAM, dont IBM avait pris le contrôle deux ans plus tôt, contre une prise de participation de 10% d’IBM dans Dassault Systèmes. Celui-ci devient alors le seul fournisseur de CAO d'IBMLe Monde du 22/11/1991, Accord dans la productique : IBM délègue à Dassault ses activités de conception assistée par ordinateur..

Une croissance rapide

Dans l’année qui suit sa création, Dassault Systèmes gagne des clients importants comme Honda au Japon, Mercedes et BMW en Allemagne Fédérale, SNECMASNECMA (Société nationale d'étude et de construction de moteurs d'aviation) est maintenant intégrée au groupe SAFRAN en France et même Grumman Aerospace aux États-Unis. La force commerciale d’IBM montre sa puissance. Elle se manifeste en 1986 quand arrive un client d’une importance capitale pour Dassault Systèmes, Boeing. Si la réputation d’IBM est alors essentielle pour crédibiliser l’offre, c’est Francis Bernard qui conduit l’avant-vente exigeante qui s’étendit sur plusieurs annéesSouvenirs de Francis Bernard, site consulté le 17/12/2020. https://aero-modelisme.com/histoire-catia-dassault-systemes/.

En même temps qu’il gère le soutien à la force de vente d’IBM au niveau international, il adapte l’organisation de la société pour faire face à la croissance de son effectif. En quelque huit ans, Dassault Systèmes passe d’une vingtaine de personnes à plus de 500. En 1991, pour son dixième anniversaire elle en compte plus de 800 ; des filiales sont créées aux États-Unis et au Japon. L’entreprise compte alors 2500 clients (40% dans l’automobile, 30% dans l’aéronautique, 30% autres), puis en 1993, presque 8000 clients. Pour les satisfaire dans la durée, l’entreprise s’adapte pour assurer la sortie régulière de nouvelles fonctions, d’interfaces avec des matériels et logiciels nouveaux. La start-up doit affronter le défi des ajouts permanents à produire tout en maintenant le cohérence de l’ensemble.