Une fraude pieuse est une ruse destinée à tromper autrui en vue d'obtenir un résultat que l'on estime juste, le plus souvent dans un contexte religieux. Cette notion est proche du « pieux mensonge » mais elle s'en distingue dans la mesure où elle concerne en général des actions, des événements ou des objets concrets, tels de faux miracles, de faux documents ou de fausses reliques. Les religions, en particulier le christianisme médiéval, utilisent parfois ce moyen à des fins apologétiques, pour affermir la foi de leurs fidèles. La « preuve » artificielle se veut d'autant plus convaincante qu'elle est, ou semble, observable.
Une notion contradictoire vignette|upright=1.2|Le cortège d'Isis apparaissant à Téléthuse, gravure de Bernard Picart pour le livre IX des Métamorphoses, 1732. L'origine La première pia fraus (« fraude pieuse ») de la littérature se trouve au livre IX des Métamorphoses d'Ovide, à propos de la naissance d'Iphis, jeune Crétoise que sa mère, Téléthuse, fait passer pour un garçon afin de lui sauver la vie, sur les conseils de la déesse Isis : Indecepta pia mendacia fraude latebant (« Les mensonges demeuraient cachés grâce à un pieux artificeMétamorphoses, IX, 710. »).
L'oxymore
Voltaire fait partie des auteurs francophones qui utilisent à plusieurs reprises l'expression de « fraude pieuse ». Il écrit à l'évêque d'Annecy : Sur le paradoxe de la méthode illégitime qui vise un but jugé légitime, il demande :
Il pose la même question dans l'article « Fraude » de son Dictionnaire philosophique, où il imagine un débat entre deux personnages fictifs, Bambabef le « fakir » et Ouang le disciple de Confucius : le fakir s'efforce de démontrer la nécessité de tromper les gens « pour leur bien », opinion à laquelle s'oppose OuangVoltaire, Article « Fraude », Dictionnaire philosophique, 1764.. Bambabef le fakir se justifie par ces mots : Quand Ouang lui objecte qu'il pervertit les esprits, Bambabef rétorque :
vignette|gauche|upright=1.2|William Holman Hunt, The Miracle of the Sacred Fire (1892-1899), Fogg Art Museum. Gibbon décrit le prétendu miracle du « feu sacré » de l'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, dans son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain :
Au sujet de Jeanne d'Arc, Anatole France remarque :
Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche oppose ce qu'il nomme l'« esprit libre » à la pia fraus :
Il s'interroge sur l'éthique de la fraude pieuse dans un chapitre de Crépuscule des idoles intitulé « Ceux qui veulent rendre l’humanité "meilleure" » :
Textes chrétiens vignette|Le Comma Johanneum dans le Codex Sangallensis 63 (), en bas de page : tre[s] sunt pat[er] & uerbu[m] & sps [=spiritus] scs [=sanctus] & tres unum sunt (« trois sont le Père et le Verbe et le Saint Esprit et les trois sont un »). Nouveau Testament L'exégèse historico-critique relève plusieurs interpolations à visée apologétique dans les quatre évangiles canoniques, notamment la finale de MarcCorina Combet-Galland, « L'Évangile selon Marc », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008, . et les généalogies de Jésus en Matthieu et LucMarshall D. Johnson The Purpose of the Biblical Genealogies with Special Reference to the Setting of the Genealogies of Jesus, Wipf and Stock, 2002.Raymond E. Brown, The Birth of the Messiah, Doubleday, 1977, p. 94.Robert H. Gundry, Matthew : A Commentary on his Literary and Theological Art, Grand Rapids, W. B. Eerdmans, 1982 ..
Dans son mémoire An Historical Account of Two Notable Corruptions of Scripture, rédigé en 1690 et publié en 1754, Isaac Newton accuse l'« Église romaine » d'avoir commis de nombreuses fraudes pieusesAn Historical Account of Two Notable Corruptions of Scripture, p. 1-2. et s'appuie sur les travaux de Richard Simon pour dénoncer deux « falsifications majeures » destinées à démontrer le dogme de la Trinité : l'une dans la Première épître de Jean (1 Jn 5:7-8) (connue sous le nom de Comma Johanneum) et l'autre dans la Première épître à Timothée (1 Tm 3:16).
Littérature chrétienne Certains pseudépigraphes sont considérés comme des fraudes pieuses, par exemple l'Évangile de BarnabéLuigi Cirillio, « Recherches sur la composition et l'origine de l'Évangile de Barnabé », in Luigi Cirillio (dir.), Évangile de Barnabé, Paris, Beauchesne, 1977, p. 247-250..
L'authenticité du Testimonium flavianum, passage des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe qui mentionne Jésus de Nazareth, fait débat dans la communauté des exégètesPierre Maraval et Simon Claude Mimouni, Le Christianisme ancien des origines à Constantin, PUF/Nouvelle Clio, 2007, p. 74.. Des interpolations d'origine chrétienne datant sans doute de l'Antiquité semblent en effet avoir modifié le texte afin qu'il corresponde aux dogmes officiels..
La donation de Constantin est un faux document par lequel l'empereur Constantin aurait accordé au pape Sylvestre l’imperium sur l'Occident. La papauté s'en est servie à partir de la fin du millénaire pour justifier ses prétentions territoriales..
Le pape Clément XIV, qui a décidé de la suppression de la Compagnie de Jésus en 1773, est supposé avoir écrit des lettres magistérielles traduites par le polygraphe Louis Antoine CaraccioliLettres intéressantes du pape Clément XIV, trad. de l'italien et du latin, 4 vol. in-12, Paris, 1777., qui en est le véritable auteur. L'intention du faussaire était apologétiqueStéphanie Géhanne Gavoty, L'Affaire clémentine. Une fraude pieuse à l'ère des Lumières, Classiques Garnier, 2014..
Le culte des reliques Pia fraus et furta sacra vignette|upright=1.2|Gérard de Saint-Jean, Le Vol des reliques de Jean le Baptiste par les chevaliers de Saint-Jean, v. 1484. Depuis le Haut Moyen Âge, le développement du culte des reliques entraîne un accroissement de la demande : chaque diocèse, chaque abbaye, chaque église entend posséder la sienne, afin d'acquérir davantage de prestige et d'attirer de plus en plus de pèlerins, toujours sources de profit. Toutes sortes d'objets fabriqués à des fins lucratives circulent alors en Europe, négociés par des imposteurs que condamne déjà Grégoire de ToursGrégoire de Tours, Histoire des Francs., et ce commerce ne cesse de prospérer à partir du . Le trafic de reliques se généralise et les professionnels s'arrachent les restes des saints, authentiques ou non, quitte à les voler dans un monastère pour les revendre à un autrePatrick Geary, Le Vol des reliques au Moyen Âge. Furta Sacra, Aubier, 1993. Recension, par Michel Zimmermann, Revue de l'histoire des religions, 212-1, 1995, p. 117-119..
Ces activités simoniaques ne suscitent pourtant aucune réprobation, alors que la législation de l'époque condamne le vol comme un délit grave. Bien au contraire, du moment que les fraudeurs agissent pour la « bonne cause » ou sur ordre du clergé, le furtum (« escroquerie ») est justifié, voire sanctifié, à telle enseigne qu'une acquisition par des moyens illicites (pudiquement qualifiée de translatio, « translation », « transfert ») augmente la valeur de la relique : ainsi, le Moyen Âge voit fleurir des furta sacra légitimés et exaltés par les hagiographes.
Les reliques du Christ
vignette|upright=1.2|gauche|L'Invention de la Vraie Croix, manuscrit byzantin du . Peu à peu, à partir du , le culte des reliques se veut plus scripturaire : les saints d'intérêt local cèdent le pas à des figures universelles, en premier lieu à ce qui touche à l'existence terrestre de Jésus de Nazareth.
Ce christocentrisme aboutit à la multiplication des « vrais » fragments de la « Vraie Croix », si nombreux, observera Calvin dans son Traité des reliques, qu'ils représentent « la charge d'un bon gros bateau »Françoise Biotti-Mache, « Aperçu sur les reliques chrétiennes », Études sur la mort, 2007/1 (n° 131), p. 115-132.. De même, les faussaires exercent leurs talents sur les instruments de la Passion cités dans le Nouveau Testament ou encore sur d'hypothétiques objets de contact comme le suaire de Turin, le suaire d'Oviedo et la tunique d'Argenteuil.
Le dogme de l'Ascension, selon lequel le corps du Christ s'élève en entier au ciel sans en laisser de vestige sur Terre, met un frein à ces velléités, ce qui peut expliquer l'inflation de ses prétendus cordons ombilicaux, prépuces, dents de lait, mèches de cheveux, poils de barbe, rognures d'ongles, empreintes de pas, larmes, souffles (contenus en bouteille), sans oublier ses lettres « autographes » (dont une attestée dès le et imitée jusqu'au ainsi que la missive de Marie et la réponse manuscrite de la Sainte Trinité, auxquels il faut ajouter un éternuement du Saint Esprit conservé dans une fiole et évoqué par Agrippa d'Aubigné.
Du bon usage de la fraude Fraude pieuse contre impiété La pia fraus peut servir d'expédient pour éviter un sacrilège. Helgaud de Fleury, hagiographe de Robert II le Pieux, le « roi pénitent » auquel il attribue de nombreux miracles« La vie du roi Robert par Helgaud de Fleury : historiographie et hagiographie », par Claude Carozzi, Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 1977/8, p. 219-235., relate que pour écarter tout risque de faux serment sur des reliques, et donc de blasphème, le monarque se livrait à un pieux subterfuge : il faisait prêter serment aux puissants sur un reliquaire qui en réalité ne renfermait rien ; les humbles, pour leur part, prêtaient serment sur un « œuf de griffon » de sa collection Vie de Robert II le Pieux, trad. de François Guizot, 1824, « Corpus Etampois », lire en ligne..
Des bénéfices miraculeux vignette|upright=0.8|Urs Graf, L'Affaire de Berne, série de gravures (1509), musée des Beaux-Arts de Berne. Les miracles frauduleux ont pour fonction de rehausser le prestige des reliques de saints lorsqu'elles sont authentiques, et de les authentifier lorsqu'elles sont fausses. Dans les deux cas, les événements présentés comme surnaturels assurent le renom et la prospérité des sanctuaires qui les abritent ; à l'inverse, sans ces prétendus miracles, un lieu de dévotion ne saurait guère attirer de pèlerins. Ces fraudes pieuses profitent également aux « miraculés » eux-mêmes, qui ont tout intérêt à cautionner l'intervention divine, avec la certitude de recevoir aumônes et vénération.
Les faux prodiges garantissent parfois une forme de sécurité en cas de litige avec l'Église. On peut citer à cet égard l'exemple d'un moine pourchassé par l'Inquisition de Bologne, à la fin du , auteur de , et soutirant aux foules émerveilléesActa Sancti Officii Bononiae ab anno 1221 usque ad annum 1310 [..], Roma, 1982, p. 82 (quod fecit miracula ficticia et falsa cum aqua vite circha velum beate Mariae virginis, in civitate Barlette, et per istum modum seducebat persones et lucrabatur multam pecuniam). Cité par Albrecht Burkardt..
Abuseurs et abusés Dominicains et franciscains La rivalité des grands ordres mendiants, les franciscains et les dominicains, se joue dès le départ en termes de luttes d'influence mais aussi de théologie. L'Église catholique encourage les uns et les autres car elle trouve un instrument apologétique efficace dans la réputation de « faiseurs de miracles » acquise par les Prêcheurs, dont les prodiges parviennent à convertir hérétiques et mécréants.
Fréquemment accusés de fraude pieuse à des fins matérielles ou spirituelles, les deux ordres ont parfois recours au même type de stratagème pour prendre l'avantage en cas de différend herméneutique« L'affaire de Berne. Immaculée Conception et apparitions de la Vierge », par Sylvie Barnay, L'Atelier du Centre des recherches historiques, 10/2012 : L’Immaculée Conception : une croyance avant d'être un dogme, un enjeu social pour la chrétienté..