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|alt=Carte administrative de l'est de la Turquie à l'époque de la fin de l'Empire ottoman.

Le projet de réformes en Arménie ottomane, aussi appelé accord de Yeniköy, est un plan de réformes négocié entre et par les grandes puissances en faveur des Arméniens ottomans et plus précisément en faveur de leur foyer de peuplement que sont les six vilayets (ou Arménie occidentale), à l'est de l'Empire ottoman. Après des décennies de persécutions qui atteignent leur apogée lors des massacres hamidiens (1894-1896) puis des massacres d'Adana (1909), les Arméniens ottomans, alors en plein éveil national, sont de plus en plus nombreux à demander des réformes au cours du et au début du , appuyant notamment leurs revendications sur l'article 61 du traité de Berlin (1878) par lequel l'État ottoman s'était engagé à en mettre en œuvre dans ses provinces orientales sans toutefois avoir tenu cette promesse.

Pendant un an et demi, l'Empire russe, le Royaume-Uni, l'Empire allemand, la France, l'Empire austro-hongrois et l'Empire ottoman, mais aussi les instances dirigeantes des Arméniens ottomans eux-mêmes, négocient un plan de réformes destiné à mettre fin aux exactions subies par les Arméniens ainsi qu'à assurer une certaine autonomie aux provinces arméniennes, et ce sous surveillance européenne. Ce plan de réformes, signé le par le gouvernement ottoman, prévoit ainsi la création de deux provinces en Arménie ottomane, chacune administrée par un inspecteur général européen chargé de gérer les questions relatives aux Arméniens. Dernier épisode de la question arménienne avant l'anéantissement quasi-total de cette minorité lors du génocide de 1915, le projet est abrogé le , quelques mois après l'entrée de l'Empire ottoman dans la Première Guerre mondiale, sans jamais avoir été mis en place.

Contexte De la guerre russo-turque jusqu'au traité de Berlin (1878) : premières promesses de réformes en Arménie ottomane

Si la diplomatie européenne s'occupe pour la première fois des Arméniens lors de la révolte de Zeïtoun de 1862, qui voit notamment l'intervention personnelle de ., c'est surtout à l'issue de la guerre russo-turque de 1877-1878 que la question arménienne émerge véritablement. Le conflit voit l'avancée russe dans les Balkans et en Arménie ottomane, l'armée impériale s'emparant notamment de Bayazet et de Kars. Le patriarche arménien de Constantinople Nersès Varjapétian et l'Assemblée nationale arménienne envoient alors le primat arménien d'Andrinople auprès du grand-duc Nicolas pour que soient incluses dans le futur traité de paix des clauses garantissant une autonomie des provinces arméniennes, alors soumises au banditisme de bandes kurdes et circassiennes. Le patriarcat se rapproche aussi de Nikolaï Pavlovitch Ignatiev, alors ambassadeur de Russie à Constantinople. Les Arméniens obtiennent des négociateurs russes l' du traité de San Stefano (), qui prévoit des réformes immédiates pour les Arméniens ottomans et dont voici le texte. :

Ces réformes sont censées être mises en œuvre sous contrôle russe, dont les troupes ont avancé jusqu'à Erzurum au cours du conflit. Cependant, ce traité est bloqué par le Royaume-Uni (en particulier par le Premier ministre Benjamin Disraeli, qui a auparavant envoyé des navires de guerre dans les Dardanelles pour empêcher l'invasion russe de la capitale ottomane) et l'Autriche, qui cherchent à limiter l'impérialisme russe. Alors que les troupes russes de Mikhaïl Loris-Melikov devaient rester à Erzurum en attendant que les Turcs donnent les garanties suffisantes en faveur de la sécurité de la population chrétienne de l'Empire ottoman, les Russes acceptent de se retirer avant que les réformes aient pu être appliquées.

Le traité de San Stefano est révisé lors du congrès de Berlin, qui a lieu à l'. La tenue de ce congrès ne décourage pas les Arméniens : déçus par la reculade russe, ils se tournent à présent vers les Britanniques. Une délégation arménienne menée par l'archevêque arménien Mkrtich Khrimian se rend au congrès avec l'assentiment de Nersès Varjapétian pour y porter un projet d'autonomie administrative pour l'Arménie inspiré du statut du Liban de 1861Texte disponible dans : .. Ce projet prévoit un gouverneur chrétien, en poste à Erzurum, désigné par le gouvernement ottoman, un programme de réformes fiscales judiciaires, policières, etc. dont le déploiement serait contrôlé par une commission internationale, mais aussi des milices mixtes chrétiennes-musulmanes, le suffrage masculin ou encore l'utilisation locale des revenus fiscaux. La délégation de Mkrtich Khrimian n'est toutefois pas admise aux travaux du congrès, ce qui est source d'amertume pour l'archevêque. Du congrès découle le traité de Berlin (), dont l', consacré aux Arméniens, atténue les promesses de l' du traité de San Stefano. En effet, il évoque la nécessité de réformes dans les provinces arméniennes, mais soumet leur application au contrôle des puissances. :

Or, comme le note l'historienne Anahide Ter Minassian, le , en particulier à une époque où elles imposent à l'Empire ottoman leur tutelle économique et qu'elles y ont donc des intérêts rivaux ; de même, pour l'historienne Claire Mouradian, leurs intérêts divergents sont un . De plus, comme le note l'historien Jean-Pierre Mahé, cette clause est très évasive : elle ne définit ni les réformes, ni les régions habitées par les Arméniens, ni même un calendrier de mise en œuvre desdites réformes. Il ajoute :

Début de la question arménienne, qui est évoquée pour la première fois lors d'une conférence internationale et qui se retrouve donc , l' n'est jamais appliqué, mais est source d'espoirs pour les Arméniens, tout en nourrissant la méfiance des autorités ottomanes vis-à-vis de cette minorité, ainsi désignée comme la cause d'une menace permanente pour la souveraineté de l'Empire ottoman. Pour certains Arméniens, notamment Mkrtich Khrimian, c'est moins une source d'espoir que la réalisation que seule la lutte permettra d'obtenir l'autodétermination. Il a en effet pu constater que, dans les Balkans, les principautés de Bulgarie, de Serbie et du Monténégro ont pu se libérer du joug ottoman par les armes lors de la guerre russo-turque puis par la diplomatie lors du congrès de Berlin. Mkrtich Khrimian ne peut alors qu'exhorter ses compatriotes à se saisir eux aussi des armes. En effet, dans un sermon qu'il prononce à son retour à Constantinople devant une assemblée réunie de ses compatriotes, il compare les armes des chrétiens de Balkans à des puisant dans une (que l'historienne Louise Nalbandian décrit comme une ), tandis que les Arméniens n'ont amené avec eux qu'une pétition, qu'il compare à une qui ne peut que se désagréger au contact du plat fumant...

Après le congrès, la question arménienne est cependant presque immédiatement oubliée par les grandes puissances, alors occupées à étendre leur empire colonial en Afrique et en Asie, et privilégiant la voie de l'impérialisme économique pour étendre leur influence dans l'Empire ottoman. Elles ne sont d'ailleurs pas réellement en faveur de réformes en faveur des Arméniens ottomans : l'Allemagne, en retard en tant que puissance coloniale, cherche à pénétrer économiquement l'Empire ottoman et soutient ce dernier dans sa lutte contre l'ingérence européenne en échange d'avantages économiques ; l'Autriche-Hongrie cherche à éviter la contagion nationaliste au sein de son propre empire et préfère voir ses rivaux ottomans épuiser leurs forces face aux Arméniens ; la Russie elle aussi n'y est pas complètement favorable, son ministre des Affaires étrangères Alexis Lobanov-Rostovski préférant éviter que l'Arménie ottomane ne devienne un pôle d'attraction pour les habitants d'Arménie orientale ; le Royaume-Uni est probablement la puissance la plus déterminée, mais préfère finalement ménager la Sublime Porte, ayant notamment obtenu d'elle l'île de Chypre, dont elle fait une colonie. En échange, les Britanniques assurent l’État ottoman de son soutien contre l'ingérence russe dans les provinces orientales de l'Empire symboliquement en échange de la promesse de réformes de la part du sultan. Le déploiement de forces navales britanniques pour aider au retrait russe aurait pourtant pu lui permettre d'intervenir directement pour l'application des réformes, mais, comme le rappelle Claire Mouradian, le ministre des Affaires étrangères britannique, Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil, ; la France enfin, est plutôt favorable aux réformes. Cependant, elle détient près de 70% des avoirs ottomans et ne veut pas sacrifier ses intérêts économiques au profit de l'Allemagne ou du Royaume-Uni. Jusqu'en 1881, les grandes puissances se contentent d'envoyer des notes plus ou moins identiques au sultan lui rappelant ses obligations. Puis, leur concert s'effrite : l'Allemagne et l'Autriche le quittent, et la Russie, gouvernée par Alexandre III après l'assassinat de son père la même année, se désintéresse de la question arménienne.

La question des réformes sous Abdülhamid II vignette|redresse|Le sultan .|alt=Portrait d'un homme barbu, vêtu d'un costume officiel et portant un fez

Dans les années 1880 et 1890, les premiers partis politiques arméniens (parti Arménagan, parti social-démocrate Hentchak et Fédération révolutionnaire arménienne) apparaissent ; l'une de leurs revendications est l'application de l'article 61. Ainsi, en 1890, des Hentchakistes forcent le patriarche arménien de Constantinople Khoren Ashekian à délivrer au sultan un manifeste demandant l'application de l'article 61 lors de la manifestation de Koum-Kapou.

La question arménienne, et donc celle des réformes, émerge de nouveau en 1895. Au début des massacres hamidiens (1894-1896), les nouvelles du massacre et de la résistance des Arméniens de Sassoun (1894) provoquent la réaction des diplomates britanniques, mais aussi français et russes (tandis que l'Allemagne ne réagit pas). Ils demandent la constitution et l'envoi d'une commission d'enquête sur place, ce que le gouvernement ottoman rejette. En guise de compromis, il finit par accepter l'envoi d'une commission d'enquête ottomane accompagnée d'observateurs européens. Des audiences, lors desquelles des Arméniens témoignent des massacres, ont lieu à Muş au début de l'année. La commission d'enquête conclut que la situation avait été provoquée par des actes séditieux menés par des fédaïs arméniens, verdict que les observateurs européens critiquent dans leur rapport. La crise du Sassoun force les puissances à s'intéresser de nouveau à la question arménienne après quinze ans de passivité. Mais ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni l'Italie ne veulent faire pression sur la Sublime Porte, tandis que la Russie reste réticente face à des réformes qui pourraient menacer la tranquillité du Caucase. En , après de longues négociations, les diplomates russes, français et britanniques envoient un mémorandum au sultan lui rappelant encore une fois ses obligations au regard de l'article 61 et lui demandant de concevoir un nouveau programme de réformesTexte disponible dans : . Ainsi, les grandes puissances européennes obtiennent du sultan des réformes dans les six vilayets majoritairement peuplés d'Arméniens, dont l'objectif est de . Il prévoit notamment : la nomination de gouverneurs sous contrôle européen, l'amnistie pour les prisonniers politiques arméniens ainsi que le retour des exilés, des réparations pour les victimes des massacres, le retour à leur foi originelle des islamisés de force, l'établissement d'une commission de contrôle permanente basée à Constantinople et la nomination d'un haut-commissaire chargé de la mise en œuvre des réformes. Pendant l'été, les autorités ottomanes cherchent à faire barrage au projet, ou du moins à l'édulcorer. Face à la lenteur du processus, les Hentchakistes organisent une manifestation à Bab Ali le , mais elle est réprimée et la répression dégénère en pogrom.