Kapoustnitsa (en ) est un tableau du peintre Nikolaï Fechine, né dans l'Empire russe, devenu Soviétique, puis naturalisé Américain. En 1909, il présente ce tableau comme travail de fin d'étude artistique à l'école de l'Académie russe des beaux-arts à Saint-Pétersbourg. Le peintre reçoit une médaille d'or pour sa réalisation. La critique Galina Toulouzakova qualifie le tableau de « composition à plusieurs personnages, la plus importante et la plus harmonieuse de l'artiste ».
La toile représente la vie quotidienne d'un village russe ou d'une ville de province au début du . En septembre-octobre de chaque année, les voisins viennent à la rescousse d'un villageois qui le demande pour réaliser collectivement le travail de salage du chou pour l'hiver. C'est la pratique et la fête de la Kapoustnitsa. Les propriétaires régalent les participants et le soir ils organisent pour et avec ceux-ci des divertissements. Kapoustnitsa est l'un des quatre grands tableaux de scène de genre de Nikolaï Fechine. Il se trouve actuellement dans la collection du musée de l'académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, où il est présenté dans le cadre d'une exposition permanente.
Le tableau Kapoustnitsa a été présenté lors de deux expositions datant d'avant la révolution russe de 1917, à Saint-Pétersbourg, mais aussi à Venise. Il y a été fort remarqué par les critiques et par le public. Aujourd'hui, il existe une vaste documentation scientifique et des articles de vulgarisation à son sujet. Le travail du peintre sur la toile est bien documenté et la scène décrite a été souvent évoquée dans les mémoires de ses contemporains.
La Kapoustnitsa dans la vie des paysans russes vignette|Salage des choux au Chez les paysans russes existait la notion d'entraide. L'historien local de Kazan appelait cette coutume podmoga (le secours). C'était de l'aide à des villageois pour l'exécution de travaux auxquels ils ne pouvaient pas faire face seuls. Cette aide était courante durant les époques de moissons et de fenaisons, ainsi que lors de la récolte des légumes pour l'hiver. Celui qui avait besoin d'aide, ou bien son épouse, tournaient autour de leurs voisins en disant : « Aidez-nous a réaliser notre travail comme celui des autres orthodoxes ». Les paysans étaient obligés de répondre à la demande, le refus étant considéré comme un affront, tandis que le consentement était une marque de respect. L'invitation à participer était aussi une manifestation de reconnaissance de l'assiduité des invités au travail et était considérée comme un grand honneur. Cette coutume de l'entraide était également l'occasion pour les jeunes paysans d'organiser des divertissements. Les jeunes filles étaient appelées les kapoustiki (ou des papillons de choux). La fête de la Kapousnitsa n'existait pas seulement dans les villages, mais aussi dans les petites villes. Elle aidait à la récolte et la préparation des choux pour l'hiver. L'évènement était organisé chaque année lors des Fêtes de la Croix du (le selon le calendrier grégorien). Habituellement, les travaux se poursuivaient durant deux semaines et s'achevaient seulement lors de la fête de l'Intercession le (soit le selon le calendrier grégorien), quand commençait la saison des mariages dans le village. Le plus souvent, c'étaient dix à quinze filles qui étaient invitées (le nombre dépendait de la récolte et donc de la quantité de travail estimée) et qui étaient en âge de se marier. Après avoir terminé le travail dans une maison, les jeunes filles passaient souvent dans une autre. Elle s'habillaient élégamment pour travailler, comptant attirer l'attention des garçons de leur âge. Elles emmenaient avec elles le couperet pour couper les choux.
À l'arrivée des travailleuses, les propriétaires mettaient une table séparée couverte de zakouski. Les garçons venaient sans invitation et apportaient habituellement un cadeau au propriétaire de la maison, généralement des friandises. Ils ne faisaient pas que regarder les filles qui travaillaient mais les aidaient aussi : ils fermaient les récipients déjà remplis, et les portaient au cellier. Ils devaient aussi divertir les jeunes filles, leur raconter des blagues, leur faire des compliments. Le soir, après le travail, ils dansaient le khorovod.
Représentation sur la toile vignette|Kapoustnitsa. Fragment de la partie droite du tableau Le sujet du tableau est un épisode de la vie d'un village russe. Tout le village se réunit pour saler le chou à conserver l'hiver. La représentation sur la toile réunit des contraires : la joie festive et l'abattement dû à la monotonie du travail physique, la santé et la pauvreté, la beauté et la laideur. L'action se passe dans une cour de ferme. Les toits sont couverts d'une première gelée blanche, les arbres ont déjà leurs feuilles dorées, le ciel est encore tout bleu. Les voisins se sont réunis pour hacher le chou ensemble comme le veut la tradition. Les femmes enlèvent la tige du chou, puis les jeunes filles le coupent en fines lanières qu'elles déposent dans de hautes auges en bois. Les propriétaires préparent des collations pour les travailleurs. Les enfants courent entre les adultes et chapardent du chou.
Le peintre présente les figures des personnages en un demi-cercle, qui est la plus claire expression de l'unité d'action. Les paysannes nettoient le chou, une jeune fille circule avec un plateau sur lequel est posée une carafe et des verres à vodka. Le garçon au milieu des adultes en mouvement, découpe et mange un trognon ; un homme et un adolescent s'appuient sur le bord de l'auge tandis qu'un bébé tire de toutes ses forces sur la même auge. L'image est remplie de bruits, de rires, de conversations. Les visages sont représentés de manière grotesque et parfois déformés jusqu'à la laideur par l'artiste. Galina Toulouzakova observe que le grotesque chez Fechine n'est pas caricatural, mais souligne l'unité existant entre le beau et le laid. Il y a aussi des détails amusants comme l'inscription KAZAN sur la caisse qui soutient l'auge. Quant à la jeune femme penchée en arrière du côté droit de la toile, seule sa jupe multicolore est visible et le spectateur ne sait pas très bien ce qu'elle fait.
Piotr Doulski met en évidence les plans principaux sur la toile : à gauche au premier plan, une paysanne bien nourrie tient un tête de chou et un couteau. Devant elle, sur le sol, les choux sont dispersés. Doulski observe que le type de femme de l'avant plan se répète dans l'image de plusieurs personnages et il suggère que c'est le même modèle qui a posé plusieurs fois.
Histoire de la création du tableau Le tableau est créé en 1909, comme travail de fin d'étude à la fin de la cinquième année de cours à l'école supérieure des Beaux-Arts auprès de l'Académie russe des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Pour ce tableau, Fechine a reçu le titre d'artiste ainsi que la médaille d'or, qui lui a donné accès comme pensionnaire à un voyage à l'étranger. Au cours de son voyage, Fechine visite la France, l'Allemagne et l'Italie. Il a aussi eu l'occasion de visiter les grands musées de ces pays. Par ailleurs, Nikolaï Fechine a obtenu l'accès au niveau X (dix) dans la table des rangs lui donnant accès à la fonction publique et le droit d'enseigner le dessin dans les établissements d'enseignements. Galina Toulouzakova écrit qu'après avoir suivi les cours d'Ilia Répine, entre 1902 et 1907, Fechine avait terminé sa formation d'artiste. De Répine, il a conservé son intérêt pour la peinture de genre et le portrait psychologique, la technique de la peinture à l'huile en pleine pâte et a pu se familiariser avec l'impressionnisme. De l'académie et de Répine aussi, il a appris l'éthique et ses principes qui ont déterminé son travail pendant de nombreuses années : empathie pour le peuple, humanisme et foi dans la force de l'art pour transformer le monde. L'atmosphère artistique de Saint-Pétersbourg au début du , les toiles des peintres de Mir iskousstva, ou de l'Union des peintres russes et les premières expériences de l'Avant-garde russe ont également exercé une influence sur la formation de sa vision artistique. Le peintre Nikita Svertchkov, qui a étudié avec Fechine à l'école des Beaux-Arts de Kazan, le décrit comme un jeune homme mince aux cheveux blonds et à la démarche légère et rapide. Il s'habille d'une kossovorotka, d'une veste, sans porter de cravate, et porte un pantalon de couleur sombre. Son regard est fier et reflète son énergie et sa volonté. Il avait l'allure d'un simple ouvrier, mais ses yeux trahissaient « le feu de l'inspiration créatrice qui brûlait en lui ». Ses contemporains ne le trouvaient pas beau (son teint terreux lui valait le surnom de tarte au noix), mais son sourire charmait et attirait. vignette|300px|Les élèves de l'école des Beaux-Art de Kazan en 1908. Au deuxième rang, Nicolas Féchine, à sa droite Alexandre Soloviev, dernier de la rangée
thumb|300px|Fragment du tableau de Nicolas Fechine
Préparation de la création de Kapoutnista
L'historien d'art local, Piotr Doulski, écrit que l'idée de créer ce tableau est né dans l'esprit de Fechine en 1907. Sa création a été précédée d'un long travail de l'artiste afin de récolter la documentation nécessaire, de choisir la définition de la couleur et la structure de la composition. Il se rend à cette fin dans le village de sous Arzamas. L'historien d'art Dmitri Seriakov croit que c'est en venant à Pouchkarka pour réaliser des études que l'idée de la toile lui est venue. Nikolaï Fechine crée de nombreux croquis au crayon, des études à la peinture à l'huile, des esquisses. Jusqu'à présent, les spécialistes ne connaissent que deux dessins : La Paysanne (une jeune femme avec un plateau) (1909, papier, charbon de bois, et La Paysanne en veste (1909, papier, charbon de bois, ). Les deux dessins se sont trouvés longtemps dans la collection privée de la fille de Fechine dans la ville de Taos dans l'État du Nouveau-Mexique aux États-Unis. Il existe aussi une étude au pastel (1909, papier, pastel, , au Musée d'Art de Samara, n° inventaire Ж-902)) et trois esquisses à la gouache au musée d'État d'art figuratif de la République du Tatarstan ; elles ont été acquises par le musée en 1978.
membre de l'association , dernier président des peintres Ambulants et aussi premier président de l'Association des artistes de la Russie révolutionnaire se souvient que lorsqu'il a fait connaissance de Fechine, ce dernier lui a montré une série d'une douzaine d'esquisses de sa main. Parmi celles-ci, des esquisses de Kapoustnitsa. Radimov écrit que, plus tard, c'est sur la base de ces esquisses qu'a été créé le tableau de même nom.
En 2017, après restauration du tableau au Centre Igor Grabar de restauration scientifique et artistique de Russie, les esquisses du tableau Kapoutnitsa ont été présentées avec d'autres œuvres de Fechine lors d'une exposition temporaire. Lors d'un exposition en 2006-2007, ils ont été présentés avant leur restauration.
Travail sur la toile
Le peintre et enseignant écrit dans ses mémoires, comment, à l'automne 1908, quand il est entré dans la classe de peinture à l'académie de Kazan, Fechine est arrivé de Saint-Pétersbourg et a été nommé professeur de dessin et de peinture à l'. Dmitri Seriakov signale que Fechine y a reçu un atelier dans le nouveau bâtiment de l'école. Il bénéficiait d'une liberté totale pour travailler avec ses étudiants.
L'arrivée de Fechine à Kazan a attiré l'attention des élèves, des enseignants et du public. Lui-même espérait réaliser à l'école des tableaux qu'il n'aurait pas pu réaliser comme auditeur libre de l'académie. Le nouveau professeur a directement fait forte impression sur les élèves, en particulier lorsqu'ils ont pu admirer sa toile Kapoustnitsa qu'il avait placée dans la salle de réunion de l'école pour la terminer.
Le tableau dans les collections de musées vignette|droite|300px|Kapoustnitsa exposée à l'académie russe des beaux-arts, en octobre 2020 vignette|300px|Signature de l'auteur sous le tableau Kapoustnitsa