L'eyalet du Yémen est une province (eyalet) de l'Empire ottoman qui a existé à deux reprises : après la conquête du sultanat mamelouk d'Égypte par Sélim en 1517, les Ottomans obtiennent la soumission nominale de la garnison mamelouke de Zabid et entreprennent une série d'expéditions navales dans la mer Rouge et l'océan Indien pour combattre l'expansion de l'empire maritime portugais, puis étendent leur domination vers l'intérieur du Yémen historique qu'ils érigent en province entre 1538 et 1636, avec pour capitale Sanaa. La prospérité du pays est alors liée à la production de café dont la consommation se répand dans le bassin méditerranéen. Les Ottomans en sont chassés par l'expansion de l'imamat zaïdite des Qasimides, d'obédience chiite. Au , en s'appuyant sur leurs vassaux les vice-rois alaouites d'Égypte, les Ottomans entreprennent une seconde conquête du Yémen et établissent en 1849 un nouvel eyalet qui, par réforme administrative, devient en 1872 le vilayet du Yémen : il reste sous la souveraineté ottomane jusqu'à la Première Guerre mondiale où il devient un État indépendant, le royaume mutawakkilite du Yémen. Contexte thumb|La mer Rouge et le golfe d'Aden, atlas de Lopo Homem-Reineis, 1519.

À l'époque où les royaumes chrétiens occidentaux se lancent dans les grandes découvertes, le monde musulman a déjà une longue tradition d'échanges intercontinentaux du Maghreb à l'Insulinde. Les Ottomans n'ont pas besoin de chercher de nouvelles routes transatlantiques pour accéder au commerce des épices de l'Asie du Sud. Jusqu'au début du , les Ottomans n'ont aucune connaissance directe de l'océan Indien qui se trouve hors de leur horizon politiqueGiancarlo Casale, The Ottoman Age of Exploration, Oxford University Press, 2010, . ; les inventaires de manuscrits ottomans ne montrent, avant 1500, pratiquement aucun exemplaire des géographes et voyageurs arabes ayant traité de l'Inde et des pays du SudGiancarlo Casale, The Ottoman Age of Exploration, Oxford University Press, 2010, .. Cette perspective change avec la conquête par Selim , en 1517, du sultanat mamelouk d'Égypte, alors la première puissance musulmane des mers du Sud : le sultan ottoman hérite du double statut de calife (titre contestéSelon Giancarlo Casale. Plusieurs auteurs font remarquer que le titre de « calife » n'est revendiqué par le sultan ottoman qu'à partir du en le faisant fictivement remonter à la succession des Abbassides d'Égypte. Voir Hayri Gökşin Özkoray, Casale Giancarlo, The Ottoman Age of Exploration, IFAO, BCAI 29 (2017) ) et de gardien des deux villes saintes, La Mecque et Médine, donc protecteur du pèlerinage de La Mecque et des intérêts de l'islam. Or, les Ottomans se trouvent confrontés à l'irruption dans l'océan Indien d'une nouvelle puissance maritime : l'empire colonial portugais. L'île de Socotora et la côte sud de l'Arabie sont explorés par les Portugais en 1503, les côtes de l'Inde à partir de 1505, le golfe Persique à partir de 1507. Les Portugais veulent établir des comptoirs permanents mais aussi détruire le réseau commercial musulman en Asie du Sud ; ils se considèrent comme des « croisés en lutte permanente contre l'Islam ». En 1509, ils remportent la bataille navale de Diu, au Gujarat, contre la flotte du sultanat mamelouk d’Égypte soutenue par un contingent ottomanA.H. de Oliveira Marques, Histoire du Portugal et de son empire colonial, Karthala, 1998, .. En 1513, ils tentent une première fois, sans succès, de s'emparer d'AdenJean-Baptiste Aquarone et Jean Filliozat, L'aventure portugaise dans les mers de l'Inde. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, , octobre 1953. .

Les Mamelouks n'exercent qu'une suzeraineté précaire sur le Yémen :

thumb|La flotte ottomane devant Aden, miniature ottomane, s. En 1514, peu avant la conquête ottomane, le sultan mamelouk Al-Achraf Qânsûh Al-Ghûrî envoie une ambassade pour demander la soumission du Yémen puis ordonne une expédition de conquête. La flotte mamelouke, commandée par , débarque à Kamaran et s'empare de la flotte d'AdenMichel Tuchscherer, « Chronologie du Yémen (1506-1635) », Chroniques yéménites, 8 | 2000.. En 1517, un corps expéditionnaire commandé par Husayn al-Kurdî, s'empare de Zabid et de Hodeida ; le dernier émir de la dynastie des Tahirides est tué par les MamelouksJoseph von Hammer-Purgstall, Histoire de l'Empire ottoman, depuis son origine jusqu'à nos jours, Volume 6, . .

Des Mamelouks aux Ottomans (1517-1538) L'irruption portugaise, dans une certaine mesure, facilite l'expansion ottomane en incitant les princes musulmans de l'océan Indien à se mettre sous la protection du sultan de Constantinople ; celui-ci dispose d'une force militaire capable de rivaliser avec celle des Européens, notamment des armes à feu et de l'artillerie supérieurs à ce dont disposent les États du Yémen et de l'ÉthiopieGiancarlo Casale, The Ottoman Age of Exploration, Oxford University Press, 2010, ..

En 1517, Selman Reis, passé du service des Mamelouks à celui des Ottomans, défend le port de Djeddah, voie d'accès à La Mecque, contre une tentative portugaiseGiancarlo Casale, The Ottoman Age of Exploration, Oxford University Press, 2010, .. En 1519, un nommé Iskander, élu chef de la petite troupe mamelouke après le départ de Husayn al-Kurdi, négocie avec Khaïr Beg, chef mamelouk devenu gouverneur de la province ottomane d'Égypte, et fait allégeance au sultan ottoman. Il meurt assassiné par un officier des janissaires ; les années suivantes sont marquées par le meurtre de plusieurs commandants mamelouks et des affrontements entre factions sans qu'une administration stable puisse se mettre en placeJoseph von Hammer-Purgstall, Histoire de l'Empire ottoman, depuis son origine jusqu'à nos jours, Volume 6, .. En 1525, Selman Reis adresse un rapport à la Sublime Porte et s'efforce de persuader le pouvoir ottoman de l'intérêt de conquérir le Yémen : depuis l'extinction de la dynastie tahiride, les hautes terres du Yémen apparaissent comme ; la seule force militaire organisée est le contingent de (fantassins irréguliers) et de Tcherkesses placé en garnison par les MamelouksNancy Um, in Eric Tagliacozzo (dir.), Asia Inside Out, Harvard University, 2015, .. En 1528, Selman Reis obtient la soumission de l'émir d'Aden qui accepte de frapper monnaie et dire la prière au nom du sultan ottoman, et de lui verser une partie de ses recettes douanières ; mais Selman Reis est assassiné la même année.

En 1530, l'émir d'Aden fait sa soumission aux Portugais et accepte de leur payer un tribut en échange de la liberté de navigation sur l'océan. En 1535, menacé par les Zaïdites, l'émir demande l'aide du sultan ottoman ; celui-ci, en 1538, lui accorde le titre de sandjakbey (gouverneur de district).

Premier eyalet (1538-1636) La conquête thumb|Le château Al-Qahira à Taez en 2004. En 1538, Hadim Suleiman Pacha, commandant de la flotte ottomane d'Égypte, au retour d'une contre le comptoir portugais de Diu, débarque à Aden et y fait reconnaître la souveraineté ottomane. L'occupation de la côte yéménite, avec celles des ports de Suakin au Soudan, de Massaoua en Érythrée et Djeddah au Hedjaz, fait de la mer Rouge un . Hadim Suleiman Pacha instaure une première organisation administrative avec deux sandjaks, l'un à Aden, l'autre dans le Tihama où réside le reste de la garnison mamelouke. Il fait exécuter les derniers descendants des émirs de Zabid. Après lui, en 1545, Moustafa est le premier gouverneur ottoman du Yémen à recevoir le titre de beylerbey ; il est surnommé « le scieur » pour son habitude de faire scier en deux les brigands et autres malfaiteurs. Ses successeurs interviennent dans les querelles de succession des imams zaïdites et en profitent pour s'emparer de Taez et SanaaJoseph von Hammer-Purgstall, Histoire de l'Empire ottoman, depuis son origine jusqu'à nos jours, Volume 6, .. En 1546, le gouverneur Üveys Pacha s'empare de Taez et de Dhofar mais meurt assassiné peu après. En 1547, un chef arabe d'Aden, Ali Sulaiman al Tawlaki, chasse la garnison turque et fait appel aux Portugais. Le capitaine portugais Payo de Noronha occupe brièvement la ville mais ne tarde pas à se retirerEric Macro, Yemen and the Western World, Since 1571, Praeger, 1968, .. Entre 1547 et 1553, Özdemir Pacha, successeur d'Üveys Pacha, achève la conquête de l'arrière-pays et, en 1549, transfère le siège de la province de Zabid à Sanaa.

thumb|La péninsule arabique, carte de Johannes Blaeu, 1673. L'eyalet ottoman, à sa plus grande extension, couvre à peu près le Yémen actuel à l'exception des régions orientales (Hadramaout)Gabor Agoston, Bruce Alan Masters, Encyclopedia of the Ottoman Empire, Facts on File, 2009, ..

L'arrière-pays est difficile à soumettre et continuellement en révolte : outre l'éloignement de la métropole et le relief montagneux, ses habitants appartiennent en majorité à une branche du chiisme, le zaïdisme, qui ne reconnaît pas l'autorité du sultan ottoman sunnite. Contrairement aux chiites duodécimains et septimains (ismaéliens) qui attendent le retour futur d'un « imam caché », les Zaïdites se réclament d'un imam vivant, pouvant jouer le rôle de chef politique et militaire : d'où une série de révoltes contre les OttomansJane Hathaway, Karl Barbir, The Arab Lands under Ottoman Rule: 1516-1800, Routledge, 2013, .. Une première révolte éclate en 1566, dirigée par l'imam al-Muttahhar ben Sharaf al-Din, imam de Thula : elle est réprimée en 1572 par Koca Sinan Pacha, gouverneur d'Égypte, à la tête d'une force de hommesNancy Um, in Eric Tagliacozzo (dir.), Asia Inside Out, Harvard University, 2015, ..

Koca Sinan Pacha, devenu grand vizir dans les années 1590, fera rédiger par le chroniqueur Rumuzi Mustafa un récit de cette campagne, le Tarih-i fet-i Yemen (« Histoire de la conquête du Yémen »), en 669 folios et 89 miniatures, ce qui en fait un des manuscrits les plus richement ornés de cette période : il est à la gloire du seul Koca Sinan et son lieutenant, Osman Pacha, n'apparaît que dans une seule illustration quand Koca Sinan vient à son secours ; d'autres images montrent Koca Sinan distribuant des récompenses aux soldats, donnant l'aumône aux pauvres à Médine et faisant réparer les dômes autour de la KaabaEmine Fetvaci, Picturing History at the Ottoman Court , Indiana University, 2013, ch. « Koca Sinan Pasha »..

Hasan Pacha, nommé gouverneur en 1580, achève la conquête du nord du pays. Il étend son autorité sur Saada et Najran et exile à Constantinople l'imam de Shaharah. Il renforce la fiscalité et généralise l'iltizam (affermage des impôts), ce qui déclenche une révolte populaire en 1596-1597 : les révoltés saccagent le mausolée d'un saint local et arrachent les caféiers. Hasan Pacha fait construire à Sanaa la mosquée al-Bakiriyya, achevée en 1597.

Le reflux thumb|Porte de la citadelle d'Amran en 1992. thumb|Le port de Mokha, gravure de Jacob van Meurs, 1679. En 1597, Qasim ben Muhammad prend le titre d'imam zaïdite au Jabal Qara, près de Saada, et lance une nouvelle révolte contre les Ottomans. Il rallie ses partisans au Jabal Ahnum et, en 1598, chasse la garnison ottomane d'Amran. À la fin de l'année, les Ottomans sont chassés du haut pays où ils ne tiennent plus que Sanaa et Saada ; en janvier 1599, Ali al-Jazairi Pacha, gouverneur du Habesh (Érythrée), débarque avec son armée pour réprimer la révolte. L'imam, qui a pris le titre d'al-Mansur (« Victorieux »), se retire une fois de plus au Jabal Ahnum mais Ali al-Jazairi Pacha est tué en août 1600. Les Ottomans gardent cependant le contrôle de la côte et les ports de Mokha, Aden, Hodeïda et leur rapportent des recettes fiscales importantes en 1599-1600.