La mort de Vanesa Campos est la mort d'une jeune femme, trans, travailleuse du sexe étrangère en situation irrégulière, abattue à l'âge de , au bois de Boulogne à Paris dans la nuit du 16 au , après s'être opposée courageusement à un groupe d'hommes armés d'un révolver volé à un policier.

Le crime intervient dans un contexte de détérioration des conditions d'exercice au bois de Boulogne, conséquence de la récente loi , qui, en pénalisant les clients, leur permet d'imposer leurs exigences de transaction plus facilement, ce qui contraint les prostituées à subir plus de risques vis-à-vis des violences masculines et des gangs mafieux.

Les suspects sont arrêtés entre et en France et en Allemagne. Neuf hommes sont jugés aux assises à partir du . Deux d’entre eux sont condamnés en première instance à vingt-deux ans de réclusion criminelle pour meurtre en bande organisée, les autres écopent de trois à six ans d’emprisonnement. Les peines sont nettement réduites en appel en , les deux principaux accusés écopant alors de et de réclusion criminelle. Un dixième accusé comparait devant le tribunal pour enfants.

Biographie de la victime

Vanesa Campos naît le à , un village du , au Nord du Pérou. Elle y grandit puis quitte la maison de ses parents qui ne comprenaient pas sa transidentité, et devient l'amie de Karen, qui lui apprend à se défendre. Elles rejoignent toutes les deux la capitale. En 2012, après que l'Argentine adopte une loi permettant un changement d'état civil sur simple déclaration, Karen et Vanesa Campos partent pour Buenos Aires. Mais en Argentine, la police est particulièrement cruelle envers les personnes trans. Vanesa déménage la première en Europe.

Elle s'installe à Paris en 2016, sans titre de séjour, avec l'objectif de gagner assez d'argent pour acheter une maison à sa mère veuve et isolée. Elle vit alors avec deux collègues dans un deux-pièces de la porte de Clignancourt, dans le de Paris. À partir de , elle se prostitue chaque nuit à proximité de la route du Pré Catelan dans le bois de Boulogne, dans une zone occupée par la petite communauté des trans d’Amérique latine, qui ne sont pas sous la coupe de proxénètes. Son salaire est dérisoire, mais elle arrive à envoyer un peu d'argent chaque mois à sa mère, son frère et ses deux sœurs.

Selon une colocataire, . Notifiée d'une obligation de quitter le territoire français, elle aurait pourtant pu être régularisée pour raisons de santé. Elle est sportive et engagée dans des associations, notamment Acceptess-T. Selon la directrice de cette association Giovanna Rincon, Vanesa Campos tient à aider les plus faibles, n'hésitant pas à monter dans des situations tendues au bois de Boulogne. Une amie la décrit comme . L'enquête montre qu'elle avait hébergé plusieurs mois l'un des hommes qui sera jugé pour son meurtre, alors qu'il se retrouvait à la rue.

Faits vignette|Plaque commémorative de la place du Griffon (Lyon). Le meurtre de Vanesa Campos s'inscrit dans un contexte de montée de la criminalité au bois de Boulogne. Un groupe organisé constitué d'hommes rackette les prostituées et leurs clients; pendant l'été 2018, leurs descentes sont quotidiennes. Vanesa Campos alerte la police à l'occasion d'une ronde, mais celle-ci, faute de preuve, ne réagit pas : . Des témoignages montrent en effet que les policiers raillent et humilient les prostituées trans et en situation irrégulière, plutôt que de les secourir. Les prostituées en situation irrégulière n'osent pas se plaindre au commissariat, de peur d'être expulsées.

Vanesa Campos met en place un signal de ralliement à utiliser en cas de danger et distribue des bombes lacrymogènes. Elle embauche un garde du corps nommé Takaré B., lui aussi en situation irrégulière, qui, le , arrive à faire fuir l'un des assaillants. Le , ce dernier fracture une voiture d'un policier sorti pour aller à la rencontre d’une prostituée et y vole un révolver . Le , vers , les hommes reviennent en nombre et attaquent le garde du corps. Vanesa Campos se retrouve seule face à eux et appelle à l'aide en criant . L'un des hommes lui tire dans la poitrine, puis tire plusieurs coups en l'air. Ils s'acharnent sur elle armés de couteaux à lame rétractable (dits « cutters »), de couteaux, de bâtons et d'une arme de poing, avant de prendre la fuite en voiture. À 23h30, les collègues de Vanesa Campos la retrouvent allongée dans une mare de sang. Les pompiers, arrivés sur place plus tard, ne parviennent pas à la réanimer.

Son corps a été rapatrié à Cayaltí. Bien que son état civil n’ait pas été modifié, à la demande de sa mère, c’est bien le prénom Vanesa qui est mentionné sur sa tombe. Un petit mémorial lui rend hommage au bois de Boulogne.

Réactions vignette|Vanesa Campos à Paris. Le lendemain du meurtre, l'indifférence est quasi générale.. La presse mégenre la victime en évoquant de sources policières le meurtre d', une façon de , selon Komitid.. En comparant les réactions aux meurtres de Vanessa Campos et d’autres femmes trans (notamment Mylène en 2005 à Marseille et Mylène en 2013 à Limoges), Karine Espinera note en 2020 que le mégenrage, la révélation du morinom et l’étalage de détails sordides sont les ingrédients classiques d’une analyse en termes de faits divers et du des personnes trans assassinées. Une source policière déclare même au Parisien que Vanessa Campos a de s'interposer pour défendre son client. Dans un communiqué, le STRASS et Acceptess-T déclarent:

Le porte parole du STRASS Thierry Schaffauser ajoute que .

Une cérémonie intime est organisée une semaine après le meurtre, le jeudi , sur les lieux du drame et un hommage associatif le jour suivant, qui attire enfin l'attention de la presse : le , quelques centaines de personnes proches de la victime (300 selon Le Monde.) participent à une marche blanche allant de la porte Dauphine à Paris au lieu du meurtre, en sa mémoire. Elles demandent justice pour toutes les victimes d’agressions. et dénoncent le des médias.. Aux cris de et , les associations présentes demandent l’abrogation des lois de répression et de criminalisation de la prostitution de 2003 et de 2016, responsables de l'augmentation de la violence dans les lieux de prostitution.. D'autres rassemblements ont lieu en France le même jour, à Lille et à Lyon.

L'absence de réaction au sein du gouvernement est également dénoncée. Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, et porteuse de la loi contre les violences sexuelles et sexistes, est interpelée le par le député Raphaël Gérard (LREM). Elle ne réagit qu'une semaine plus tard pour adresser , déclarant que .

L'hebdomadaire français Paris Match publie début septembre la photo du cadavre dénudé de Vanesa Campos ; en réaction, Acceptess-T finance un billet d'avion pour faire venir sa sœur à Paris, met son avocat Antoine Landon à sa disposition et se porte partie civile à ses côtés. Ils obtiennent que le magazine soit condamné à payer de dommages et intérêts à la sœur de la victime...

Le , la mobilisation se poursuit avec une nouvelle marche organisée à Paris, la presse étrangère commence à relayer l'affaire, annonçant l'arrestation de suspects.

Une cinquantaine de personnes participent à un rassemblent un an après le meurtre, en 2019. Une amie de Vanesa Campos déclare et la co-présidente d'Acceptess-T promet : .

Cet assassinat a été décrit comme un , parce que visant .

Suites judiciaires

Enquête Grâce aux témoignages des collègues et amies de Vanesa Campos, et à l'exploitation de vidéos de surveillance de la RATP, la police identifie les assaillants. Lundi , cinq personnes âgées de 16 à sont mises en examen et placées en détention provisoire pour et .. Un témoin anonyme dénonce le chef de bande aux enquêteurs, qui le placent sur écoute ; cet homme de est arrêté à son domicile et rejoint en prison cinq autres suspects. Neuf des dix suspects sont interpelés en un mois. Ce sont des hommes entre 16 et . Au moins deux d'entre eux sont mineurs isolés et auraient dû être pris en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment des faits, plutôt que livrés à eux-mêmes. Mahmoud Kadri, désigné par les suspects comme étant le tireur, est identifié fin 2018 en Allemagne grâce à trois mois de traque et un mandat d'amener européen. Il y est interpellé en avant d'être extradé vers la France.. En , l'arme du crime est retrouvée dans le bois.

Dans son réquisitoire définitif du , le parquet de Paris explique que les accusés ont organisé . Selon la décision du juge d’instruction chargé du dossier, Mahmoud Kadri né en 1997 en Égypte, Ali A., , et Karim Ibrahim, , maintenus en détention provisoire, sont accusés d’avoir utilisé respectivement une arme à feu, un couteau et une matraque contre Vanesa Campos.

Procès en première instance Trois des neuf hommes sont jugés devant la cour d'assises de Paris à partir du mardi , pour . Ils encourent la perpétuité. Cinq autres sont jugés lors du même procès pour . Un dernier accusé est jugé uniquement pour le vol du pistolet du policier.

La mère et la sœur de Vanesa Campos assistent au procès, qui est dès son premier jour émaillé de nombreux incidents, notamment des insultes proférées par les prévenus en direction des parties civiles et d'autres prévenus. Les parcours de vie des prévenus, mineurs isolés étrangers devenus majeurs sans papiers en France, sont marqués par la migration (via la Libye et l’Italie), l'extrême pauvreté, la violence et la délinquance.

Les versions de ce qui s'est passé le soir du meurtre sont plus nombreuses que les accusés, certains d'entre eux ayant fait évoluer leur version au cours de l'instruction et même au cours de l’audience. Mahmoud Kadri est désigné par l’ensemble de ses coaccusés comme celui ayant tiré, mais il se défend en affirmant être le bouc émissaire du groupe et accuse Karim Ibrahim, considéré par des témoins comme le meneur de la bande et dont l'ADN a été retrouvé sur une matraque sur la scène de crime. Celui-ci affirme qu'il s'agissait d'une démonstration de force pour effrayer le garde du corps et pas d'une expédition punitive, mais des témoins l'auraient entendu dire la veille du crime: « demain, elles vont voir ». Mahmoud Kadri et Karim Ibrahim se sont tous deux dits de la mort de Vanesa Campos.

L'avocat général requiert vingt ans de prison contre Mahmoud Kadri pour « meurtre en bande organisée », quinze ans contre Karim Ibrahim pour « complicité de meurtre » et « vol aggravé », et cinq ans d’emprisonnement contre le reste des accusés. Le , Mahmoud Kadri et Karim Ibrahim sont condamnés à vingt-deux années de réclusion criminelle, Aymen Dib et Karim Aboubeisha, à six ans d’emprisonnement, et les autres accusés écopent de peines allant de trois à cinq ans d’emprisonnement. Ils font appel.

Le jeune homme qui a participé à l'expédition, âgé de au moment des faits, devait comparaître devant le tribunal pour enfants. Rami M., l’un des trois accusés comparaissant libres sous contrôle judiciaire, ne s’est pas présenté à l’audience et fait l'objet d'un mandat d’arrêt, il devait être jugé ultérieurement.

Appel Mahmoud Kadri, , et Karim Ibrahim, , qui s'étaient renvoyés la responsabilité du tir mortel pendant le premier procès en , et trois autres hommes condamnés en première instance pour association de malfaiteurs et pour le vol de l’arme du crime sont jugés en appel en . Mahmoud Kadri, que ses co-accusés désignent comme auteur du tir, dément à nouveau fermement et accuse Karim Ibrahim. Les peines sont nettement réduites : et ferme de réclusion pour les deux principaux accusés ; l'un des trois autres accusés d'association de malfaiteurs et du vol de l'arme du crime est acquitté, les deux derniers écopent de trois ans d'emprisonnement dont un avec sursis et de cinq ans dont deux avec sursis.

Répercussions dans le débat sur la pénalisation de la prostitution