L'hirudothérapie est une médecine fondée sur l'utilisation de sangsues. Elle est pratiquée depuis plus de deux millénaires (la première mention clairement documentée de sangsues médicinales utilisées à des fins thérapeutiques provient d'un tombeau égyptien daté d'environ 1500 avant notre èreMunshi Y, Ara I, Rafique H, Ahmad Z. Pak (2008), Leeching in the history--a review. J Biol Sci. 2008 Jul 1; 11(13):1650-3. O'Dempsey T (2012) Leeches--the good, the bad and the wiggly. ; Paediatr Int Child Health. 2012 Nov;32 Suppl 2:S16-20. doi: 10.1179/2046904712Z.00000000074. (résumé)). De nos jours, on utilise cette méthode en médecine conventionnelle essentiellement pour la chirurgie esthétique, dont les bénéfices pour certaines opérations ont été prouvés, tandis qu'un certain nombre de thérapeutes non conventionnels proposent son usage pour plusieurs affections sans que cela soit nécessairement étayé par des essais cliniquesSimon Singh, Edzard Ernst, Médecines douces : info ou intox ?, Cassini, 2014, 408 ..
Le principe thérapeutique est de profiter de la capacité de certaines sangsues à – de manière presque indolore – prélever du sang humain tout en injectant un anticoagulant (hirudineFenton J.W, Villanueva G.B, Ofosu F.A & Maraganore J.M (1991) Thrombin inhibition by hirudin: How hirudin inhibits thrombin. Haemostasis 21: 27-31) et un anesthésique naturel (https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/10833259 résumé]) et bien tolérés par l'organisme humain. La sangsue a un effet immédiat et local, comparable à celui d'une petite saignée, mais avec moins de douleur et avec le bénéfice supplémentaire d'une liquéfaction du sang (qui améliore le retour veineux avec pour inconvénient cependant d'aussi causer un saignement abondant de la plaie durant environ 6 à 12 heures).
Plusieurs espèces de sangsues sont capturées pour cet usage depuis l'Antiquité. Si la plupart des espèces utilisés sont du genre Hirudo, d'autres espèces et genres peuvent être utilisées, et l'ont été (dont en Europe en raison d'un manque de sangsues de cette espèce quand elle a été surexploitée pour cet usage qui a causé une pénurie de sangsue en Europe aux dans certains pays européens). Elles le sont dans leur environnement naturel ; dans les étangs, cours d'eau lents, mares ou bassins où elles vivent. Au et surtout au , elles étaient aussi élevées dans des étangs et bassins spécialisés (parfois de manière semi-industrielle), avant d'être vendues, puis conservées vivantes par les apothicaires, hôpitaux, médecins en attendant d'être utilisées.
Histoire
Plusieurs civilisations ont utilisé les sangsues pour un usage médicalDr.Dominique Kaehler Schweizer, "La thérapie par les sangsues" 2008, éditions Jouvence (Arabie, Chine, Inde, Égypte et Occident). L'utilisation médicale des sangsues remonte au moins à l'Antiquité égyptienne et s'est poursuivie durant l'antiquité grecque et romaine (Un vers de l'art poétique d'Horace fait allusion à la faculté qu'ont les sangsues d'absorber le sang: Non missura cutem nisi plena cruoris hirudo). 100 ans , Thémison de Laodicée en parle ; un siècle plus tard, Pline l'Ancien les recommande contre le gonflement des hémorrhoïdes. En 360 Oribase les prescrit contre l'inflammation des yeux alors que Paul d'Égine, dit parfois Paul Éginète, les utilise contre les fièvres inflammatoires. Puis en 445 Aétius les juge efficace contre la manie. Au cours des âges on les voit ainsi utilisées pour soigner les laryngites aigües, les néphrites, des névralgies, l'épistaxis, des ophthalmies, des gastrites aigües, la scarlatine, l'appendicite, les AVC (congestions cérébrales), etc.
Dans son Canon (publié vers 1020), Avicenne considérait que l'application de sangsues était plus utile que l'utilisation de ventouses pour "retirer le sang des parties du corps les plus profondes". Il a également proposé l'utilisation de sangsues pour le traitement de maladies de la peau.
L'utilisation de sangsues est devenue une méthode thérapeutique populaire au Moyen Âge en raison de l'influence du Canon.
Une utilisation plus moderne en médecine a été proposée au par ʿAbd al-Latîf al-Baghdâdî qui a écrit que les sangsues pouvaient aussi être utilisées pour le nettoyage des tissus après une intervention chirurgicale. Il recommandait toutefois de bien nettoyer les sangsues avant et après les avoir utilisées.
Au Alexander Benedictus les utilise contre les étourdissements. En 1665 Jérôme Nigrisoli en fait un usage gynécologique interne qu'il décrit dans un mémoire sur l'application des sangsues à la partie interne de l'utérus.
Au , elles sont remises à l'honneur pour traiter les phlébites et les hémorroïdesSangsues médicinales ; historique Ricarimpex. Durant la Révolution française, avec le manque de chirurgiens, elles sont très utilisées pour réaliser les saignées.
Trois auteurs d'un traité de chirurgie Maximilian Joseph von Chelius, J.-B. Pigné-Dupuytren & J.-B. Baillière & fils (1836) [Traité de chirurgie], Volume 2 - 554 pages de 1836 recommandent pour les appliquer de les saisir . Selon ces auteurs .
Au , François Broussais (1772-1838) auteur de la « Théorie des sangsues » affirme également qu'elles sont plus efficaces que les saignées.
De 1815 à 1855, l’engouement des médecins et du public pour les sangsues est tel qu’il déclenche une surexploitation de la ressource qui se traduit par une forte hausse des prix (une centaine de sangsues valaient 60 cents au début du et 200 francs seulement vingt ans plus tard) Renner, C. (2002). La boule à riz d'étain devenue boule à sangsues. Revue d'histoire de la pharmacie, 90(336), 666-669.. On les utilise sur tout le corps hormis le centre du visage, les seins et la verge, Broussais recommande d’utiliser jusqu’à une centaine de sangsues adultes par séance.
Parmi les promoteurs de la sangsue figure le Dr Élie Ebrard, auteur d'un Mémoire sur les Sangsues (ayant reçu une médaille de 500 francs de la Société d'encouragement de Paris en 1860) et auteur d'une monographie de 1857 où il précise (après avoir visité plusieurs élevages dans l'Ainélevage des ) ce qu'il a appris des mœurs des sangsues, sur leurs modes de nutrition et de reproduction (formation des œufs ou cocons), sur leur croissance, leurs ennemis, leurs maladies en les observant et par le moyen de l'expérimentation, afin d'en notamment faciliter l'élevage en France Ebrard, E. (1857) Nouvelle monographie des sangsues médicinales : description, classification, nutrition (avec 12 planches et 104 figures, dont 90 colorées par le procédé de la )... Ed : JB Baillière & fils (559 pages en version pdf).. Face à la raréfaction des sangsues, il préconise d'encore développer leur élevage, et de les utiliser plusieurs fois..
Dès la fin du , les hygiénistes combattent ce traitement. En 1938, elles ne sont plus citées par le Codex français et quittent alors les officines de pharmacie françaises (de même pour les pays riverains). Elles sont cependant encore parfois utilisées par certains médecins. Encore recommandées par un article médical de 1949 , elles disparaissent ensuite rapidement de la panoplie des moyens thérapeutiques européens, même si encore citées par le Dictionnaire Vidal de 1960 (avec une page complète d'indications thérapeutiques des sangsues médicinales commercialisées par les établissements R.D.B situés à Audenge en Gironde). Il faut attendre 1972 pour que la sécurité sociale arrête officiellement de rembourser leur usage.
Pourtant, au même moment, elles sont remises à l'honneur en France, en chirurgie plastique et réparatrice par le Pr Jacques Baudet (né le ). C'est le seul moyen de sauver un greffon cutané en train de mourir à cause d'une stase veineuse (On peut les utiliser pour drainer des zones où le retour veineux s'effectue mal, du fait de leur "appétit" pour le sang désaturé en oxygène). Pour répondre à ces besoins, en France, il n'existe qu'un unique établissement d'élevage (RICARIMPEX), qui poursuit l'hirudiniculture (en Gironde).
Au , des études laissent penser qu'elles pourraient soulager l'arthrite et d'autres maladies. La Food and Drug Administration des États-Unis (FDA) a réautorisé la vente et l'utilisation des sangsues aux États-Unis, mais en limitant leur utilisation à la microchirurgie et aux chirurgies plastiques. Elles sont encore utilisées par la médecine contemporaine pour certains traitements post-chirurgicaux .
Exemple de dessins et caricatures concernant la pratique de l'hirudothérapie (parfois dénoncée comme excessive) aux s
Espèces utilisées
Au moins quatre espèces (et leurs variants et/ou sous-espèces, selon les auteurs et époques) ont été privilégiées en Europe pour leur facilité de conservation et pour leur relative docilité (elles survivent un an avec un seul repas de sang et ne s'attaquent pas entre elles) : Hirudo medicinalis (= Hirudo officinalis Savigny 1822), ou « sangsue médicinale européenne » Fiche ; Sangsue médicinale (Hirudo medicinalis, Linnaeus, 1758) ; Hirudo verbana Carena, 1820 ou « sangsue médicinale méditerranéenne », souvent élevée à la place de Hirudo officinalisrevue La Recherche, , juin 2007, page 98 ; Hirudo orientalis ou « sangsue médicinale caucasienne » (en réalité transcaucasienne) considérée depuis 2005 comme une espèce à part entière et antérieurement considérée comme une variante orientale d’Hirudo medicinalis Utevsky S.Y & Trontelj P, « Hirudo » 2005;98:61–66. et parfois aussi dénommée sangsue de Perse ou sangsue géorgienne (selon un spécialiste russe des sangsues E.I Lukin en 1976 Lukin E.I. Piyavki , . Nauka, , 1976. ) ; Hirudo troctina Johnson, 1816 ou « sangsue médicinale nord-africaine » autrefois dénommée « dragons » ou « sangues-dragons » par les marchands de sangsues médicinales.
Ces quatre espèces forment un complexe taxonomique<ref name=KutscheraComplex2012> Kutschera U, « Hirudo medicinalis » 2012;99(5):433-434.</ref> (elles peuvent s'hybrider en laboratoire si deux individus matures d'espèces proches sont artificiellement réunis, ce que des naturalistes avaient déjà expérimenté au et qui a pu perturber les taxonomistes, mais ces accouplements donnent souvent issue à une génération à faible taux de survie, et on n'a toujours aucune preuve d'hybridations effectives dans la nature soulignaient en 2009 Petrauskiene Petrauskiene « » Invert Biol. 2009;128:324–331. De plus, des analyses phylogénétiques récentes montrent qu'on peut les considérer comme de vraies espèces Trontelj P, Utevsky SY « (genus Hirudo) » Mol Phylogenet Evol. 2005;34:616-624. Trontelj P, Sotler M, Verovnik R, « » Parasitol Res. 2004;94:118 – 124 Trontelj P, Utevsky SY « (Oligochaeta, Hirudinida, Hirudo) » Hirudo. Parasitol Res. 2005;98:61–66. .
Des analyses génétiques ou biomoléculaires montrent que la plupart des sangsues commercialement distribuées sous le nom de sangsue médicinale européenne (Hirudo medicinalis) n'en sont en réalité pasSiddall, M. E., Trontelj, P., Utevsky, S. Y., Nkamany, M., & Macdonald, K. S. (2007). Diverse molecular data demonstrate that commercially available medicinal leeches are not Hirudo medicinalis. Proceedings of the Royal Society of London B: Biological Sciences, 274(1617), 1481-1487.
Au Mexique c'est une espèce appartenant à un autre genre (Hirudinaria manillensis ou sangsue de Manille) qui est utilisée comme sangsue médicinaleHirudinaria manillensis - Asian buffalo leech - Hirudinaria manillensis (Lesson, 1842) et en Amérique du Nord c'est encore une autre espèce : Macrobdella decora. Et en Asie (aussi trouvée dans les Caraïbes) Hirudinaria mallinensis Lesson 1878 présente aussi un intérêt économique et médicinal Elliott JM & Kutschera U, « » 2011;4:21 – 41.
Principes d'utilisation Une sangsue adulte qui a jeûné au moins 4 mois (elles peuvent survivre plus de 2 ans après un seul repas) mord très bien ; elle peut alors absorber jusqu’à 10 fois son propre poids de sang en un seul repas, 5-15 ml de sang. En 20 à 60 minutes, elle se gave de sang et se détache d'elle-même après avoir absorbé 10 à 15 ml de sang.