Scènes ouvertes de la drogue en Suisse désigne le phénomène de consommation à ciel ouvert et dans l'espace public de produits stupéfiants au cours des années 1980. Les scènes ouvertes de la drogue occupaient des places dans les grandes villes suisses, principalement en Suisse alémanique comme à Zurich.
Histoire
Origine du phénomène des scènes ouvertes de la drogue au début des années 1980 Durant les années 1970, à la suite des États-Unis, les pays européens voient la consommation de drogue (notamment l'héroïne) augmenter fortement chez les jeunes. La Suisse n'est pas épargnée par le phénomène et les différentes autorités fédérales et cantonales peinent à trouver des réponses cohérentes et adaptées. Face aux conséquences sanitaires et sociales de cette consommation, la drogue ayant des effets dévastateurs sur l'insertion sociale des toxicomanes et les poussant rapidement dans la précarité, les responsables politiques tentent de réagir.
Dans un premier temps, la politique qui s'instaure dans le pays est marquée par la lutte contre la toxicomanie et ses effets. L'approche des autorités est orientée sur la répression, aussi bien au niveau pénal que médico-social. L'objectif est d'inciter les toxicomanes au sevrage en entravant suffisamment leur possibilité de consommation ou en procédant à leur emprisonnement. Les mesures sécuritaires sont donc adaptées au cours des années 1970. Les politiques d'encadrement des produits stupéfiants se font plus répressives. Les lois civiles et pénales évoluent et la vente (deal) et la consommation deviennent des infractions pénales punies plus sévèrement à partir de 1975.
En parallèle, la doctrine médico-sociale prônée par les autorités vise à créer le sevrage puis l'abstinence des toxicomanes. Les cures de sevrage et les mesures encourageant l'abstinence sont donc mises au centre du dispositif. Toutefois, ces méthodes présentent rapidement leurs limites. Le nombre d'héroïnomanes suivant ces cures reste en effet relativement faible. De plus, le sevrage présente des difficultés importantes qui nuisent à sa pleine efficacité. En réaction, les autorités cantonales décident de renforcer leurs mesures répressives. Par exemple, la vente de seringues sur ordonnance est instaurée dans certains cantons dans le but de limiter la consommation de drogue.
L'arrivée des cures reposant sur l'utilisation d'un produit de substitution, la méthadone, est accueillie avec espoir par certains spécialistes helvétiques tandis que d'autres se montrent plus réservés voire critiques. Sur le plan social et familial, l'accompagnement des toxicomanes se révèle également délicat : les parents sont souvent confrontés au dilemme entre l'intransigeance avec les risques sanitaires qu'elle implique et la tolérance avec le sentiment de complicité et d'engrenage qui l'accompagne.
En parallèle des questionnements et des débats, le constat est clair à la fin des années 1970 : la majorité des toxicomanes suivis rechutent et les statistiques liées à la consommation de drogue (nombre de consommateurs, nombre de décès par overdose) augmentent. Au début des années 1980, les milieux toxicodépendants représentent une partie de la population de plus en plus visible dans les grandes villes suisses, notamment alémaniques. Le marché des stupéfiants commencent à se développer sur l'espace public de villes comme Zurich (ex : Bellevue) ou Berne (la Reitschule)... Les polices cantonales interviennent régulièrement pour chasser les jeunes drogués et limiter les nuisances pour le voisinage mais les groupes se reforment rapidement plus loin.
Devant l'augmentation des problèmes sanitaires et sociaux engendrés par cette consommation sur l'espace public, certaines autorités tentent de mettre en place des structures d'accueil. Toutefois, lorsque celles-ci existent, leur fonctionnement s'avère généralement peu pérenne. Par exemple, le centre autonome de Zurich doit fermer ses portes en 1982..
Livrés à eux-mêmes et en situation de précarité, les toxicomanes investissent les rues des grandes agglomérations suisses au début des années 1980. Initialement lieux d'achat des produits stupéfiants (héroïne dès les années 1980 puis cocaïne à partir de la fin des années 1980), les espaces publics deviennent progressivement des lieux de consommation (injection et inhalation) puis des lieux de vie. Dans un premier temps, les autorités tolèrent la constitution de ces scènes ouvertes. Si des problèmes sanitaires et sécuritaires apparaissent rapidement, les autorités estiment que le regroupement des toxicomanes sur un lieu unique facilite le suivi et la mise en place de mesures d'accompagnement.
Évolution durant les années 1980 : dégradation de la situation des scènes ouvertes La tolérance pour les scènes ouvertes marque le début des années 1980. Soucieuses d'encadrer le phénomène et ses conséquences (criminalité, conditions sanitaires), les autorités laissent se constituer des scènes ouvertes dans certains parcs ou espaces publics. À Zurich, le parc Platzspitz devient ainsi le principal lieu de regroupement des toxicomanes à partir de 1987.
Toutefois, les problématiques sanitaires et sécuritaires y sont nombreuses et importantes. L'hygiène fait défaut dans les parcs et les seringues usagées sont jetées à même le sol. Sans soutien médical et en situation de précarité financière, les toxicomanes échangent leurs seringues, entraînant des contaminations par voie sanguine. Enfin, les décès par overdose sont également fréquents.
De leur côté, les riverains des parcs touchés manifestent leur mécontentement.
La fin des années 1980 voit donc une montée des tensions autour des scènes ouvertes de la drogue. La propagation du VIH, résultat de l'échange des seringues, accentue les problèmes sanitaires et sociaux.
Au niveau local, quelques associations tentent de mettre en place des mesures sanitaires et sociales au lieu de la politique répressive des autorités. Les villes de Bâle ou de Berne sont ainsi des pionnières dans cette approche avec la création de centres d'accueil pour les personnes toxicomanes. La première salle d'injection (fixerstübli) voit également le jour à Berne en 1986. Il s'agit d'un lieu médicalisé dont le but est de proposer aux toxicomanes un milieu sécurisé pour leurs injections.
Réponses politiques et sociales durant les années 1990
Évacuation En raison des différents troubles (salubrité, criminalité) pour la population résidente locale, les autorités décident d'évacuer les lieux. Les forces de l'ordre sont alors mobilisées pour vider et fermer les espaces, comme ce fut le cas à Platzspitz (Zurich) en . Toutefois, en l'absence de mesures d'accompagnement sociales et sanitaires, cette politique sécuritaire d'évacuation échoue. Ainsi, la scène ouverte de Platzspitz se reforme quelques kilomètres plus loin, au Letten.
Politique des quatre piliers Face aux premiers échecs des évacuations, les autorités suisses décident de mettre en place plusieurs actions à visées médico-sociales en parallèle à la politique répressives des fermetures. Le but est de replacer les personnes toxicomanes au centre de l'action politique en matière de lutte contre la toxicomanie.
Avant de s'institutionnaliser, plusieurs actions sont mises en place localement, principalement par des associations. Ainsi, le milieu associatif bâlois propose dès la fin des années 1980 la création d'un centre d'accueil et de repos pour les toxicomanes. De son côté, la ville de Berne expérimente une salle d'injection d'héroïne médicalisée. Au vu du succès rencontré par les salles d'injections d'héroïne, la prescription médicalisée de cette substance est légalisée en 1993. En plus de la sécurité sanitaire offerte par ces salles, ces mesures permettent également de donner un accès à des substances de meilleure qualité, tout en limitant les risques d'overdose et d'intoxication.
vignette|La politique des 4 piliers : prévention, thérapie, réduction des risques et répression.
Les années suivantes, une politique globale et cohérente est définie par les autorités politiques fédérales et cantonales. Cette politique dite des quatre piliers est instituée en 1998 après son acceptation par la population suisse en référendum populaire. Elle s'appuie sur quatre axes complémentaires :
la prévention, les thérapies, la réduction des risques, le contrôle et répression.
L'axe de prévention vise avant tout à informer les personnes, notamment les jeunes, qui ne se droguent pas. L'objectif est de diminuer la population de toxicomanes en Suisse. À l'opposé, le contrôle et la répression consistent en des actions sécuritaires classiques comme la lutte policière contre la vente de drogues ou l'évacuation des scènes ouvertes.
Les grandes nouveautés introduites par les autorités suisses résident dans les actions encadrant les thérapies ainsi que la réduction des risques. Les cantons mettent alors en place des politiques d'accompagnement médico-sociales des personnes droguées. La distribution de produits stupéfiants sous contrôle médical est une grande avancée en la matière. Des centres d'injection sont créés : ils permettent aux toxicomanes de recevoir une dose de drogue (généralement de l'héroïne) dans des conditions sécurisées (dose adaptée, produit de qualité, seringue propre). L'objectif de cette prise en charge ainsi de mettre fin à l'exclusion sociale engendrée par la toxicomanie et ses conséquences (maladies, etc.).
Les résultats obtenus par ce programme politique sont notables. Tout d'abord, les conditions sanitaires des personnes toxico-dépendantes s'améliorent nettement. Ainsi, le taux de mortalité lié aux stupéfiants (overdose) chute les années suivantes. De plus, les transmissions de maladies diminuent également fortement. Ensuite, la délinquance et la criminalité qui entourent le milieu toxicomane décroissent significativement. Avec le temps, les scènes ouvertes finissent par être toutes évacuées par les autorités sans que le phénomène ne se déplace dans un nouveau lieu urbain.
Au niveau de la population cible, la politique des quatre piliers est également bien accueillie. Les personnes toxicomanes estiment ainsi que les programmes mis en place les ont aidées voire leur ont sauvé la vie.
Persistance de mini-scènes ouvertes de la drogue Durant les années 1980, la crise des scènes ouvertes de la drogue affectent relativement peu les cantons romands en comparaison de leurs voisins alémaniques.
Tandis que les premiers justifient leur réussite par leurs choix de politiques plus fermes, les seconds expliquent que les scènes ouvertes alémaniques accueillent la plupart des toxicomanes romands. À la fermeture des scènes alémaniques au début des années 1990, les autorités romandes constatent une augmentation de la consommation de drogue dans leurs frontières cantonales et la création de mini-scènes ouvertes.
À la fin des années 2010, la ville de Coire (canton des Grisons) est aussi touchée par le phénomène. Une mini-scène ouverte se constitue et regroupe quotidiennement de 20 à 60 toxicomanes.
Au début des années 2020, les spécialistes constatent une détérioration de la situation dans plusieurs villes romandes et alémaniques. Lausanne, Genève, Coire, Zurich et Bâle concentrent les difficultés. Selon les experts, la forte disponibilité de la cocaïne, notamment sous la forme de crack, est responsable de cette évolution. Le rôle du port d'Anvers comme porte d'entrée de la drogue sur le territoire européen et suisse est également pointé.
Face au phénomène, les autorités sont contraintes d'adapter leur politique de prise en charge. Certaines municipalités tentent d'augmenter leur offre socio-médicale et sécuritaire, comme à Lausanne qui ouvre en 2023 un centre de consommation à la place de la Riponne et instaure une unité de police chargée de sécuriser la place. Tandis que d'autres doivent réduire l'accès aux aides et soins, comme la structure Quai 9 à Genève qui décide à l'été 2023 de refuser les consommateurs de crack dans ses locaux.