thumb|right| Saint Jérôme dans son étude. 1480. Chiesa di Ognissanti, Florence.
Le Chronicon (Chronique) ou Temporum liber (Le livre du temps) est une chronique universelle écrite par saint Jérôme vers 380, probablement à ConstantinopleAprès avoir été ordonné prêtre à Antioche en 378 ou 379, Jérôme se rendit à Constantinople pour poursuivre des études sur l’Écriture sainte sous la direction de Grégoire de Nazianze. Il devait y rester deux ans avant de se diriger vers Rome (382-385) où il devint le secrétaire du pape Damase . Premier essai de chronique (et non d’histoire) universelleEusèbe lui-même distinguait le genre « Chronica » qui était une liste chronologique des faits, du genre « Historia » qui donne un récit plus complet de chaque fait (Eusèbe, Préface de la Historia Ecclesiastica); à partir du paraitront des œuvres d’un « modus mixtus » où les auteurs s’attachent autant à la Chronique qu’à la narration (Chazan (2015) para 4)., la Chronique de Jérôme constitue la traduction en latin des Canons chronologiques, deuxième partie de la Chronique d’Eusèbe de Césarée qui va d’Abraham à 325 et que Jérôme continuera jusqu’en 379/380. Bien que sujet à critique, le Chronicon de Jérôme fut largement utilisé et fit naitre un engouement pour le genre dans l’historiographie médiévale Chazan (2015) « Résumé ».
L’œuvre
thumb|left|Traduction arménienne de la Chronicon d’Eusèbe qui servit de modèle à Jérôme.
Eusèbe, évêque de Césarée en Palestine (vers 265-339), avait rédigé une chronique universelle divisée en deux parties : une Chronographie à proprement parler et un Canon chronologique, simple liste d'événements allant de la naissance d'Abraham jusqu'en 325. La Chronique de saint Jérôme est la traduction latine de la deuxième partie de cette œuvre d’Eusèbe qu’il continua jusqu’en 378, date de la mort de l’empereur Valens aux mains des Goths, tout en y ajoutant lui-même certaines entrées, par exemple concernant la vie d’écrivains romainsPearse (2005) « Jerome and Eusebius»St. Jerome ( Hieronymus ): Chronological Tables -- for Olympiads 170 to 203 [= 100 B.C. - 36 A.D.]. La majeure partie du texte de la Chronique d’Eusèbe est maintenant perdue de même que la traduction latine établie par saint Jérôme. Toutefois il subsiste une traduction arménienne presque complète de sa Chronique.
Le but de l’œuvre est de narrer l’histoire des principaux royaumes depuis Abraham en la 43e année de Ninos, roi légendaire d’Assyrie et fondateur de la ville de Ninive (2016 av. J.-C.), jusqu’à la 16e année du consulat de Valens et Valentinien (325 ap. J.-C.)Chazan (2015) para 2.. La naissance d’Abraham doit être considérée comme un évènement symbolique, car c’est le moment où commence l’histoire du peuple hébreu et où l’histoire des peuples qui l’entourent devenait suffisamment précise pour pouvoir être comparée à celle des Hébreux Chazan (2015) para 7..
À l’instar d’Eusèbe, Jérôme en fera son point de départ dont il se servira pour calculer l’âge du monde. Comptant à rebours à partir de cette date, il calculera que 942 ans s’étaient écoulés de la naissance d’Abraham au Déluge, 2 252 ans entre le Déluge et Adam. Estimant qu’il devait s’être écoulés 2 044 ans entre Abraham et la quinzième année de Tibère (baptême du Christ), il en déduisait que 5 579 ans s’étaient écoulés entre Adam et le quatorzième consulat de Valens .
C’est le premier texte qui tente de dater précisément les différents évènements de l’histoire à partir des débuts du monde. À chaque évènement correspond la date de règne d’un roi. Reprenant la technique inventée par Eusèbe, la Chronique se présente visuellement sous forme de tableaux en colonnes. Chaque colonne correspond à un royaume. De nouvelles colonnes s’ajoutent lorsqu’un nouveau royaume apparait ou se terminent lorsque ce royaume disparait; on pourra ainsi avoir jusqu’à neuf colonnes. Lors de la naissance d’Abraham, ces colonnes s’étalent sur deux pages; à partir de la captivité de Babylone sur une seule page et, après la destruction de Jérusalem sous Titus, il ne reste qu’une seule colonne, celle des empereurs romains. Le nom du royaume est mentionné au haut de la colonne; dessous s’alignent les années de règne des rois du royaume; le centre de la page est réservé à une brève description de l’évènement en question On en trouvera des exemples traduits dans Pearse (2005) « Jerome, Chronicle » sous [en ligne] https://www.tertullian.org/fathers/jerome_chronicle_02_part1.htm. .
Cette disposition permet à l’auteur de mettre en parallèle l’histoire du peuple hébreux et des grands royaumes hégémoniques qui s’étaient succédé jusqu’à l’Empire romain et à la naissance du Christ : Assyriens, Mèdes, Perses, Alexandrins-Lagides Chazan (2015) para 12. Dans cette synthèse de l’histoire biblique et de l’historiographie païenne, l’auteur insère des éléments de la mythologie grecque basée sur l’œuvre d’écrivains de l’époque hellénistique tels Apollodore d'Athènes, Diodore de Sicile et EusebiusPearse (2005) "The Chronicle of St. Jerome". Dans l’Antiquité, chaque ville, chaque peuple avait son propre système de datation et il était pratiquement impossible d’établir des liens entre les évènements Pearse (2005) « The problems of Greek chronography ». Le système imaginé par Eusèbe et continué par Jérôme permettait de surmonter cette difficulté. Ainsi la deuxième année du roi Darius (520 av. J.-C.) correspond à la fin des travaux du deuxième temple de Jérusalem, ce qui permet de relier les évènements des listes perses et hébraïques; comme ce fut aussi l’année de la 65e olympiade, on pouvait établir le lien entre les listes perses, hébraïques et grecquesPearse (2005) « The Chronicle of Eusebius of Caesarea ».
Déroulement chronologique (grands titres)
(On ne trouvera ci-après que les titres des entrées principales)
D’Adam à la quatorzième année de Valens, soit 5 579 ans.
D’Abraham à la prise de Troie (26 rois assyriens), 835 ans * Ninos, fils de Bélus, qui régna 52 ans; Abraham, Zoroastre * Semiramis, 42 ans * Zameis, 38 ans; Alliance d’Abraham avec Dieu (1942 av. J.-C.) * Arius, 30 ans; naissance d’Isaac (1912 av. J.-C.) * Arianus, 40 ans * Xerxes Balneus, 30 ans; Inachus régna 50 ans (1856 av. J.-C.) * Armamitres, 38 ans * Belocus, 35 ans; naissance de Joseph (1765 av. J.-C.); inondation ogygienne (1757 av. J.-C.) * Balaeus, 52 ans; famine en Égypte (1727 av. J.-C.) * Altadas, 32 ans; Prométhée * Mamynthus, 30 ans * Magchaleus, 30 ans * Sphaerus, 20 ans; naissance de Moïse 91592 av. J.-C.) * Mamylus, 30 ans * Sparetus, 40 ans; Deucalion (fils de Prométhée) et le Déluge * Ascatades, 40 ans; Moïse au Mont Sinaï (1515 av. J.-C.) * Amynthes, 45 ans; naissance de Minos (lien), Rhadamanthe (lien), Sarpédon (lien) (1445 av. J.-C.) * Belochus, 25 ans * Bellepares, 30 ans, Persée * Lamprides, 32 ans, Tros (1365 av. J.-C.) * Sosares, 20 ans, Pégase * Lampares, 30 ans; Europe fille d'Agénor, Temple d’Éleusis * Pannias, 45 ans; Milet, Argonautes, Œdipe, Gédéon * Sosarmus, 19 ans; Hercule, Priam, Thésée, guerre des Sept Chefs contre Thèbes * Mithraeus, 27 ans; Jeux olympiques (1212 av. J.-C.) * Tautanes, 32 ans; Guerre de Troie(1191-1182 av. J.-C.)
De la prise de Troie jusqu’à la première Olympiade, 406 ans * De Ninus à Sardanapale, 36 rois assyriens (1240 ans) * De la première Olympiade à la quatorzième année de Valens (1155 ans) * Première Olympiade (776 av. J.-C.) * 65e Olympiade, Darius (520 av. J.-C.) * 181e Olympiade, Jules César (44 av. J.-C.) [voir cette entrée au complet ci-après] * 202e Olympiade, prédication de Jésus-Christ * 289e Olympiade : les Goths sont défaits par les Huns (377 ap. J.-C.)
Déroulement chronologique (181e Olympiade)
On trouvera ci-après les évènements insérés sous le titre 181e Olympiade = 56/53 av. J.-C.
Note : Les nombres entre crochets [ ] correspondent au nombre d’années depuis Abraham.
181.1 César traverse le Rhin et défait les Germains. 181.2 [pas dans la trad. arménienne] Le consul Crassus est fait prisonnier avec son fils Publius à Carrhae. [ligne deux; pas dans la trad. arménienne] Ventidus fut le premier général romain défait par les Parthes. 181.3 [pas dans la trad. arménienne] Curio, orateur d’envergure très populaire passa sa jeunesse à Rome. Il devait par la suite perdre une armée en Afrique et, rongé par la honte, préféra la mort à la fuite. 181.4 [pas dans la trad. arménienne] Vergilius commença à porter la toge et déménagea à Mediolanum; peu après il quitta cette ville pour Rome.
Les successeurs
thumb|right|Eusèbe de Césarée dont le Chronicon fut traduit et continué par saint Jérôme.
L’un des buts d’Eusèbe dans sa Chronique était de mettre fin aux éternelles spéculations sur la fin du monde, très populaires à son époque. Les auteurs qui suivront Jérôme ne s’intéressant plus à cette question centreront principalement leur attention sur la date de la création du monde et l’arrivée d’Adam sur terre. Suivant Eusèbe, Jérôme en se basant sur les données de la Septante, comptait 5 579 ans entre Adam et le quatorzième consulat de Valens. Les calculs initiaux d’Eusèbe avaient été validés par saint Augustin dans le livre XV de la Cité de Dieu Chazan (2015) para 8) et un décret du pape Gélase avait rangé la Chronique d’Eusèbe parmi les ouvrages reçus par l’ÉgliseChazan (2015) para 16.
Deux éléments distingueront la Chronique des œuvres subséquentes. D’une part si la majorité des auteurs comme Prosper d'Aquitaine (vers 390 – vers 463) et Isidore de Séville (vers 565 – 636) suivront la tradition et débuteront leur chronologie à partir de la création du monde, une minorité la feront débuter avec l’Incarnation du Christ comme Réginon de Prüm (908), Hermann de Reichenau (1054), Hugues de Flavigny (1102). Les chroniques universelles des – reviendront à la création du monde comme point de départ. Par ailleurs si Eusèbe et Jérôme utilisaient pour leur datation les dates de la Septante tout en étant conscients que celles-ci différaient des « manuscrits hébreux »Chazan (2015) para 7, d’autres comme Bède le Vénérable (vers 673 – 735) dans sa , se serviront plutôt des dates de la Vulgate (« secundam hebraicam veritatem ») tout en mentionnant également celles d’Eusèbe. Ainsi, il date l’Incarnation du Christ de 3952, tout en rappelant la date de 5228 (Eusèbe); dans sa Chronica minora, il donne 3952 pour l’Incarnation et 5199 Chazan (2015) para 9. Les auteurs subséquents se refuseront à trancher, utilisant les deux systèmes de datation. Au , Raoul de Diceto affirma que les deux systèmes devaient être traités « avec une égale dévotion, une égale confiance » Chazan (2015) para 10..
Autre élément important repris par la suite : la datation à partir des Olympiades Voir Pearse (2005) « The problems of Greek chronography ». Presque toutes les chroniques universelles mentionnent que le Christ naquit en la troisième année de la 193e OlympiadeEn réalité, la 194e Olympiade dans la Chronique de Jérôme (Chronik des Hieronymus, ).. À côté de cette datation, on retrouve à partir de Jules César un système de datation utilisant les années de règne des empereurs. À l’époque carolingienne s’y ajoutera un système en fonction de l’Incarnation du Christ (avant/après Jésus-Christ) lequel s’imposera au , mais sans éliminer la datation impériale Chazan (2015) para 12 et 21.
Valeur historique et autorité