L'aniconisme est l'absence de représentations matérielles du monde naturel et surnaturel dans différentes cultures, en particulier certaines religions monothéistes. Cette absence de représentations figuratives peut concerner les déités, les personnages saints, les humains ou certaines parties de leur corps, tous les êtres vivants, et jusqu'à tout ce qui possède une existence. Le phénomène est en général codifié par les traditions religieuses et devient en tant que tel une prohibition, forme de censure religieuse spécialisée dans les représentations. L'aniconisme peut être source d'une ambiance « iconophobe ». Lorsqu'il est activement imposé et aboutit à la suppression de représentations, l'aniconisme devient « iconoclasme ». Le mot lui-même provient du grec eikon, signifiant « représentation », « ressemblance » ou « image ».

Aspects généraux

Dans les religions monothéistes, l'aniconisme est basé sur des considérations théologiques et des contextes historiques. Il est conçu comme un corollaire du statut de Dieu comme détenteur du pouvoir absolu et le besoin de le défendre face à des compétiteurs externes et internes : les idoles païennes et les humains critiques. Dans le groupe des religions abrahamiques, l’idolâtrie est une menace à l'unicité, et une façon de la combattre choisie par les prophètes et les missionnaires, fut la prohibition des représentations. Cette interprétation tire son origine du troisième commandement présent dans la Bible : (Exode 20, 4 et 5)

Des chercheurs contemporains ont réuni, pour leurs domaines particuliers d'étude, des matériaux montrant que dans le cas de nombreuses cultures leur prétendu aniconisme est une construction intellectuelle, promouvant des intérêts et contextes historiques spécifiques, plutôt qu'un fait de la réalité tangible (Huntington pour le Bouddhisme, Clément pour l'Islam et Bland pour le Judaïsme — voir les références plus bas).

Cultures diverses Dans la Grèce antique, les xoana, statues en bois représentant une divinité et populaires durant les siècles obscurs et l'époque archaïque, étaient parfois aniconiques.

Selon Tacite les Germains se gardaient de produire des images de leurs idoles :

Judaïsme vignette|Intérieur de l'ancienne synagogue espagnole ( reconstruite en 1868) de Prague où ne figure aucune représentation de Dieu C'est principalement sur le deuxième Commandement du Pentateuque que s'appuie le judaïsme pour s'interdire toute représentation ou image de culte : Exode 20:3 - « Tu ne te feras point d'idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre »Traduction du Rabbinat par Jacques Kohn sur Sefarim FSJU. Lire en ligne.A différentes reprises, la Bible hébraïque rappelle que Dieu n'a pas de forme. Aussi, aucune représentation ne peut rendre l'essence de Dieu et ce serait réduction, injure et idolâtrie de s'y abaisser :Exode 33:20 - « Tu ne saurais voir ma face ; car nul homme ne peut me voir et vivre »

Lévitique 26:1 - « Ne vous faites point de faux dieux; n'érigez point, chez vous, image ni monument, et ne mettez point de pierre symbolique dans votre pays pour vous y prosterner »

Deutéronome 4:16 - « ...craignez de vous pervertir en vous fabriquant des idoles, représentation ou symbole de quoi que ce soit : image d'un individu mâle ou femelle »

Deutéronome 4:23 - « Prenez garde d'oublier l'alliance que l'Éternel, votre Dieu, a contractée avec vous, de vous faire une idole, une image quelconque, que l'Éternel, ton Dieu, t'a défendue. »

Isaïe 42:8 - « Je suis l'Eternel, c'est mon nom ! Je ne prête ma majesté à aucun autre, ni ma gloire à des idoles sculptées »

Christianisme De nombreux facteurs explicatifs sont invoqués pour rendre compte de la tendance aniconique du christianisme des deux premiers siècles chrétiens : filiation juive (aniconisme de droit se basant sur une interprétation littérale du deuxième des Dix Commandements (Décalogue) au sujet de l'interdiction des images dans le culte). ; souci de se distinguer des païens créateurs idolâtres d'un ; Jean-Marie Mayeur, Luce Pietri, André Vauchez, Marc Venard, Histoire du christianisme. Naissance d'une chrétienté (250-430), Desclée, 1995, p. 654 ; difficulté à représenter le Christ ; préoccupation plus orientée vers l'évangélisation que vers l'intérêt des images, limité en raison de la condition socio-économique précaire des croyants d'avant Constantin le GrandDes persécutions locales de chrétiens dans la Rome antique sont organisées dès le début du , ce qui est un des facteurs expliquant le désintérêt global envers l'art. . Cf . Les deux premiers siècles sont ainsi marqués par un aniconisme de fait. Si les chrétiens provenant du monde juif ont plus été sensibles à l'aniconisme programmatique, ceux issus du monde grec ne sont pas par principe (rejet des images non-idolâtrique) et hostiles à l'art, comme le montre la peinture chrétienne qui s'exprime dès la fin du . Après l'édit de Constantin en 313, le christianisme sort de la clandestinité, ce qui favorise l'émergence de l'art paléochrétien dont le dynamisme artistique ne s’explique pas en priorité par des facteurs exogènes (l'hellénisation du christianisme ou la concurrence avec l'art juif qui aurait eu l'initiative de « mettre la Bible en images »), mais relève de la vitalité interne de sa foi, relayée par le besoin de marquer son identité propre, notamment à travers les images funérairesPostuler un besoin d'images ne rend pas compte du fait que les premières peintures et sculptures, notamment dans les catacombes, . Cf François Bœspflug, , p. 72 et la représentation de certaines scènes et leur codification, c'est-à-dire leur représentation au moyen d'un nombre restreint de signes iconographiques. Les historiens distinguent . Cet art fait ensuite place à l'exubérance de l'iconographie chrétienne médiévale. Les spécialistes de l'Église ancienne ont considéré de manière erronée, jusque dans les années 1970 (période marquée par le concile Vatican II), que les représentations artistiques des premiers chrétiens étaient une intrusion païenne à l'intérieur du christianisme et que l'appel conciliaire au dépouillement dans les arts religieux allait dans le sens d'un aniconisme de fait, comme pour revenir à l'esprit authentique du christianisme primitifCharles Murray , « Le Problème de l'iconophobie et les premiers siècles chrétiens », in Nicée II, 787-1987: douze siècles d'images religieuses, Bœspflug & Lossky (eds), 1987, p. 39-40.

Présent à des degrés divers tout au long de l'histoire du christianisme (querelle des images, art cistercien, iconoclasme, furie iconoclaste…), il domine chez les protestants et les chrétiens évangéliques qui bannissent toute représentation figurative à caractère religieux - statues, icônes, tableaux ou vitraux - de leurs lieux de culte.

Islam vignette|Dôme et murs intérieurs de la Mosquée de Gazi Husrev-bey à Sarajevo (1531) où ne figure aucune représentation de Dieu L'aniconisme dans l'islam varie selon qu'on considère le Coran, les mosquées, les lois musulmanes ou les pratiques. Le Coran représente le fondement de la religion, la mosquée est l'espace matériel où le pouvoir normatif religieux s'exerce, les lois sont issues d'évolutions historiques d'interprétation, enfin les pratiques sont diverses selon les sphères de sociétés musulmanes.

L'aniconisme dans l'islam est lié à l'idée de la transcendance divine et au shirk.

Le Coran Le message divin ne contient aucune injonction explicite à l'encontre de représentations.On y trouve par contre des mises en garde contre le shirk ou idolâtrie. Étant donné l'importance pour les idolâtres des objets sacrés, en particulier statues façonnées par la main humaine, les versets s'y référant sont souvent utilisés pour argumenter en faveur de l'aniconisme. Voici des exemples:

« Abraham dit à son père Azar : prendras-tu des idoles pour dieux ? Toi et ton peuple vous êtes dans un égarement évident. » « Et [Abraham] mit en pièces [les idoles], excepté la plus grande, afin qu'ils s'en prissent à elle de ce qui arriva » (6:74, 21:59)

« Ô croyants ! le vin, les jeux de hasard, les asnam [« statues » ou « pierres dressées » selon les traductions] et le sort des flèches sont une abomination inventée par Satan ; abstenez-vous-en et vous serez heureux. » (5:90)

Le Coran affirme aussi la puissance créatrice de Dieu, question d'importance pour le traitement des représentations figuratives:

« Il est le Dieu créateur et formateur. » (59:25)

« Jésus dira aux enfants d'Israël : Je viens vers vous accompagné de signes du Seigneur ; je formerai de boue la figure d'un oiseau ; je soufflerai dessus, et par la permission de Dieu, l'oiseau sera vivant. » (3:43)

Les mosquées Les mosquées sont les lieux où l'absence de représentations figurées est constante à travers les sociétés musulmanes. Étant ce qu'il y a de plus officiel et de public pour la religion, elles constituent un modèle, ce qui leur confère le pouvoir de refléter au-delà de leurs propres murs leur nature aniconique. L'aniconisme de la première mosquée, la Maison du Prophète à Médine, est dû à son caractère improvisé et à un certain nombre de facteurs concrets comme le vide laissé par l'expulsion des idoles de l'espace de prière accompli par Mahomet. Les mosquées ultérieures ont perpétué les caractéristiques originelles, à l'exception de l'introduction de motifs végétaux et géométriques. Ceux-ci ont aussi été adoptés dans cette extension de la mosquée qu'est le livre du Coran.

Les exégèses On recense autour de 200 hadiths ayant trait à la représentation. Ils n'ont pas tous la même importance, se répètent sur un nombre réduit d'événements, ont été généralement recueillis longtemps après la mort du Prophète (ce qui pose parfois des problèmes d'authenticité), et, surtout, sont trop liés à des contextes particuliers de sa vie pour être généralisés sans besoin d'interprétation. C'est seulement vers le qu'on voit apparaître des interprétations de théologiens prohibant la représentation. Mais les avis ne sont pas unanimes sur sa définition : s'agit-il uniquement des êtres vivants ? De peintures au même titre que les statues ? La prohibition s'applique-t-elle dans les espaces peu exposés, tel un couloir ? Uniquement si elles sont au détriment de la religion ? etc.

Outre les individus il y a des variantes selon les écoles juridiques, les rites et les branches. Le chi'isme n'est pas teint de la même virulence iconophobe que celle qui a pu se développer dans les traités du sunnisme médiéval ; les mystiques ne s'embarrassaient pas pour détourner la calligraphie afin d'en faire des images figuratives intégrées à leurs pratiques religieuses ; enfin, certains mouvements basent leur conduite sur le seul Coran, à l'exclusion de hadiths, comme les Soumis actuellement. Concomitants à eux sont les Wahhabites, les Salafistes ou encore les Talibans, pour lesquels les représentations figuratives sont à bannir. Les corpus juridiques et théologiques élaborés au cours des périodes médiévales ont dû être amendés à l'époque contemporaine pour permettre l'utilisation de technologies modernes de reproduction, qui nécessitent un avis religieux pour être licites.

Les sociétés musulmanes Face à la diversité et aux limites de préceptes religieux se développe dans les pratiques des sociétés musulmanes une tendance aniconique, qui gagna un statut panislamique, en parallèle d'expressions figuratives plus locales, principalement sous influence byzantine, puis mongole et turco-persane, et enfin du monde occidental et moderne. Chronologiquement la modernité représente une introduction massive de représentations figuratives dans les sociétés musulmanes, au point de les rendre indispensables à leur fonctionnement. Suivent des exemples pour différentes sphères sociales.