Le Monstre (titre original en anglais : ), qui existe aussi en français sous le titre Le Visage incendié, est un roman court de l'écrivain américain Stephen Crane paru dans sa version originale en 1898.

L'histoire se déroule dans la petite ville fictive de Whilomville, située dans l'état de New York. Un cocher afro-américain nommé Henry Johnson, qui travaille pour le médecin de la ville, le Dr Trescott, se retrouve horriblement défiguré après avoir sauvé le fils de Trescott d'un incendie. Alors que Henry devient un « monstre » aux yeux des habitants, Trescott fait le serment de s'occuper de lui et de le protéger, provoquant l'ostracisme de sa famille. Le roman offre une réflexion sur la fracture sociale et les tensions ethniques dans l’Amérique du .

Pour imaginer la ville fictive de Whilomville, que l'on retrouve dans quatorze autres de ses récits, Crane a puisé dans ses souvenirs de Port Jervis, une petite ville de l'état de New York où il vécut quelques années dans sa jeunesse, avec sa famille. Il s'est probablement inspiré de plusieurs habitants de cette ville qui présentaient le même type de défiguration, même si les critiques modernes ont établi de nombreux liens entre le récit et le lynchage à Port Jervis d'un homme afro-américain nommé Robert Lewis, survenu en 1892 . Réflexion sur les préjugés, la peur et l'isolement dans le contexte d'une ville moyenne, la novella fut publiée pour la première fois dans Harper's Magazine en . Un an plus tard, elle parut à nouveau au sein du dernier recueil publié du vivant de Crane, The Monster and Other Stories.

Écrite dans un style plus précis et moins dramatique que les deux œuvres majeures qui l'ont précédée (Maggie: fille des rues et La Conquête du courage), la novella Le Monstre diffère des autres histoires situées à Whilomville par sa portée et sa longueur. Outre l'étude paradoxale de la monstruosité et de la difformité, elle aborde notamment les thèmes de la question raciale et de la tolérance. Bien que la novella et le recueil aient suscité des réactions mitigées de la part des critiques contemporains, Le Monstre est maintenant considérée comme l'une des plus grandes œuvres de Crane.

Deux versions de ce récit existent en français. Une première traduction, de la femme de lettres québécoise d'origine belge Paule Noyart, paraît à Bruxelles en 1991 aux éditions Complexe sous le titre Le Visage incendié. Une deuxième traduction titrée Le Monstre et signée Claude Dorey, docteur en littérature américaine, est parue aux éditions parisiennes Michel Houdiard en 1998. Une troisième traduction, sous le même titre, due à Martial Doré, est parue en , aux Éditions Sillage.

Contexte et rédaction Crane commença à écrire Le Monstre en alors qu'il vivait à Oxted, en Angleterre, avec sa partenaire de longue date Cora TaylorWertheim, 1994, .. Malgré son succès récent - La Conquête du courage avait fait l'objet de quatorze tirages aux États-Unis et six en Angleterre - Crane commençait à manquer d'argent. Pour échapper à la misère, il se mit à travailler à un rythme effréné et écrivit de manière prolifique tout à la fois pour les marchés anglais et américain. Il confia rétrospectivement avoir écrit Le Monstre « sous l'impulsion d'un grand besoin », car il était désespérément à la recherche de fondsGoldsby, 2006, .. Au mois d'août de la même année, Crane et Cora furent blessés dans un accident de voiture alors qu'ils rendaient visite à leur ami Harold Frederic et à sa maîtresse Kate Lyon à Homefield, dans le district londonien de Kenley. Après une semaine de convalescence, ils partirent en compagnie du couple en vacances en Irlande, où Crane acheva l'écriture de la novellaWertheim, 1994, .. vignette| Illustration de Henry Johnson sauvant Jimmie de l'incendie, par Peter Newell C'est dans Le monstre qu'apparaît pour la première fois la ville fictive de Whilomville, qui servira finalement de décor à quatorze histoires, dont treize figureront dans l'anthologie Whilomville Stories publiée en 1900Nagel, Fall 1999, .. Whilomville est inspirée de Port Jervis, petite ville de l'état de New York où l'auteur vécut entre l'âge de six et onze ansWertheim, 1997, .. En 1880, Crane et sa mère déménagèrent dans le New Jersey à Asbury Park. Néanmoins, jusqu'en 1896, il séjourna fréquemment chez son frère aîné, William Howe Crane, qui résidait à Port JervisGoldsbury, 2006, .. Crane a avoué à ses éditeurs que s'il n'avait pas hésité à se servir de Port Jervis comme source d'inspiration lors de l'écriture de Le Monstre, il tenait toutefois à ce que les habitants de sa ville natale ne puissent pas se reconnaitre dans la ville fictive de WhilomvilleSchaefer, 1996, .. En ce qui concerne les inspirations des personnages de la novella, plusieurs théories s'affrontent. Alors que Thomas Beer, le biographe de Crane, affirmait avoir trouvé le prototype de Henry Johnson en la personne de Levi Hume, un « teamster » (à l'origine, ce terme d'anglais américain désignait les conducteurs d'attelage) de Port JervisWertheim, 1997, ., la nièce de Crane, Edna Crane Sidbury, croyait que le personnage défiguré était plutôt inspiré d'un éboueur local au visage abîmé par le cancerNaito, 2006, .. Dans Black Frankenstein: The Making of an American Metaphor, Elizabeth Young a émis l'hypothèse que Crane pourrait également avoir été influencé par les freak shows, et notamment les attractions populaires telles que Zip the Pinhead, de son vrai nom William Henry Johnson, et Joseph Merrick, aussi appelé Elephant ManYoung, 2008, .. Il est également possible que Crane ait trouvé une inspiration thématique dans la pièce Un ennemi du peuple de Henrik Ibsen, qui met en scène un médecin ostracisé par sa communauté. En effet, bien qu'elle ait été publiée pour la première fois en 1882, elle ne devint populaire aux États-Unis qu'au milieu des années 1890Nagel, Spring 1999, ..

Les critiques modernes relient le thème de la division raciale exploité dans la novella à un épisode violent de l'histoire de Port Jervis. Le , un homme afro-américain nommé Robert Lewis fut lynché pour avoir prétendument agressé une femme blanche de la régionGoldsby, 2006, .. Sur le chemin de la prison de Port Jervis, Lewis fut attaqué par une foule de plusieurs centaines d'hommes blancs qui le frappèrent et traînèrent son corps dans les rues de la ville avant de le pendre à un arbre. William Howe Crane, qui résidait à proximité de l'endroit du lynchage, fut l'un des rares hommes, avec le chef de la police, qui tentèrent d'intervenirNaito, 2006, .. Stephen Crane n'était pas présent lors de l'incident, mais des comptes rendus détaillés furent publiés à la fois dans la Port Jervis Gazette et dans le New-York Tribune, auquel l'écrivain contribuait à l'époque. La Gazette décrivit le lynchage de Lewis comme « l'un des actes les plus honteux jamais perpétrés à Port Jervis » et l'activiste Ida B. Wells fit campagne pour que l'on enquête sur le meurtre et que l'on étudie la théorie répandue selon laquelle un piège avait été tendu à LewisGoldsby, 2006, pp. 107–108.. Sur les lynchages signalés ayant eu lieu aux États-Unis entre 1882 et 1899, Lewis fut le seul homme noir à avoir été lynché dans l'état de New YorkWertheim, 1997, Goldsby, 2006, ..

Crane envoya d'abord son manuscrit de plus de mots à McClure's, ainsi que plusieurs autres ouvrages dont « The Bride Comes to Yellow Sky », mais il ne fut publié que près d'un an plus tardWertheim, 1994, .. Après avoir été finalement rejeté par McClure, Le Monstre parut dans le numéro d' du Harper's Magazine avec des illustrations de Peter NewellWertheim, 1994, .. Un an plus tard, la novella fut publiée aux États-Unis par Harper & Brothers Publishers dans un recueil intitulé The Monster and Other Stories regroupant deux autres œuvres de Crane, « The Blue Hotel » et « His New Mittens ». La première édition britannique, qui comprenait quatre histoires supplémentaires, fut publiée en 1901Wertheim, 1997, ..

Résumé de l'intrigue Après avoir été sermonné par son père, le Ned Trescott, pour avoir abîmé une pivoine en jouant dans le jardin de la maison de famille, le jeune Jimmie Trescott rend visite au cocher de sa famille, Henry Johnson. Henry, qui est décrit comme « un très beau nègre » Crane, 1899, ., et qui se montre amical envers Jimmie. Plus tard dans la soirée, Henry, qui s'apprête à retrouver Bella Farragut, une jeune femme qui l'aime passionnément, se promène en ville élégamment vêtu, ce qui provoque les sifflets de ses amis et les moqueries des hommes blancs de Whilomville.

Ce même soir, une grande foule se rassemble dans le parc pour écouter un groupe de musique. Soudain, un sifflement provenant de l'usine voisine retentit pour alerter les habitants qu'un feu est en cours dans le deuxième district de la ville. Les hommes rassemblent alors des charrettes munies de tuyaux et se dirigent vers l'incendie qui se propage rapidement dans la maison du Trescott. Trescott est sauvée par un voisin, mais ne parvient pas à localiser Jimmie, qui est piégé à l'intérieur. Henry sort de la foule et se précipite dans la maison à la recherche du garçon, qu'il trouve indemne dans sa chambre. Incapable de faire le chemin en sens inverse, Henry porte Jimmie, enveloppé dans une couverture, jusqu'au laboratoire du médecin puis à l'escalier caché qui mène à l'extérieur. Il découvre que le feu a également bloqué cette sortie et s'effondre à côté du bureau du Trescott. Plusieurs bocaux à proximité du corps d'Henry explosent sous l'effet de la chaleur, renversant des produits chimiques fondus sur le visage retourné d'Henry.

Le Trescott rentre chez lui et trouve sa maison en proie aux flammes. Informé par sa femme effondrée que Jimmie est toujours à l'intérieur, il se précipite dans la maison par le passage caché du laboratoire. Il trouve Jimmie toujours enveloppé dans la couverture et le transporte à l'extérieur. Apprenant que Henry est dans la maison, le Trescott entreprend d'y retourner, mais il est retenu par un autre homme qui pénètre dans la maison et en ressort avec ce qui reste de Henry Johnson : une « chose » sérieusement brûlée. Les hommes et le garçon blessés sont emmenés au domicile du juge Denning Hagenthorpe de l'autre côté de la rue pour y être soignés, mais, si l'on a bon espoir que le Trescott et Jimmie se remettront de leurs blessures, Henry, lui, est déclaré condamné. On le pleure comme un héros dans toute la ville.

Cependant, Henry Johnson survit, sous l'œil vigilant du Dr Trescott qui témoigne sa gratitude en soignant l'homme qui a sauvé son fils. Hagenthorpe, un notable influent de la ville, exhorte Trescott à laisser mourir Henry, déclarant qu'il « sera désormais un monstre, un monstre parfait et probablement avec un cerveau endommagé. Personne ne peut vous observer comme je l'ai fait et ne pas savoir qu'il s'agissait pour vous d'un cas de conscience, mais j'ai peur, mon ami, que ce soit une erreur de la vertu. » Crane, 1899, . Finalement, Trescott décide de transporter Henry, que ses blessures ont défiguré, physiquement et psychologiquement, chez une famille noire de la ville. Cependant, la présence de Henry finit par gêner la famille et il doit à nouveau être déplacé. Une nuit, Henry prend la fuite et s'introduit chez divers habitants de Whilomville, laissant dans son sillage des voisins terrifiés, dont Bella Farragut qu'il tente de courtiser comme si leur dernière rencontre remontait à la veille. Rejeté partout où il va, Henry est finalement placé dans la remise à calèches de la nouvelle maison de la famille Trescott. Malgré la protection du Dr Trescott, Henry est vu comme un monstre par les habitants de la ville, qui par conséquent évitent aussi les Trescotts. Alors qu'il était auparavant l'ami d'Henry, Jimmie n'hésite pas à se moquer de lui en mettant ses amis au défi de s'approcher de l'homme défiguré. Jadis médecin éminent et respecté de Whilomville, Trescott voit sa réputation se dégrader considérablement, tout comme sa femme qui ne reçoit plus aucun visiteur.

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