L'État qasimide ou imamat zaïdite du Yémen est un État qui a existé de 1597 à 1872 dans l'actuel Yémen. Il est fondé au tournant des par les imams zaïdites, branche de la lignée alide issue des du Moyen Âge, qui professe une forme locale du chiisme. Qasim ben Muhammad puis son fils Al-Mu'ayyad Muhammad chassent les Ottomans et mettent fin en 1635 à la domination ottomane au Yémen. Leur dynastie forme un État indépendant, couvrant l'ensemble du Yémen, enrichi par la culture du café dont il a pratiquement le monopole jusqu'au milieu du . Au , l'affaiblissement du pouvoir des imams ouvre le pays aux ambitions étrangères : Méhémet Ali, gouverneur semi-indépendant de la province ottomane d'Égypte, cherche à étendre son pouvoir sur le Yémen tandis que la Compagnie britannique des Indes orientales s'empare d'Aden en 1839. À partir de 1849, les Ottomans entreprennent la seconde conquête du Yémen et prennent Sanaa en 1872. La province ottomane du Yémen, malgré une série de révoltes, dure jusqu'à la Première Guerre mondiale. Une branche issue des Qasimides se rend autonome à partir de 1911 dans les hautes terres du Yémen et, lors du démembrement de l'Empire ottoman, se voit reconnaître la souveraineté sur l'ensemble du Yémen du Nord qui devient le royaume mutawakkilite du Yémen.

Origines Les hautes terres du Yémen, depuis le Moyen Âge, servaient de refuge à la lignée des Zaïdites (), descendants du calife Ali et de son épouse Fatima, fille du prophète Mahomet. Leurs partisans professent une forme locale du chiisme qui, au lieu de croire à l'avènement futur d'un « imam caché » pour rétablir la justice sur Terre, attachent leur croyance à un imam vivant de la lignée alide. Une autre branche du chiisme, l'ismaélisme, a des partisans dans l'intérieur du pays..

Le premier imam a été intronisé par les tribus, pour servir de médiateur entre eux. Ainsi, la plupart du temps, l'imam a plus été un médiateur plutôt qu'un souverain gouvernant le pays..

Après la conquête du sultanat mamelouk d'Égypte en 1517, l'Empire ottoman cherche à étendre sa souveraineté sur les pays de la mer Rouge, jusque-là vassaux des Mamelouks, et notamment sur le Yémen. La garnison mamelouke du Tihama, sur la côte ouest, venait de mener une expédition victorieuse contre les émirs tahirides du Yémen : elle fait nominalement allégeance aux Ottomans mais les mutineries, l'assassinat de plusieurs commandants et la résistance des habitants ne permettent pas aux Ottomans de mettre en place une administration viable. . En 1525, ils occupent Zabid puis Mokha, mais la mésentente entre leurs commandants les conduit à abandonner le pays en 1527.

Ce vide politique est mis à profit par , imam zaïdite de Sanaa, qui étend temporairement son autorité sur une grande partie du pays. Mais, de 1531 à 1534, Yahya Sharaf al-Din doit combattre un imam rival basé à Sa'dah ; un conflit interne oppose Yahya Sharaf al-Din à son fils . En 1538, les Ottomans reprennent l'offensive et s'emparent de Ta'izz, puis en 1547 de Sanaa.

Une guérilla conduite par Al-Mutahhar fils de Yahya Sharaf al-Din, tient les Ottomans en échec et les rejette vers la côte. La guerre sainte zaïdite détourne les forces des Ottomans et les oblige à réduire l'ampleur de leurs expéditions navales dans l'océan Indien contre les Portugais.. En 1552, Al-Mutahhar accepte de se reconnaître vassal des Ottomans avec le titre de sandjakbey ; il fixe sa résidence à Thula. Dès 1553, le général ottoman Özdemir Pacha entreprend la reconquête du Yémen en profitant des rivalités qui opposent Yahya Sharaf ad-Din (qui meurt en 1558) à son fils et à d'autres prétendants au titre d'imam.

L'affermage des impôts et la réforme monétaire introduits par les Ottomans sont profondément impopulaires et, en 1566, Al-Mutahhar prend la tête d'une nouvelle révolte. Les Ismaélites sont divisés entre les camps zaïdite et ottoman ; beaucoup choisissent d'émigrer en Inde. Al-Mutahhar meurt en 1572. La même année, les Ottomans reprennent Sanaa. Les luttes entre prétendants zaïdites permettent aux Ottomans de rétablir leur autorité sur la province ; en 1597, ils font construire à Sanaa la grande mosquée sunnite al-Bakiriyya..

La montée des Qasimides Également en 1597, Qasim ben Muhammad prend le titre d'imam zaïdite au Jabal Qara, près de Saada, et lance une nouvelle révolte contre les Ottomans. D'abord battu, il se réfugie au Jabal Ahnum ; il obtient le ralliement des tribus de l'intérieur et de l'imam rival de Thula et, en 1598, chasse la garnison ottomane d'Amran. À la fin de l'année, les Ottomans sont chassés du haut pays où ils ne tiennent plus que Sanaa et Saada ; en janvier 1599, Ali al-Jazairi Pacha, gouverneur du Habesh (Érythrée), débarque avec son armée pour réprimer la révolte. L'imam, qui a pris le titre d'al-Mansur (« Victorieux »), se retire une fois de plus au Jabal Ahnum mais Ali al-Jazairi Pacha est tué en août 1600. Les Ottomans gardent seulement le contrôle de la côte.

En 1608, le gouverneur ottoman Jaafar Pacha signe une trêve de 10 ans avec l'imam Al-Mansur al-Qasim et tente un rapprochement doctrinal avec les Zaïdites. Entre 1610 et 1614, tandis que le pouvoir ottoman est affaibli par une mutinerie de ses troupes, les Anglais puis les Hollandais tentent de s'établir sur la côte ; ces derniers fondent un petit comptoir à Shihr dans l'Hadramaout. En 1618, Anglais et Hollandais obtiennent le droit de commercer dans les ports du Yémen.

Al-Mansur al-Qasim meurt en 1620 ; son fils Al-Mu'ayyad Muhammad lui succède. À la suite de l'assassinat d'un cadi zaïdite, la guerre reprend en octobre 1626 : la garnison ottomane est assiégée dans Sanaa et tout l'intérieur du pays, depuis Abou Arish et Ta'izz jusqu'à Abyan, Lahidj et Aden, se rallie à l'imam. Les Ottomans évacuent Sanaa en 1629 et se replient vers Zabid. Après une dernière contre-attaque ottomane en 1634, al-Hasan, frère de l'imam Al-Mu'ayyad Muhammad, mène l'offensive finale vers la côte où les Ottomans évacuent leurs dernières places, Zabid et Mokha, en 1635.

L'apogée de l'imamat zaïdite

La victoire d'Al-Mu'ayyad Muhammad, fils d'Al-Mansur al-Qasim, établit un pouvoir dynastique stable qui durera jusqu'à la seconde conquête ottomane en 1872. La mort d'Al-Mu'ayyad Muhammad en 1644 ouvre une nouvelle phase de querelles dynastiques mais son frère rétablit l'unité du pouvoir ; pendant son règne, qui dure jusqu'en 1676, l'imamat étend son autorité jusqu'à Aden et à l'Hadramaout. L'imam Isma'il établit des relations diplomatiques avec l'Éthiopie et l'Empire moghol de l'Inde et s'assure de la fidélité des tribus en leur versant des subsides. L'économie est prospère grâce au développement de la culture du café. . Ce nouveau produit, originaire d'Éthiopie, devient un important objet d'exportation vers l'Égypte et le bassin méditerranéen ; le Yémen en garde pratiquement le monopole jusqu'au milieu du .. Les Qasimides cherchent l'alliance des Séfévides chiites d'Iran et du roi chrétien Fasiladas d'Éthiopie, également ennemis des Ottomans, mais l'affaiblissement du pouvoir éthiopien par le morcellement féodal ne permet pas à cette alliance d'aboutirRoman Loimeier, Muslim Societies in Africa: A Historical Anthropology, Indiana University Press, 2013, p. 193..

La période qasimide voit le rétablissement de la primauté religieuse chiite. Les mosquées sunnites construites par les Ottomans, qui présentent d'importantes différences d'architecture et de rituel avec les mosquées zaïdites, sont souvent détruites ou abandonnées. Celles qui subsistent sont parfois ornées d'inscriptions empruntées au dogme chiite : , , Mohamed Ahmed, Ottoman Mosques In Sana'a, Yemen Archeological And Architectural Study, Journal of Islamic Architecture 4(3):124, Fayoum University, 2017..

Cette période est également marquée par une certaine dégradation de la condition des Juifs yéménites, minorité présente depuis l'époque préislamique. Alors qu'ils avaient bénéficié d'une large tolérance sous le régime ottoman, ils perdent le droit de préemption sur une propriété mitoyenne, celui de vendre de la viande abattue selon le rituel juif à leurs voisins musulmans, et sont désavantagés dans le témoignage en justice. Sous le règne d'Al-Mutawakkil Isma'il, de nombreux Juifs se convertissent à l'islam pour échapper aux brimades.

Cette défaveur n'empêche pas le rabbin et poète (1619-1720) de composer plusieurs poèmes en l'honneur de Hassan, frère de l'imam Al-Mutawakkil Isma'il, puis d', fils de Hassan, à l'occasion de la prise d'Aden sur les Portugais en 1661 et de ses victoires dans l'ouest et le sud du Yémen. La situation des Juifs semble avoir été meilleure dans la région méridionale autour de Ta'izz, administrée par Hassan et où vivait Shalom Shabazi, que dans le reste du Yémen ; dans un poème, le rabbin décerne à Hassan le titre de Khalifat Rasoul Allah (« successeur de l'envoyé d'Allah »), réservé au calife et à l'imam, et dit de lui : . Cependant, l'apparition au Yémen du mouvement messianique juif de Sabbataï Tsevi provoque une crise dans le judaïsme : Shalom Shabazi prédit l'avènement du Messie pour la Pâque de 1666. Les autorités zaïdites se montrent préoccupées de cette agitation qui contrevient aux règles de discrétion imposées aux dhimmis et des émeutes contre les Juifs éclatent à Sanaa et à Kawkaban ; le gouverneur de Sanaa et l'imam Isma'il finissent par rétablir la protection accordée aux Juifs. Un édit de 1667 interdit aux Juifs le port du turban, désormais réservé aux musulmans. Lorsque , fils de Hassan, succède comme imam à son oncle Al-Mutawakkil Isma'il en 1676, les Juifs connaissent une période de persécution : en 1679-1680, ils sont déportés à Mawza, près de Ta'izz.

En 1728 ou 1731, un chef de Lahij, dans le sud, se rend indépendant et s'empare d'Aden ; en 1740, il fonde le sultanat de LahijEncyclopædia Britannica, art. "Yemen", 1911..

Dans la seconde moitié du , le développement de la culture du café dans les colonies européennes d'Indonésie et des Antilles vient concurrencer le monopole yéménite et saper les bases économiques de l'imamat.

Lent déclin et chute Entre Wahhabites, Égyptiens et Britanniques

À partir de 1803, le mouvement politico-religieux radical des Wahhabites se répand dans la péninsule arabique et menace à la fois l'autorité de l'Empire ottoman et celle des imams qasimides. En 1804, les Wahhabites s'emparent de Médine et La Mecque et détruisent les tombes saintes, contraires à leur conception réformée de l'islam. Makrami, cheikh de Najran, fait allégeance au wahhabisme et guerroie contre les imams du Yémen. Il est bientôt imité par Abd-el Hakal surnommé Abou Nokta (« le Borgne »), chef des Banou Asir, qui était alors en conflit avec le chérif Hamoud, chef d'Abou Arish et maître de la région côtière entre Konfoda et Bait al Faqih. Hodeïda et Lohaya sont pillées par les Wahhabites, Bait al Faqih paie une forte contribution pour échapper au même sort et Hamoud doit se rallier au wahhabisme. L'imam Al-Mansur Ali, âgé de 78 ans pour le moins et mentalement affaibli, est surtout préoccupé par le choix d'un successeur entre ses 9 fils et n'est guère en état de s'opposer aux ambitions rivales de Hamoud et Abou Nokta. Mais, en 1809, Ahmad, fils aîné de l'imam, prend le pouvoir en reléguant son père et fait alliance avec Hamoud qui se retourne contre les Wahhabites ; avec des troupes et subsides fournis par l'imam, Hamoud livre bataille à Abou Nokta et le tue. Après ce succès, Ahmad envoie une armée de hommes contre Sultan Hassan, gouverneur de Mokha, qui refuse de reconnaître son autorité et lève une armée de hommes : la bataille est sur le point d'éclater quand la mort du vieil imam fait d'Ahmad le titulaire légitime de l'imamat sous le nom d'al-Mutawakkil Ahmad. Sultan Hassan fait alors sa soumission ; Ahmad accorde une amnistie et une remise d'impôts. .