vignette|upright|Peintre peignant un portrait, Constantinople ?, fin . La représentation figurée dans les arts de l'Islam, c'est-à-dire, la production d's figuratives d'êtres vivants (animaux et humains), et en particulier des prophètes, dont Mahomet, fait l'objet de débats complexes dans la civilisation islamique, à l'intersection de facteurs artistiques, religieux, sociaux, politiques et philosophiques.
Produits dans le monde islamique entre l'hégire (622) et le Pour une discussion sur cette définition, voir l'article Arts de l'Islam, notes 1 et 2, les arts de l'Islam sont le résultat d'une culture influencée par la religion musulmane. Or, en tant que religion du Livre, l'islam s'inscrit dans la continuité de la tradition judaïque de l'aniconisme. Pourtant, si les représentations animales et humaines sont, à quelques exceptions près, toujours absentes des espaces et objets religieux musulmans (mosquées, Corans, mobilier liturgique), on en trouve un grand nombre dans les objets produits dans le monde islamique. Qu'il s'agisse d'œuvres profanes ou relevant d'une autre religion que l'islam, ces représentations figurées existent depuis les origines de la civilisation islamique. Elles sont d'une grande variété : animaux, personnages de cour, scènes de genre, personnages religieux comme Mahomet, etc. Dieu, par contre, n'est jamais représenté sous une forme figurée.
Les conceptions musulmanes ont toutefois pu orienter les développements des arts de l'Islam, donnant la première place à la calligraphie, limitant les sculptures en trois dimensions, ou favorisant une esthétique de stylisation. Le développement du soufisme, puis l'influence européenne à partir de la période des trois empires ont au contraire favorisé des représentations plus réalistes : apparition du portrait, du modelé, de la perspective.
La question de la licéïté de la représentation figurée dans les arts de l'Islam est centrale dans l'historiographie des arts de l'Islam. Elle a été abordée dès les origines de la discipline, notamment après la découverte des fresques des bains de Qusair Amra, dans les années 1890.. Georges Marçais a publié un article fondateur sur le sujet en 1932., mais d'autres chercheurs, occidentaux comme musulmans, se sont aussi penchés sur le sujet : c'est le cas de K. A. C. Creswell., d'Ahmad Muhammad Isa., de B. Farès., qui a mis en évidence l'existence d'une « querelle des images » aux , ou encore, plus récemment, de G. R. D. King.. Enfin, certains chercheurs ont abordé la question sous un angle plus philosophique...
L'image dans les textes religieux Les grands textes religieux, qui sont aussi, dans l'islam, les sources de la jurisprudence islamique, ont tous en commun une très faible attention portée au problème de l'image. Il n'y existe aucune affirmation équivalente à celle de la Bible. :
Le Coran vignette|upright|Ibn al-Bawwâb, Frontispice d'un Coran, .
. Cependant, plusieurs versets ont pu être mis en exergue par les théologiens, surtout à partir du .
Ces extraits mettent en évidence que la crainte de l'image est avant tout celle de l'idolâtrie. On trouve d'ailleurs une interprétation parallèle dans la religion juive. Cette crainte de l'idolâtrie est sans doute à replacer dans le contexte de la naissance de l'islam, une Arabie pré-islamique dont les cultes semblent avoir mis en scène des statues ou de simples pierres dressées, que le Coran qualifie par différents termesOn trouve ainsi les termes , , , . .. Dominique Clévenot note par ailleurs que dans le Coran, le passage le plus détaillé portant sur la question des idoles a des « réminiscences bibliques »..
Dieu est aussi qualifié de , « Créateur », un terme polysémique qui désigne également le peintre. Dieu est le seul à pouvoir insuffler la vie, et l'artiste, se hissant au niveau de Dieu, fait preuve d'immodestie. Néanmoins, cette exégèse n'apparait qu'après la période de formation des arts de l'Islam, selon Oleg Grabar..
On note néanmoins que certains passages, notamment ceux qui mettent en valeur le roi Salomon (XXXIV, 13 ; sourate XXVII, « Les fourmisSur l'interprétation de cette sourate quant à la création artistique, voir . ») semblent donner une vision plus positive de l'art et de la représentation figurée, bien que leur exégèse en soit malaisée.
Les hadiths Les recueils de hadiths, qu'ils soient sunnites ou chiites, ne consacrent pas de chapitre propre aux images. On trouve des éléments sur la représentation figurée dans différentes parties, concernant la prière, les vêtements ou d'autres sujets.. En général, ils semblent plus directement défavorables à la représentation figurée« Ṣūra », Encyclopédie de l'Islam, Leyde : Brill, (1961-) ; mais leur utilisation est malaisée pour l'historien, car ils peuvent refléter des préoccupations des périodes différentes. Pour K. A. C. Creswell, ces considérations ne seraient pas antérieures à la seconde moitié du . De même, pour D. Clévenot, « ces corpus, ceux de Bukhârî, de Muslim, de Tirmidhî, d'An-Nasa'i, etc. reflètent donc les problèmes débattus au à Bagdad tout autant, sinon plus, que la réalité mecquoise ou médinoise du »..
Pour Silvia Naef les hadiths témoignent de quatre préoccupations majeures. Il existe peu de différences entre conceptions sunnites et chiites : 1) Dans le cadre d'une crainte du retour à l'idolâtrie, les images sont considérées impures, incompatibles avec la prière. Toute personne qui les touche doit se purifierBukhârî, Libâs, b.91, cité par ..
2) Selon le lieu et le support où elle est placée, toutefois, l'image peut être licite ou non. Là encore, ce précepte semble lié à .
C'est sans doute dans ce sens qu'il faut interpréter aussi le fameux épisode de la destruction des idoles qui entouraient la Kaaba par Mahomet lors de son retour à la Mecque en 630. Cet épisode est raconté dans les hadithsBukharî, Maghazi, b. 48 et par des historiens comme Tabari. Azraki mentionne que Mahomet a épargné, lors de cet épisode, la Vierge à l'Enfant de la Kaaba. Les hadiths mettent à plusieurs autres reprises en valeur la destruction des images, notamment textiles. Les tentures arrachées perdent leur dignité avec leur verticalité ; les coussins mis en morceaux perdent toute prétention à imiter le vivant..
3) Les artistes produisant des images humaines ou animales seront condamnés dans l'au-delà, car ils font preuve « d'immodestie » en voulant imiter Dieu, seul créateur. Les peintres, de ce fait, sont présentés comme les pires de toutes les créatures, maudits par Mahomet et assimilés aux polythéistes.
4) La peinture d'images ne représentant pas d'animaux ni de personnages est admise.
O. Grabar note qu'il est significatif que la condamnation soit dirigée vers l'artiste plutôt que vers son œuvre. L'artiste apparaît en effet comme ., et c'est sa prétention à imiter le créateur plutôt que l'imitation qui est condamnée. D. Clévenot nuance toutefois cette remarque en montrant que, dans toute une série de hadiths, ce sont les images qui inspirent une réaction de répulsion, relevant pour lui
Histoire des exégèses et des pratiques liées à l'image Les : un aniconisme socio-politique ? Dans les deux premiers siècles de l'islam, la question de l'image figurative ne semble pas centrale, comme en témoigne le peu de place qui lui est réservée dans le Coran. Les musulmans ne se préoccupent guère de l'image ; ils ne se livrent pas à la destruction d'images, et ne leur prêtent pas une grande importance comme en témoigne une anecdote (peut-être apocryphe) rapportée par O. Grabar :
vignette|upright|Détail du panneau dit de la Barada grande mosquée des Omeyyades, 705-715. Ce décor conservé à la mosquée de Damas, qui représente un fleuve, des arbres et des architectures, témoigne de l'aniconisme des mosquées des débuts de l'Islam.
L'aniconisme, cependant, apparaît déjà comme une marque de l'islam. Les décors du dôme du Rocher et de la grande mosquée des Omeyyades de Damas sont à ce titre exemplaires : ils utilisent un vocabulaire décoratif riche, mais qui ne fait pas usage de motifs animaux ou végétaux. Les mosaïstes, probablement byzantins ou formés dans l'orbite byzantine, réutilisent les codes iconographiques du monde byzantin : on peut comparer les mosaïques de Damas à celles de la rotonde Saint-Georges de Thessalonique (), par exemple, mais les saints semblent avoir été remplacés par des arbres et des motifs végétaux.. Au palais de Mchatta, la frise de la façade est ornée d'animaux et d'un personnage sur le côté ouest, mais aniconique à l'est de l'entrée, qui correspond au mur de la mosquée.. Art religieux musulman et aniconisme semblent donc dès l'origine avoir été associés.
Il est possible aussi que la pensée judaïque, religion dont de nombreux représentants s'étaient convertis à l'islam, ait joué un rôle non négligeable dans l'aniconisme musulman, mais elle n'en a pas été la source première.. Pour S. Naef, il n'existerait pas de filiation directe entre les deux ; judaïsme et islam auraient subi parallèlement l'influence .. Terry Allen voit aussi l'aniconisme musulman comme une continuité des traditions artistiques de sectes chrétiennes arabes, comme les monophysites .. vignette|L'Islam s'étend sur deux ensembles politico-culturels distincts : le monde sassanide et le monde méditerranéen byzantin. Ainsi, si l'on en croit O. Grabar, le dôme du Rocher, monument visible de loin, remarquable par sa richesse, son plan et son inscription, était destiné avant tout à affirmer la suprématie de l'islam face au christianisme solidement implanté en Syrie.. Les couronnes qui ornent ses mosaïques font référence aux deux ensembles culturels vaincus par l'islam, le monde byzantin et le monde sassanide. Ces deux entités disposaient chacune de traditions artistiques fortes, où la figuration humaine et animale tenait une grande place. L'affirmation de l'islam a donc pu passer, visuellement, par l'aniconisme, ., et l'usage de l'écriture, qui a dans la culture islamique une grande importance. , citation . Sur le sujet de l'écriture et sa place symbolique dans les débuts de l'Islam, voir aussi , chapitre 11, « Le lieu théorique de l'écriture », ..
L'aniconisme musulman tirerait donc son origine de la relation du monde islamique avec ses voisins, tout particulièrement avec le monde chrétien byzantin, riche en symboles visuels. Cette recherche de spécificité aurait d'ailleurs pu être influencée non seulement par un certain mépris de l'adoration d'images dans le monde chrétien, mais aussi pour enrayer un processus de conversion au christianisme. Elle se teinte également d'..
Ce caractère politique et symbolique de l'aniconisme, moins perçu comme une prescription religieuse que comme un moyen de distinction vis-à-vis des cultures antérieures, est accrédité par la réforme monétaire du calife 'Abd al-Mâlik (696-697 pour l'or, 698-699 pour l'argent). Les types anciens de monnaies, qui reprenaient des figurations de rois à la manière byzantine ou sassanide, sont abandonnés pour un type épigraphique, qui connaît ensuite une longue postérité dans le monde islamique.. Ce changement sur un support aussi symbolique que la monnaie accrédite l'idée d'O. Grabar pour qui ..