Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne, souvent appelé Turgot, né le à Paris et mort le dans la même ville, est un homme politique et économiste français. Partisan des théories libérales de Quesnay et de Gournay, il est nommé secrétaire d’État à la Marine, puis contrôleur général des finances du roi . Néanmoins, ses mesures pour tenter de réduire dans le long terme la dette nationale et améliorer la vie du peuple n'ont pas porté leur fruit, et furent révoquées par son successeur, le baron Jean Clugny de Nuits.
Biographie Les commentateurs décrivent Turgot comme un homme simple, honorable et droit, passionné de justice et de vérité, un idéaliste, ou ; les termes ou se trouvent fréquemment sous sa plume. Ses amis parlent de son charme et de sa gaieté dans les relations intimes, tandis qu’entouré d’étrangers, silencieux et maladroit, il donne une impression de réserve et de dédain. Ainsi ses amis comme ses ennemis s’accordent sur un point : sa brusquerie et son manque de tact dans les relations humaines ; . relève et souligne le ton de « maître d’école » de sa correspondance, même avec le roi.
Jeunesse Il est le plus jeune fils de Michel-Étienne Turgot, prévôt des marchands de Paris, et de Madeleine Françoise Martineau de Brétignolles. Sa famille vient de Normandie. Le patronyme Turgot viendrait de Thor-God (Dieu Thor). Son grand-père paternel Jacques-Étienne a été intendant successivement à Metz, Tours et Moulins. Son père Michel-Étienne a été prévôt des marchands de Paris, un poste important où il est en contact tant avec le lieutenant général de police qu'avec l'intendant de la généralité de Paris ou avec le ministre chargé de l'ordre public. Son frère aîné, Michel-Jacques, est magistrat au parlement de Paris ; le second, Étienne-François, fait une carrière dans l'armée et sa sœur épouse le duc de Beauvillier de Saint-Aignan.
Fils cadet, Jacques Turgot est destiné à entrer dans les ordres. Jeune, il a un précepteur qui ne lui impose rien. La lecture le passionne et il observe ; surtout, il est doté d'une bonne mémoire. À dix ans, il entre au collège du Plessis, puis étudie au collège de Bourgogne. S'il étudie les auteurs classiques, il lit également des auteurs plus récents tels que Fénelon et Voltaire.
Il commence les études de théologie en 1746 à la Sorbonne et devient bachelier en 1747. Trop jeune pour entamer une licence de théologie, il passe un an au séminaire de Saint-Sulpice où il étudie les œuvres de Descartes, Spinoza, Maupertuis et Buffon. C'est surtout John Locke qu'il loue pour être le premier à nous avoir appris . En 1749, il intègre , qui accueille des membres du clergé et douze bacheliers. Nombre de ces bacheliers occupent plus tard des postes importants, comme Loménie de Brienne, qui est cardinal et contrôleur général des finances. Il s’appelle alors l'abbé de Brucourt. Il remet deux dissertations latines remarquées, Les avantages que la religion chrétienne a apportés à l'espèce humaine, et sur L'Histoire du progrès dans l'esprit humain.
Le premier signe de son intérêt pour l'économie est une lettre de 1749 sur le billet de banque, écrite à son camarade l'abbé de Cicé, et réfutant la défense par l'abbé Terrasson du système de Law. Il se passionne pour la poésie et tente d'introduire dans la poétique française les règles de la prosodie latine. Sa traduction du quatrième livre de l’Énéide est accueillie par Voltaire comme la seule traduction en prose où il ait trouvé le moindre enthousiasme.
En 1750, il décide de ne pas entrer dans les ordres et s'en justifie, selon Dupont de Nemours, en disant qu'il ne peut porter un masque toute sa vie. En 1752, il devient substitut, et plus tard conseiller au Parlement de Paris, et, en 1753, maître des requêtes. En 1754, il fait partie de la chambre royale qui siège pendant un exil du Parlement.
En 1755 et 1756, il accompagne Gournay, alors intendant du commerce, dans ses tournées d'inspection dans les provinces, et en 1760, pendant qu'il voyage dans l'est de la France et en Suisse, il rend visite à Voltaire, avec qui il se lie d'amitié. À Paris, il fréquente les salons, en particulier ceux de Françoise de Graffigny – dont on suppose qu'il a voulu épouser la nièce, Anne-Catherine de Ligniville (« Minette »), plus tard épouse du philosophe Helvétius et son amie à vie – Marie-Thérèse Geoffrin, Madame du Deffand, Julie de Lespinasse et la duchesse d'Enville. C'est pendant cette période qu'il rencontre les théoriciens physiocrates Quesnay et Gournay, et avec eux Dupont de Nemours, l'abbé Morellet et d'autres économistes. Déjà en 1750, dans une lettre discutant du roman de Mme de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, il esquisse son concept de "progrès économique matériel" de l'humanité.
Parallèlement, il étudie les diverses branches de la science, et des langues à la fois anciennes et modernes. En 1753, il traduit les Questions sur le commerce de l'Anglais Josiah Tucker, et rédige ses Lettres sur la tolérance ainsi qu'un pamphlet, Le Conciliateur, en défense de la tolérance religieuse. Entre 1755 et 1756, il compose divers articles pour l'Encyclopédie, et entre 1757 et 1760, un article sur les Valeurs des monnaies, probablement pour le Dictionnaire du commerce de l'abbé Morellet. En 1759, paraît son Éloge de Gournay.
Intendant En , Turgot est nommé intendant de la généralité de Limoges, laquelle inclut certaines des régions les plus pauvres et les plus surtaxées de France. Il y resta treize ans et retrouva Louis Charles du Plessis d'ArgentréGilles Bresson, La Malédiction des Grandmontains, 2002, éd. d'Orbestier, .. Il est déjà profondément marqué par les théories de Quesnay et Gournay, et s'emploie à les appliquer autant que possible dans sa province. Sa première idée est de continuer le travail, déjà commencé par son prédécesseur Tourny, de faire un relevé du territoire (cadastre), afin d'arriver à une estimation plus exacte pour la taille. Il obtient également une large réduction dans la contribution de la province. Il publie un Avis sur l'assiette et la répartition de la taille (1762-1770), et comme président de la Société d’agriculture de Limoges, offre des prix pour des expérimentations sur le principe de taxation. Quesnay et Mirabeau ont eux proposé une taxe proportionnelle (« impôt de quotité »), mais c'est une taxe distributive (« impôt de répartition ») que propose Turgot. Une autre idée est la substitution en ce qui concerne les corvées d'une taxe en monnaie levée sur la province entière, la construction de routes étant donnée à des contracteurs, ceci afin d'établir un réseau solide tout en distribuant plus justement les dépenses de sa construction. Du charbon est découvert le grâce à son initiative sur le territoire de Cublac...
En 1769, il écrit son Mémoire sur les prêts à intérêt, à l’occasion de la crise provoquée par un scandale financier à Angoulême. Pour lui, il s'agit que la question du prêt soit traitée scientifiquement, et non plus seulement d'un point de vue dépendant des recommandations d'une morale du religieux, issue en partie de la scholastique et réprouvant le profit. vignette|Anne Robert Jacques Turgot. Parmi les autres travaux écrits pendant l'intendance de Turgot figurent le Mémoire sur les mines et carrières et le Mémoire sur la marque des fers, dans lesquels il proteste contre les normes étatiques et l'intervention de l’État, et défend la libre concurrence. En même temps, il fait beaucoup pour encourager l’agriculture et les industries locales, entre autres les manufactures de porcelaine.
Pendant la famine de 1770-1771, il applique cependant aux propriétaires terriens l'obligation d’aider les pauvres et particulièrement leurs métayers, et organise dans tous les ateliers de la province des bureaux de charité pour fournir une activité à ceux capables de travailler, et un secours aux infirmes. Parallèlement, il condamne la charité non discriminatoire. Turgot fait des curés, quand il peut, les agents de ses charités et de ses réformes. C'est en 1770 qu’il écrit ses fameuses Lettres sur la liberté du commerce des grains adressées au contrôleur général des finances, l'abbé Terray. Trois de ces lettres ont disparu, ayant été envoyées à Louis XVI par Turgot plus tard et jamais récupérées, mais celles qui restent démontrent que le commerce libre est de l'intérêt du propriétaire foncier, du fermier et aussi du consommateur, et demandent énergiquement un retrait des restrictions : Charles Serfaty, Passés composés, janvier 2024, , 7 (« Une crise de dette souveraine (1789-1815) »)
L'un des travaux les plus connus de Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, est écrit au début de son intendance, au bénéfice de deux étudiants chinois.
En 1766, il rédige les Éphémérides du citoyen, qui paraissent en 1769-1770 dans le journal de Dupont de Nemours, et sont publiés séparément en 1776. Dupont, cependant, a altéré le texte pour le mettre plus en accord avec la doctrine de Quesnay, ce qui refroidit ses relations avec Turgot.
En 1767, il participe également à l'affaire Bélisaire, prenant la défense de l'ouvrage par un pamphlet, Les XXXVII vérités opposées aux XXXVII impiétés de Bélisaire, par un bachelier ubiquiste.
Après avoir tracé l'origine du commerce, Turgot développe la théorie de Quesnay selon laquelle le sol est la seule source de richesse, et divise la société en trois classes : les cultivateurs, les salariés ou les artisans, et les propriétaires. Après avoir discuté de l'évolution des différents systèmes de culture, de la nature des échanges et des négociations, de la monnaie, et de la fonction du capital, il choisit la théorie de l'« impôt unique », selon laquelle seul le produit net du sol doit être taxé. En conséquence, il demande encore une fois la liberté totale du commerce et de l'industrie.
Ministre Nomination vignette|redresse|Statue de Turgot sur la façade de l'hôtel de ville de Paris. Turgot est nommé ministre sur proposition de Maurepas, le mentor du roi, auquel il a été chaudement recommandé par l'abbé de Véry, un ami commun. Sa nomination comme ministre de la Marine en est bien accueillie, notamment par le parti philosophique. C'est à cette époque que ce parti est à l'apogée de son pouvoir politique. Un mois plus tard, il est nommé contrôleur général des finances. De 1774 à 1776, il essaie de mettre en application le programme de réforme des physiocrates. Comme ces derniers, la critique qui lui est le plus fréquemment adressée est d'être systématique, un mot vu très négativement en France depuis au moins 1748. À cette date, Dortous de Mairan adresse un écrit à l'Académie des sciences où il s'inquiète de l'opprobre qui entoure le mot système. Plus tard, d'Alembert souligne que le scepticisme dogmatique qui accompagne le refus du mot système n'est qu'une des formes du dogmatisme.
Œuvre financière Le premier acte de Turgot est de soumettre au roi une déclaration de principe : pas de banqueroute, pas d'augmentation de la taxation, pas d'emprunt. La politique de Turgot, face à une situation financière dramatique, est de contraindre à de strictes économies dans tous les ministères. Dès sa nomination, il montre l'exemple : il baisse ses émoluments de , et renonce à la prise en charge de son installation de même qu'au pot-de-vin (une pratique qui n'était pas illégale) accordé traditionnellement par les fermiers généraux. Toutes les dépenses doivent désormais être soumises pour approbation au contrôleur. Un certain nombre de sinécures sont supprimées, et leurs titulaires sont dédommagés. Les abus des « acquis au comptant »Ordonnances pour des dépenses dont le motif n'était pas connu de la cour des comptes. (http://www.blason-armoiries.org/institutions/c/comptant.htm) sont combattus, cependant que Turgot fait appel personnellement au roi contre le don généreux d'emplois et de pensions.