Gilles Boileau, né le à Paris, où il est mort le , est un homme de lettres français des premières années du règne de Louis XIV. Avocat de formation, traducteur du latin et du grec ancien, polémiste redouté et poète occasionnel, élu membre de l'Académie française à vingt-huit ans, il est proche, par ses préoccupations littéraires et érudites, de Molière, d'Antoine Furetière, de Charles Perrault, de l'abbé d'Aubignac et de l'helléniste François Cassandre.
Ses œuvres, peu nombreuses, peuvent toutes être consultées en ligne, mais il n'en existe aucune étude critique et il n'a fait l'objet d'aucune véritable biographie.
Sa mort prématurée et la longue et brillante carrière de son cadet Nicolas ont sans doute conduit les historiens de la littérature à sous-estimer son rôle dans la vie intellectuelle du Grand Siècle. Et de fait, certains auteurs modernes n'écartent pas la possibilité que deux textes importants revendiqués par Nicolas, la « Dissertation sur la Joconde » et la traduction du Traité du sublime du Pseudo-Longin, soient l'œuvre de Gilles.
Sa vie et son œuvre gauche|vignette|191x191px|Gilles Boileau, père de Gilles et Nicolas Boileau, 1658. Gilles Boileau est l'aîné des six enfants d'Anne de Niélé (1609-1638), fille d'un procureur au Châtelet, et de Gilles Boileau (1584-1657), greffier du conseil de la Grand'Chambre du Parlement de Paris, lequel a déjà dix enfants d'un premier mariage.
Deux de ses frères se sont fait un nom dans les lettres : Jacques, auteur de savoureux traités de théologie et de morale, et Nicolas, dit Boileau-Despréaux, le satiriste, avec lequel il aura, quelques années sa mort, des relations tendues.
Avocat au parlement de Paris, Gilles II n'a, semble-t-il, jamais plaidé. Sa charge de payeur des rentes de l'Hôtel de ville lui vaut parfois le surnom de « Boileau le rentier » ; sa mordacité, celui de « Boileau le cynique » ; ses prétentions philologiques, celui de « Boileau le grammairien ».
Dès son entrée sur la scène littéraire, il est « protégé » par le premier président du parlement de Paris, Pomponne de Bellièvre, comme son père l'avait été avant lui. Quelque quinze ans plus tard, son frère Nicolas se mettra sous la protection du successeur de Bellièvre, Guillaume de Lamoignon.
Premières publications vignette|301x301px|Michel de Marolles, par Robert Nanteuil. En , âgé de 22 ans, Gilles Boileau fait paraître la traduction d'un classique de la philosophie grecque, Le Tableau de CébèsLe privilège, signé de Valentin Conrart, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et valable pour une durée (exceptionnelle) de 9 ans, est reproduit intégralement après la préface., déjà traduit plusieurs fois avant lui.
Le privilège, signé de Valentin Conrart, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et valable pour une durée (exceptionnelle) de 9 ans, est reproduit intégralement après la préface.
Le jeune homme dédie ce « premier fruit de [ses] études » en termes quasi filiaux à l'abbé Michel de Marolles, lequel a entrepris depuis quelques années de traduire les grandes œuvres de la littérature latineEntre 1647 et 1680, il traduira, certains pour la première fois, toutes les œuvres de Virgile, Ovide, Lucrèce, Horace, Catulle, Properce, Perse, Juvénal, Martial, Térence, Plaute, Lucain, Stace, Pétrone, et d'autres poètes mineurs, qu'il fera paraître dans des éditions bilingues et richement annotées. Il traduira également des historiens, dont Grégoire de Tours, le Nouveau Testament et la Bible entière, qu'il traduit de la Vulgate et dont la publication sera interrompue par ordre du chancelier Séguier, en raison de la nature très hétérodoxe de ses notes. Méprisé par ses pairs Chapelain et Ménage, dénigré par la critique moderne, cet érudit à la curiosité insatiable, familiers des cercles du libertinage érudit, estimait Cyrano de Bergerac, avec lequel il s'était entretenu et dont il semble avoir apprécié l'œuvre à sa juste valeur. : … Quand j'ai fait réflexion sur la bonté avec laquelle vous avez reçu mes premières offres de servicesOn ignore quel(s) service(s) le jeune Boileau est allé offrir à l'abbé de Marolles, qui depuis quelques années a entrepris de traduire tous les poètes latins., je me suis persuadé que ce serait vous faire injure de dédier à d'autres qu'à vous les premiers fruits de mes études ; car sans dire ici les particulières obligations que je vous ai, il est certain que c'est à vous que je dois le peu de belles inclinations que j'ai pour les lettres ; lorsque j'ai considéré que vous possédiez les deux qualités qui font l'honnête homme, et que vous n'aviez pas moins de bonté que de science, j'ai cru que je ne pouvais pas imaginer un dessein plus illustre que de vous imiter : Me tibi supposui; teneros tu suspicis annos / Socratico, Marolle, sinu…Vers 36-37 de la Satire V de Perse, que Marolles rend ainsi dans sa traduction des « Satires de Juvénal et de Perse », publiée au cours de la même année 1653 : « Mais enfin je me rangeai sous votre conduite, et vous avez reçu dans votre sein la tendresse de mes années pour les former aux disciplines de Socrate. » [« Je me suis réservé pour toi ; c'est toi qui recueilles mon âge tendre sur ton sein socratique. » Perse, Satire V, v. 36-37, trad. A. Cartault, Paris, « Les Belles Lettres », 1929.] Marolles apparaît dès lors comme le mentor du jeune Boileau, auquel il donnera à diverses reprises, au cours des quinze années suivantes et jusqu'après sa mort, des témoignages d'une amitié pétrie d'admirationAinsi, en 1661, Marolles fera-t-il précéder sa traduction des Amours d'Ovide d'une "Lettre à Monsieur Boileau de l'Académie française" (Les Amours d'Ovide d'une nouvelle traduction, avec des remarques, Paris, Veuve Pierre Lamy, 1661, lire en ligne.) : « Monsieur, Je désire vous rendre, s'il m'est possible dans l'âge avancé où je suis, l'honneur que vous me fîtes, en la fleur de votre jeunesse, par l'une des premières productions de votre esprit, lorsque vous mîtes au jour votre Tableau de Cébès, il y a quelques années, dont je vous assure que je ne me tiens pas moins glorieux que je vous en suis encore parfaitement obligé. Vous me considériez sans doute comme une personne qui vous avait convié de l'aimer, par l'estime très juste que je fis de vous sitôt que j'eus le bien de vous connaître. Je n'eus pas peur de me tromper, et par la suite des années, j'ai bien vu que je ne me suis pas trompé. Vous avez fort avancé depuis ce temps-là. Il ne faut pas douter que vous n'alliez bien loin, ayant commencé de si bonne heure à marcher dans le chemin de la vertu. Aussi vous êtes-vous fait beaucoup d'amis dans les lettres, et peu d'ennemis ; et je puis croire encore que ce peu d'ennemis, s'il y en a quelqu'un, ne manque pas d'estime pour vous, quoiqu'il ne fût pas si tendrement touché de votre gloire. ».
En octobre de la même année 1653, Boileau signe (de ses initiales) l'une des deux pièces liminaires de Zénobie, reyne d'Arménie, tragédie de l'avocat Jacques Pousset de Montauban. L'autre pièce est due au sieur de Saint-Gilles, naguère capitaine au régiment de Conti, et ami d'Henry Le Bret et de Cyrano de Bergerac, le même qui, quelques années plus tard, devenu intendant du jeune secrétaire d'État Louis-Henri de Loménie de Brienne, lancera la fameuse gageure sur les deux Joconde (voir plus bas). Boileau, Montauban, Saint-Gilles et Le Bret sont des habitués des « mercuriales » de Gilles Ménage, ces causeries auxquelles l'érudit et poète convie chaque mercredi des savants, des écrivains et des femmes d’esprit dans l’appartement qu’il occupe au cloître de Notre-Dame de Paris. vignette|241x241px|Le Tableau de Cébès gravé par Otto van Veen.|gauche Au printemps 1655, Gilles Boileau donne de sa traduction du Tableau de Cebes une version « bien plus correcte et plus achevée » dans un livre consacré à Épictète, qui porte au titre : La Vie d'Épictete et l'Enchiridion, ou l'Abrégé de sa philosophie, avec le Tableau de Cebes et qu'il dédie à Pomponne de Bellièvre, à l'origine de cette traduction. Dans une préface très érudite, le traducteur justifie son choix de conserver le mot grec Enchiridion (poignard) plutôt que d'adopter le français Manuel, que Guillaume Du Vair avait choisi dans sa traduction de 1591.
Une seconde édition amplement revue et augmentée paraîtra en 1657 sous le titre nouveau de La Vie d'Épictète et sa philosophie, dont le traducteur s'expliquera dans une réécriture de la préface<ref>« Je l'avais entrepris [ce petit ouvrage] par l'ordre de feu M. le Premier président […] C'est par son avis que j'ai changé le titre de mon livre et que j'ai ôté le mot d'enchiridion qui y était auparavant. J'avoue néanmoins que ce n'a pas été sans peine que j'ai pris cette résolution. Car outre que je ne trouvais point de terme français qui exprimât proprement celui denchiridion, je savais que plusieurs personnes de mérite n'avaient point fait de scrupule de s'en servir. Mais par la suite du temps, j'ai bien reconnu qu'en matière de langue, l'usage l'emportait par-dessus de la raison. En effet, hormis les savants, je n'ai trouvé presque personne qui ait lu ou prononcé ce mot comme il faut. Il y a de certains termes, comme celui-ci, qui sont malheureux. Ils ont beau être en la bouche des savants et avoir la raison de leur côté, le peuple ne l'entend point et ne les veut point naturaliser. Et pour moi, je ne suis pas d'humeur à me brouiller avec lui pour un mot. »</ref>. La troisième et dernière édition, publiée en 1667, sera traduite et publiée trois ans plus tard en anglais.
Dans le chapitre qu'il consacrera en 1704 à Gilles Boileau dans sa Réponse aux questions d'un provincial, Pierre Bayle écrira à propos de cette traduction d'Épictète : Elle est bonne et précédée d’une Vie d’Épictète la plus ample et la plus exacte que j’aie vue jusqu’ici. L’érudition et la critique y ont été répandues habilement. Tout cela fut bien reçu du public.
Dans l'étude qu'il publiera en 1880 sur Les Frères de Boileau-Despréaux, Gaston Bizos écrira :
En un temps où la langue française est encore enveloppée dans les langes de la langue latine, Gilles Boileau a su parfois couper la période chère à Descartes et à Balzac, pour rendre avec une sobre rapidité les brèves et tranchantes maximes du stoïcien […] Cette prose est déjà remarquablement nette, précise, intelligible, d'une tournure presque moderne.
Polémique contre Gilles Ménage vignette|265x265px|Gilles Ménage en 1652 par Robert Nanteuil. Dans la préface de son Épictète, Gilles Boileau rendait hommage à « l’illustre Mademoiselle Scudéry [pour] sa belle et ingénieuse Carte du Tendre » et remerciait l'érudit Gilles Ménage, dont il fréquentait les « mercuriales », pour des indications qu'il lui avait fournies concernant la mort d'Épictète.