La diplomatique byzantine est la science auxiliaire de l'histoire qui étudie la structure, la classification, la valeur, la tradition et l'authenticité des documents officiels issus de l'empire byzantin.
Comparée au travail produit dans les chancelleries de l’Occident, la diplomatique byzantine est très pauvre et mal connueJean Darrouzès, Le registre synodal du patriarcat byzantin au siècle. Étude paléographique et diplomatique, Paris, Institut français d’études byzantines, 1971, ..
Si la maxime selon laquelle « pas de documents pas d’histoire » est chère aux médiévistes qui s’intéressent à l’Occident, elle l’est encore plus à ceux qui se passionnent pour la partie orientale de l’ancien Empire romainD. M. Nicol, « Byzantinische Urkundenlehre. Erster Abschnitt: Die Kaiserurkunden, by Franz Dögler and Johannes Karayannopulos », The Classical Review, vol. 20, , 1970, ., en raison de la rareté des sources non littéraires.
Par conséquent, les historiens contemporains pourraient être trompés par les idées et hypothèses émises par les historiens byzantins, sans avoir les moyens de vérifier le véracité ou le déroulement des faits.
Utilité de la discipline Le recours aux sources documentaires est susceptible de corriger ce risque de distorsion dans la lecture ou l'analyse des phénomènes historiques. Le cas des documents issus des vingt monastères cénobitiques de l'Athos, une « presqu'île escarpée de , important foyer monastique depuis le de notre ère » en dit long sur l'impact des moines sur le tissu économique de la régionEn effet, « les actes de l’Athos nous indiquent que, dès le siècle, les grands monastères de la péninsule –tels Lavra, Vatopaidi, Iviron, Chilandar – avaient acquis un domaine foncier important en Chalcidique et, plus généralement, en Macédoine (byzantine) par le biais de dotations, legs, attributions de monastères en déshérence et d’achats » (Isabelle Dépret, loc. cit., ). Pour une synthèse intéressante sur les archives de l'Athos, voir: Peter Charanis, « Actes d'Esphigménou, by Jacques Lefort; Actes du Prôtaton, by Denise Papachryssanthou », Speculum, vol. 52, , 1977, .. D’autre part, des formules administratives des membres du clergé jettent une lumière nouvelle sur les titres ecclésiastiques de deutéron et de pittakion, tout en différant des rôles d’ordination; ce faisant ils éclairent leur lien avec des fonctions existant autrefois dans la hiérarchie séculière de l’Empire byzantin. Enfin, même si elles sont de prime abord ecclésiastiques, les sources documentaires fournissent de précieuses informations sur la topographie, les toponymes, la prosopographie, les exemptions fiscales, les rapports de propriété régissant les biens des laïques ou encore les relations entre moines et laïques.
Pour brosser un tableau de la diplomatique byzantine, cet article procédera en quatre temps: après avoir étudié l'histoire de cette discipline, on identifiera deux grands ensembles parmi les documents diplomatiques publics, les actes séculiers et les actes ecclésiastiques; après quoi seront soulevés des enjeux de la conservation et de la transmission des actes et finalement seront relevées les caractéristiques externes des documents.
Histoire de la diplomatique byzantine
La création de la diplomatique est attribuée à Jean Mabillon (1632-1707), qui la fonda avec son ouvrage « De re diplomatica libri VI », Paris, 1681. La diplomatique, « dont le nom est dérivé du substantif δίπλωμα (diploma, ce qui est plié, redoublé), désigne la science auxiliaire de l'histoire dont l'objet est l’étude critique des actes officiels. Par « acte » il faut entendre « les expressions écrites à contenu juridique ».
En quantité toujours croissante au fil des dépouillements, le matériel de la diplomatique provient surtout des archives des monastères et des États en contact avec Byzance. Ces sources provenant des archives ne peuvent cependant être séparées des pratiques des chancelleries, de l'influence des écritures livresques ni des autres domaines de recherche associés à l’aspect matériel de l’ensemble des sources en byzantinologie: codicologie, épigraphie, papyrologie, etc..
Grâce au mouvement philhellène du émergent certaines recherches. Le premier grand ouvrage qui repose sur une étude minutieuse des archives est celui de Karl Hopf (1832-1879), « Geschichte Griechlands vom Beginn des Mittelalters bis auf unsere Zeit » (1867-1868). La recherche systématique en Allemagne commença avec le travail de Karl Krumbacher (1854-1909), notamment sa « Geschichte der byzantinischen Literatur » (1891). Un de ses disciples, Franz Dölger (1891-1968), lance l’édition des registres des actes impériaux byzantins; « l’édition et la publication en facsimilés d’actes impériaux et athonites et la réalisation d’un premier manuel de diplomatique byzantine comptent parmi ses mérites ».
En fondant le « Vicantijskij Vremennik » en 1894, le fondateur de la byzantinologie russe, V. G. Vassiljevskij (1838-1899) en étendit les champs de recherche. Ainsi, P. A. Jakovenko et P. V. Bezobrazov s’occupèrent-ils des problèmes de l’histoire interne et des actes diplomatiques.
Au milieu du en France, la grande collection « Patrologia Graeca » en 161 volumes (Paris, 1857-1866) éditée par J.P. Migne rend accessible une abondante littérature ecclésiastique et historique. Charles Diehl (1859-1944) peut être considéré comme le créateur des études byzantines modernes en France. P. Lemerle s’occupa des actes diplomatiques. L’« Institut français d’études byzantines », centre de recherche des Assomptionnistes, est un autre centre important où sont édités les regestes des actes du patriarcat de Constantinople.
Deux autres pays européens ont édité des sources diplomatiques. En Autriche, dès le , il faut remarquer la grande collection des sources byzantines de F. Miklosich et J. Müller (Acta et diplomata Graeca medii aevi I-IV, Vienne 1860-1890). Herbert Hunger, à la chaire de byzantinologie de Vienne, entreprit de vastes recherches en histoire des idées et de la politique, de la diplomatique, de la paléographie et de la papyrologie. Chez les Grecs, on doit à A. Papadopoulos-Kérameus l’édition de sources ecclésiastiques des bibliothèques patriarcales de Constantinople et de Jérusalem.
L’essor des études byzantines aux États-Unis est dû à des émigrants européens des années 1940-1945. Il en résulta le « Dumbarton Oaks Center for Byzantine Studies » à Washington. Ce centre publie depuis 1941 les « Dumbarton Oaks Studies »https://www.doaks.org/research/byzantine (le 24 octobre 2020).. Mais d’autres recherches byzantines sont entreprises aux universités de Berkeley, de Los Angeles, de Chicago, de Columbia (New York) et de Harvard.
Depuis que Jean Mabillon a structuré la diplomatique en science au siècle, les attitudes envers la byzantinologie ont varié. Néanmoins, il est incontestable que les nombreux actes de chancelleries publiques – ecclésiastiques ou séculières – ont permis d’enrichir et de nuancer notre connaissance de la civilisation byzantine tant sur les techniques d’écriture ou de transmission de documents que sur la culture, l’économie ou la démographie de l’Empire romain d’Orient. Les actes juridiques – privés ou publics – auxquels les dépôts d’archives donnent accès nourrissent les recherches des byzantinologues tant au collège de France ou au CNRS que dans les universités américaines. Les collections d’actes et d’études que publient ces équipes de chercheurs n’ont pas cessé de révéler les lacunes de la byzantinologie et quelquefois de les combler.
Subdivisions de la diplomatique byzantine
Le caractère juridique des actes a porté la diplomatique à répartir les sources en deux grandes familles comprenant les écrits publics et les écrits privés. Parmi les écrits publics (ou actes publics) on distingue les actes séculiers et les actes ecclésiastiques.
Les actes séculiers Produites par les autorités de l’État, les actes séculiers comprennent d’un côté les actes impériaux et, de l'autre, les actes des despotes, les actes des sebastokratores et les actes des fonctionnaires.
Actes impériaux Même si l'empereur tenait une correspondance privée dotée de bulles de plomb, la chrysobulleC'est un document impérial officiel muni d’une bulle d’or (Otto Mazal, op. cit., ). a fini, par désigner, par synecdoque, les actes impériaux officiels pourvus d’une bulle d’or parce qu’elle donnait au document émanant de l’empereur une authenticité, une parure et un pouvoir particulier. De style très soigné, l'acte comprend des formules d’introduction et de conclusion, le protocole. En schématisant, on peut dire que «[l]e texte se divise en différentes parties: le prooimion (exorde), la position du problème (narratio), la décision (dispositio), la formule de sanction (sanctio) et la corroboration (corroboratio). L’eschatocole comprend la datation (datum) et la signature (subscriptio) ».
Les actes impériaux peuvent se subdiviser en quatre catégories, dont la structure schématique peut varier: les actes de contenu législatif (édikton et néara), les décisions impériales sous forme d’epistola, d’epistolè ou de subscriptio, les actes relatifs aux affaires étrangères (traités, lettres aux souverains étrangers et lettres de créance pour diplomates) et les actes administratifs (octroi de privilèges, charges honorifiques, en particulier le type du chrysoboullos logos attesté à partir du ).
Actes séculiers d'autres origines Même assez tard comme aux et siècles, les registres de la chancellerie génoise, qui a pris le contrôle de l’île de Famagouste, fournit des informations précieuses sur la domination génoise, les communautés sujettes, les relations avec les autorités chypriotes, les mouvements des capitaux, le nombre de soldats, la diversité dans l’origine de la population, les langues, les métiers ou encore la mauvaise administration de la colonie génoise. Tout cela permet « de réunir une riche moisson d’informations, certes plus nombreuses sur la gestion interne de la colonie, mais pas du tout insignifiante sur ses relations avec l’extérieur et, en particulier, avec la cour royale des Lusignan ».
Les actes ecclésiastiques Provenant des autorités de l’Église, les actes ecclésiastiques se déclinent en actes des patriarches, actes synodaux, actes épiscopaux, actes des protoi et actes des abbésOtto Mazal, op.cit., . Une des collections les mieux connues est celle « des Actes de l’Athos, œuvre monumentale poursuivie depuis les années 1930 par des équipes de chercheurs associés au Collège de France et à l’Académie d’Athènes » (Isabelle Dépret, loc. cit., ).. Parmi les actes ecclésiastiques, la plus grande part des documents produits par les chancelleries patriarcales sont des lettres officielles dans lesquelles l’auteur, le patriarche, s'adresse directement à un correspondantPour une notice indiquant les mérites du regestre des actes du patriarcat de Constantinople et la manière dont ils éclairent la période du , voir: Angeliki E. Laiou, « Les regestres des actes du patriarcat de Constantinople, by V. Laurent », Speculum, vol. 48, , 1973, .. Ces actes personnels du patriarche furent connus sous les termes de gramma et d’epistolè et plus tard sous le nom de pittakia (pittakion au singulier), bien que la chancellerie patriarcale désigne aussi par le terme hypomnèma les actes solennels qui comportaient une signature et un sceauOtto Mazal, op. cit., . Le terme pittakion désigne la lettre avec adresse et souhaits (J. Darrouzès, Le registre synodal du patriarcat byzantin au siècle, Paris, Institut français d’études byzantines, 1971, ). Sur la différence entre epistolè, pittakion et gramma, voir J. Darrouzès, op. cit., .. Dans un cas comme dans l’autre, « [l]e schéma de ces actes solennels, qui n’étaient livrés que par les patriarches, était le suivant: ligne d’intitulé, prooimion, expositio, mention de la participation du synode, dispositio, clause de sanction, déclaration de validité ».