Le Zhuangzi ou Tchouang-tseu () est un ancien texte chinois de la fin de la période des Royaumes combattants (476 à 221 ), qui contient des histoires illustrant la nature insouciante du sage taoïste idéal. Nommé d'après son auteur traditionnel, Zhuangzi (369 à 288 environ), c'est l'un des deux textes fondateurs du taoïsme, avec le Dao de jing.

Il se compose d'une grande collection d'anecdotes, d'allégories, de paraboles et de fables, qui sont souvent de nature humoristique ou irrévérencieuse. Il est composé de , dont seuls les sept premiers sont réellement attribués à la personne de Zhuangzi tandis que les chapitres restants sont attribués à diverses écoles s'inscrivant dans la continuité intellectuelle de Zhuangzi, et voient leur paternité débattue par les sinologues.

Ses thèmes principaux sont la spontanéité en action et la libération du monde humain, en particulier de ses normes, conventions et technologies. Les fables et anecdotes tentent d'illustrer la vanité des distinctions humaines entre le bien et le mal, le grand et le petit, la vie et la mort, ou l'humain et la nature. Alors que d'autres philosophes chinois anciens se concentrent sur le devoir moral et personnel, Zhuangzi encourage l'errance insouciante, le « non-agir » (), la spontanéité naturelle, la méfiance envers le langage et la communion avec la « Voie » cosmique () en suivant la nature. Il met également en avant des pratiques de maîtrise de soi et de son énergie intérieure () reposant sur la quiétude et l'absence de pensée. Il valorise la figure de l'homme authentique, sage et invincible, parvenu à cet état supérieur grâce à ces postures morales et ces pratiques, qui est à l'origine du « Saint » de la tradition taoïste.

Bien qu'il soit principalement connu comme une œuvre philosophique, le Zhuangzi est plus généralement considéré comme l'un des plus grands textes de toute l'histoire de la Chine. Chef-d'œuvre à la fois philosophique et littéraire, il influence considérablement les écrivains et dramaturges depuis plus de et la dynastie Han (206 à ) et laisse dans la culture chinoise des traces telles que la fable du Rêve du papillon ou celle de l'oiseau mythique Peng. La méfiance de Zhuangzi envers la politique et les institutions qui transparaît dans l'œuvre inspire également en Occident, de sorte qu'il est parfois considéré comme le .

vignette|Zhuangzi rêvant d'un papillon de Shibata Zeshin (1888). Exposé au Honolulu Museum of Art.|alt=Dessin sur encre d'un homme endormi, un papillon se trouve au-dessus de lui.

Histoire Paternité et histoire textuelle Le Zhuangzi est attribué à un homme du nom de Zhuang Zhou, désigné comme de coutume à l'époque par le titre « Maître Zhuang » (Zhuangzi) , dont le nom personnel est Zhou. Peu de choses sont connues de la vie de Zhuangzi. Il est généralement dit qu'il est né vers 369 à un endroit appelé Méng () dans l'État de Song (autour de l'actuelle Shangqiu, province du Henan), et meurt vers 301, 295 ou 286 .

vignette|Zhuangzi par Hua Zuli (environ , dynastie Yuan).|gauche|alt=Dessin d'un homme âgé avec une barbe et les bras dans ses manches.

Il aurait vécu dans l'État de Chu, dans la partie méridionale du monde chinois antique, et sa pensée est couramment rattachée à celle de ce pays, dont serait également originaire Laozi, qui présente de nombreuses originalités par rapport à celle de la plaine Centrale, que l'on retrouve aussi dans les aspects « pré-taoïstes » des poèmes des Élégies de Chu. Zhuangzi aurait également passé du temps à Linzi, la capitale de l'État de Qi et correspondant de nos jours à la ville de Zibo ; il aurait alors été en contact avec les savants de l'académie Jixia, plutôt associée aux courants naturalistes. Sima Qian (145-86 ) dans son Shiji (, aussi appelé « Mémoires historiques »), la première des Vingt-Quatre histoires dynastiques de Chine, tient une biographie de Zhuangzi. Cependant, la majeure partie semble avoir été tirée d'anecdotes prises dans le livre Zhuangzi lui-même. Aussi, Jean Levi écrit à ce sujet que . Dans l'introduction de sa traduction de l'œuvre, le savant américain Burton Watson conclut : .

Comme la plupart des ouvrages attribués à des penseurs de l'époque des Royaumes combattants, le Zhuangzi est en fait un ouvrage composite à l'histoire complexe, composé sur plusieurs générations autour d'un noyau attribuable à son auteur présumé. Il est généralement considéré que ses différents passages ont été couchés par écrit entre le et le , ce qui correspond à la période finale des Royaumes combattants et au début de la dynastie Han. Sa version « canonique » est celle présente dans l'édition et le commentaire de Guo Xiang, mort en 312 de notre ère (dynastie des Jin occidentaux), ce qui est plutôt tardif puisque la majorité des textes des penseurs de l'époque pré-impériale ont été compilés au .

Les détails de l'histoire textuelle du Zhuangzi avant la dynastie des Han (206 - ) sont donc largement inconnus. Des traces de son influence à la fin de la période des Royaumes combattants (475221) dans des textes philosophiques tels que le Guanzi, le Han Feizi, le Huainanzi ou le Lüshi Chunqiu suggèrent que la lignée intellectuelle de Zhuangzi est déjà assez influente dans les États de Qi et Chu au . Le Shiji de Sima Qian se réfère à un Zhuangzi de et fait référence à plusieurs chapitres qui sont encore dans le texte. Le Livre des Han, terminé en , énumère un Zhuangzi en , que de nombreux experts croient être la forme originale du travail. Un certain nombre de formes différentes du Zhuangzi survivent sous la dynastie Tang (618907), mais c'est une forme plus courte et plus populaire de du livre compilée par le penseur et écrivain Guo Xiang vers l'an 300 qui s'impose comme la source de toutes les éditions survivantes. C'est manifestement à cet éditeur qu'il faut attribuer l'« élagage » qui fait passer l'ouvrage de 52 à . Il s'en explique dans une postface conservée dans le manuscrit médiéval du Kōzan-ji : il a supprimé des passages fantastiques rappelant le Shanhaijing, ouvrage antique de géographie mythique, d'autres traitant de divination par les rêves, de chamanisme, ce qu'il considérait comme des superstitions. En 742, le Zhuangzi est canonisé comme l'un des classiques chinois par une proclamation impériale de l'empereur Tang Xuanzong, qui lui décerne le titre honorifique Vraies écritures de la Florescence du Sud () bien que la plupart des savants chinois orthodoxes ne considèrent pas le Zhuangzi comme un véritable « classique » () en raison de sa nature non confucéenne.

Depuis les temps anciens, les sept premiers chapitres du Zhuangzi sont considérés comme l'œuvre de Zhuangzi lui-même, et la plupart des spécialistes modernes s'accordent sur ce point. Les restants, d'origine hétérogène, sont divisés entre « chapitres extérieurs » (), quinze chapitres (8 à 22), et « chapitres divers » ou « mixtes » (), onze chapitres (23 à 33). Leur paternité est débattue. Les érudits reconnaissent depuis au moins la dynastie Song (960 1279) que certaines parties du livre ne peuvent pas avoir été écrites par Zhuangzi lui-même. Plusieurs contiennent des anachronismes et lui sont clairement postérieures, par exemple le évoquant Gongsun Long, qui a vécu après lui (vers 320-250 ), et le 32 qui décrit le moment de sa mort. De nos jours, il est généralement admis que les chapitres du milieu et les derniers chapitres du Zhuangzi sont le résultat d'un processus d' par des auteurs plus tardifs des chapitres intérieurs.

Certains seraient attribuables à des disciples de Zhuangzi, en particulier parmi les chapitres extérieurs, d'autres à d'autres écoles, notamment les chapitres divers dont le caractère composite est le plus prononcé, ce qui rend leur attribution très compliquée. Selon le consensus actuel, le travail d'au moins trois à cinq écoles serait inclus dans l'ouvrage : des « primitivistes » influencés par les anciens maîtres comme Laozi, et actifs vers la fin du et le début du , à 10 et une partie des 11, 12 et 14 ; des « hédonistes », relevant de l'école de Yang Zhu (penseur du , généralement rangé dans l'école du yin et du yang), actifs autour de 200 , à 31 ; des « syncrétistes », développant une pensée éclectique, peut-être ceux qui ont compilé la première mouture du texte, actifs entre 180 et 120 , à 16 et 33 ; les à 22 seraient le travail d'imitateurs tardifs de Zhuangzi qui suivent le style des chapitres intérieurs ; les chapitres « divers » 23 à 27 et 32 auraient été composés à partir de textes fragmentaires collectés par des « anthologistes », et pourraient inclure des passages écrits par Zhuangzi.

Manuscrits vignette|Paul Pelliot inspectant les manuscrits de Dunhuang dans la « bibliothèque murée » des grottes de Magao en 1908.|alt=Dans une salle avec de nombreux manuscrits, un homme lit à l'aide d'une bougie. Des parties du Zhuangzi sont découvertes parmi des textes de feuillets de bambou de la période des Royaumes combattants et dans des tombes de la dynastie Han, en particulier sur les sites de textes en bambou de Shuanggudui et Zhangjiashan Han. L'un des feuillets des écrits sur bambou de Guodian, qui date d'environ 300 , contient ce qui semble être un court fragment du , « Voleurs petits et grands » ().

De nombreux fragments de Zhuangzi datant du début de la dynastie Tang sont découverts parmi les manuscrits de Dunhuang au début du par les expéditions de l'explorateur hongrois-britannique Aurel Stein et du sinologue français Paul Pelliot. Ils forment collectivement environ douze chapitres de la version de Guo Xiang du Zhuangzi et sont conservés principalement à la British Library et à la Bibliothèque nationale de France.

Parmi les trésors nationaux japonais conservés dans le temple Kōzan-ji à Kyoto se trouve un manuscrit Zhuangzi de l'époque de Muromachi (13381573). Le manuscrit possède sept chapitres complets parmi les « extérieurs » et « divers », et est censé être une copie proche d'une édition annotée écrite au par le maître taoïste chinois Cheng Xuanying (, vers 630–660).

Commentaires Le contenu du Zhuangzi peut être considéré comme énigmatique, Jean Levi estimant même que la plupart des contemporains du penseur ne l’auraient pas compris. Ainsi, il est nécessaire pour les penseurs suivants d’en réaliser des commentaires afin d'expliquer la signification des fables voire le sens général de l’œuvre, ce qui aurait motivé Xiang Xiu () à leur proposer des explications. Néanmoins son commentaire n'a pas été préservé, quoique la tradition chinoise considère souvent qu'il a été plagié par celui de Guo Xiang, ce qui est mis en doute par les spécialistes actuels.. De même d'autres commentaires de la même période ne sont connus que de façon indirecte, notamment grâce au Jingdian Shiwen de Lu Deming (), glossaire dont la partie sur le Zhuangzi est parfois publiée séparément, notamment avec le commentaire de Guo Xiang.

Les commentaires du Zhuangzi les plus reconnus sont préservés dans le canon taoïste. Les plus notables sont : le commentaire de Guo Xiang (), inclus dans le Commentaire et sous-commentaire des Vraies écritures de la Florescence du Sud (), est aussi comme vu plus haut l'édition canonique du Zhuangzi et donc la forme sous laquelle il est généralement connu dans la tradition chinoise ; le commentaire en lui-même est en fait un traité philosophique présentant les interprétations personnelles de l'auteur, qui va parfois à l'encontre de celle de Zhuangzi, et est d'une importante cruciale pour la réception des idées de ce maître dans le bouddhisme chinois ; le commentaire de Cheng Xuanying (actif vers 631-650), également dans le Commentaire et sous-commentaire des Vraies écritures de la Florescence du Sud, dont il est la partie « sous-commentaire » car il se veut un prolongement du commentaire de Guo Xiang ; son interprétation est marquée par l'influence bouddhiste et celle de l'école taoïste du « Double Mystère » (Chongxuan) ;