Le sexisme dans la science moderne se traduit par une représentation biaisée des hommes et des femmes dans le discours scientifique, censé pourtant respecter un principe de neutralité. Les femmes sont définies par rapport à l'homme, ou inscrites dans une hiérarchie et infériorisées, ou assignées à un rôle unique (celui de reproductrices par exemple) ; le choix des thèmes de recherche peut également révéler un parti pris sexiste. Les sciences modernes, tout particulièrement les sciences de la vie, ont ainsi perpétué des stéréotypes de genre, et justifié quelquefois les inégalités entre hommes et femmes.Nicky Le Feuvre, « Femmes, genre et sciences : un sexisme moderne ? », dans : Margaret Maruani éd., Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs. Paris, La Découverte, « Hors collection Sciences Humaines », 2013, , lire en ligne. L'intervention de valeurs sociales androcentriques dans la production du savoir scientifique a été mise en lumière depuis les années 1990 par les gender studies. Cet article aborde ces questions pour la période du .

Les biais de genre qui affectent la connaissance peuvent éventuellement s'expliquer par la prépondérance des hommes dans les milieux scientifiques ; le problème de la sous-représentation des femmes dans les échelons supérieurs des institutions scientifiques est traité dans un article séparé, Place des femmes en sciences.

La question de la neutralité de la science L'étude du sexisme dans le discours scientifique s'est longtemps heurtée à une forte résistance parce qu'elle suppose que des valeurs ou des idéologies interviennent dans la production, l'acceptation et la validation d'hypothèses savantes, en contradiction avec l'idéal de neutralité de la science. Quelques avancées ont eu lieu dans ce sens dès les années 1950-1960 ; le philosophe des sciences Ernest Nagel esquisse en 1961 une réflexion générale (sans rapport avec le sexisme) sur cette question, affirmant : . Ce sont surtout les historiennes féministes des sciences qui ont montré l'importation des valeurs dominantes dans le contenu des sciences, et souligné la prégnance d'une idéologie sexiste dans le discours académique.

Malgré ses prétentions à l'objectivité, le discours scientifique subit les effets des rapports sociaux ; dans un contexte de domination masculine, la pratique de la science tend à promouvoir les intérêts et le point de vue des hommes. Plus le groupe producteur du savoir est homogène, plus les biais risquent d'être prononcés.

Biais au Au se met en place dans la science une hiérarchisation des différences entre les sexes ; l'homme apparaît comme un modèle achevé, tandis que la femme est présentée en comparaison comme physiologiquement immature, intellectuellement inférieure et moins évoluée.

Immaturité physique de la femme Le naturaliste Julien-Joseph Virey (1775-1846) est un de ceux qui fondent la dévalorisation des femmes sur l'idée de leur croissance physiologique incomplète : la femme est semblable à l'enfant et condamnée à demeurer dans la dépendance de l'homme. , écrit Virey, qui compare à titre d'exemple la dentition des hommes et des femmes : .

L'absence de sperme est un autre exemple de l'incomplétude des femmes toujours selon Virey : ; or pour ce même auteur le sperme dont la femme est dépourvue est la condition de l'accomplissement physique et moral : . L'homme donne, la femme reçoit ; elle a besoin d'un partenaire masculin, lequel jouit d'une surabondance de force.

Influence du physique sur le moral L'infériorité intellectuelle des femmes est présentée au début du comme la conséquence d'une croissance physiologique avortée . Ainsi toujours selon Julien-Joseph Virey, . La femme sera nécessairement . Inférieure par la faiblesse de la physiologie de ses organes, la femme l’est donc aussi par ses capacités intellectuelles :  (Virey, article « homme »).

Crâne et cerveau

Dans la deuxième moitié du la craniologie (étude des formes du crâne) prend son essor ; les comparaisons de crânes d'Européens et de non-Européens conduit à mettre au point des critères « scientifiques » qui dévalorisent des peuples dits primitifs ; ces mêmes critères, repris dans des études comparatives de crânes d'hommes et de femmes, servent ensuite à établir l'infériorité intellectuelle des femmes.

Le prognathisme, ou projection en avant de la mâchoire, est ainsi promu comme un indice caractéristique des selon les termes du médecin anglais James Cowles Prichard en 1849 ; puis le prognathisme devient le propre des femmes : , écrit Paul Topinard dans les années 1870 ; le biais raciste et le biais sexiste se conjuguent en définitive, et Topinard peut conclure que les femmes sont moins intelligentes que les hommes : .

Les scientifiques de l'époque reproduisent cette démarche dans leur analyse d'autres traits physiologiques comme le poids du cerveau, le degré de développement des lobes ou de la moelle épinière. Le poids du cerveau par exemple, déclaré supérieur chez les individus des nations européennes, est présenté comme la marque d'une supériorité intellectuelle des Blancs par rapport aux non-Blancs ; ensuite Gustave Le Bon, Paul Broca et d'autres en déduisent que les femmes blanches, dotées d'un cerveau moins lourd que celui des hommes, sont moins intelligentes que les hommes, et la classification des races renforçant la hiérarchie entre les sexes, ces scientifiques ajoutent que les capacités intellectuelles des femmes blanches sont comparables à celles des Noirs.

Certaines de ces théories craniologiques ont été réfutées par des scientifiques dès le , notamment par Léonce Manouvrier. Femmes reproductrices est un axiome fondamental de la science au . , écrit Virey. Pour le médecin Paul Julius Möbius également, constituent le but ultime de l'existence féminine, c'est pourquoi , p.20.

Maladies des femmes Au cours du et au début du , des médecins et psychiatres misogynes ont présenté la fonction reproductrice comme un facteur favorisant la folie féminine. Dans un ouvrage intitulé De la Débilité mentale physiologique chez la femme (1900) le neurologue allemand Paul Julius Möbius écrit : ; il était contre l'accès des jeunes filles aux études de médecine ; son argumentation visait à mettre en doute les aptitudes intellectuelles des femmes tentées par la carrière médicale.

L’hystérie, analysée au comme une affection de l’utérus, renforce l'association entre féminité et pathologie. En 1840, le neurophysiologiste anglais Thomas Laycock est un de ces scientifiques qui contribuent à féminiser et sexualiser l'hystérie. Alors même que des hommes, certes minoritaires, étaient diagnostiqués hystériques au , la thèse utérine connaissait une telle vogue que le philosophe autrichien Otto Weininger pouvait déclarer en s'y référant, en 1903 : .

Les hommes aussi sont, pour les médecins du , affectés par une maladie qui leur est propre : il s'agit de l'hypocondrie ; cependant, cette affection touche surtout les littérateurs et les savants, c'est une maladie noble, liée à un surmenage intellectuel, à la différence de l'hystérie expliquée parfois par une  et associée à une sexualité lascive.

Les menstruations ont pu être présentées comme un handicap et une cause de pathologie ; ainsi l'anthropologue anglais affirme en 1869 devant la London Anthropological Society : .

Biais aux et

L'idéologie sexiste qui imprégnait les discours scientifiques au continue d'exercer une action également sur les contenus de la science du et du , selon plusieurs spécialistes«Le était celui des mesures physiques du crâne ou du cerveau pour justifier la hiérarchie entre les sexes, les races et classes sociales. Les critères actuels sont les tests cognitifs, l’imagerie cérébrale et les gènes», Catherine Vidal, « Cerveau, sexe et idéologie », Diogène, 2004/4 (n° 208), p. 146-156, lire en ligne.

Rôle des neurosciences Les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale par résonance magnétique (IRM) ont permis d'accomplir de grands progrès notamment dans l'analyse des fonctions cognitives, toutefois, ces techniques d'exploration donnent lieu à une utilisation médiatique qui vise le sensationnalisme et qui conforte bien souvent les stéréotypes de genre. Certaines interprétations hâtives des différences entre les sexes dans le fonctionnement du cerveau ne tiennent pas compte du dynamisme cérébral ; l'IRM ne donnant qu'une image instantanée du cerveau ne permet pas d'affirmer que telle différence entre des hommes et des femmes était inscrite dans leur cerveau depuis leur naissance ; cette différence peut avoir été induite par l'éducation. De plus, la portée des expériences d'IRM demeure limitée, parce qu'elles sont effectuées sur un petit nombre de sujets (entre 10 et 40 personnes). De nombreux biais peuvent affecter certaines conclusions. Catherine Vidal parle de à propos des méthodes de chercheurs comparant les cerveaux pour y trouver des traits psychologiques prétendument « féminins » et « masculins »«Le « neurosexisme » contemporain avec ses allures scientifiques fait recette dans les milieux conservateurs pour justifier les préjugés et les inégalités entre les sexes», écrit également Catherine Vidal, (2013). «Le genre à l’épreuve des neurosciences». Recherches féministes, 26 (2), 183–19, lire en ligne. Cette dérive est accentuée lorsque des chercheurs en neurosciences établissent des résultats propres au fonctionnement du cerveau, sans mesurer les différences cognitives ou comportementales qui pourraient y être liées, mais suggèrent qu'un tel lien existe : les médias retiennent en priorité cette suggestion, l'affirmant comme « prouvée » ou en inventent d'autres. Le terme de « » est passé dans l'usage ; il a été forgé en 2010 par Cordelia Fine qui désigne par là des « mythes neuroscientifiques » ayant pour effet de catégoriser les hommes et les femmes.

Perception de l'espace, mathématiques D'anciennes études d’imagerie cérébrale par résonance magnétique menées dans les années 1990 ont diffusé l'idée selon laquelle les hommes auraient une meilleure perception des relations spatiales et qu'ils seraient plus doués pour les mathématiques que les femmes.

Cette prétendue infériorité des femmes est alléguée pour justifier leur sous-représentation dans les plus hauts échelons des carrières scientifiques ; ainsi, Lawrence Summers, président de l'université de Harvard, affirme en 2005 : . Cette théorie a été contestée. Selon Catherine Vidal, la découverte de la plasticité cérébrale ne permet plus de définir des capacités cognitives spécifiquement masculines ou féminines ; l'apprentissage dispensé aux garçons et aux filles est différent, c'est lui qui favorise chez les filles un intérêt plus grand pour le langage que pour les mathématiques ou la physique. Cette plasticité du cerveau qui évolue en fonction de l'environnement entraîne d'importantes variabilités individuelles indépendamment du sexe ; en revanche, d'après Catherine Vidal, et il est possible que ces 3 % d'études aient négligé les effets des expériences vécues par les sujets analysés. A contrario, les chercheurs Franck Ramus et Nicolas Gauvrit considèrent que la synthèse que fait Catherine Vidal des recherches scientifiques portant sur le cerveau et sur les différences entre les sexes .. Selon eux, si la plasticité cérébrale montre que « la culture et l’éducation ont un impact parfois flagrant sur le cortex, elle ne montre en aucun cas que cet impact explique toutes les différences entre les individus. »

Jugement moral, empathie