France-Matin est un faux journal quotidien, au format de France-Soir, diffusé pendant plusieurs jours, environ deux semaines avant le premier tour lors de l'élection présidentielle française de 1974 et qualifié de "chef-d'œuvre d'intoxication" dans ses mémoires par Alain Poher, ex-président centriste du SénatTrois fois président : Mémoires par Alain Poher et Pierre Bordry, aux Editions Plon en 1993 . Faussement datée du Fondation Jean-Jaurès, fonds privé de Claude Estier, ex-directeur de L'Unité, journal du Parti socialiste, pour la période 1965-1986 , l'édition saisie par la Justice le , prétend révéler un faux projet d'ordre de rationnement du candidat François Mitterrand. Elle a été imprimée à plusieurs millions d'exemplaires, deux, trois ou huit millions selon les sources"La campagne présidentielle de François Mitterrand en 1974", par Sylvie Colliard .

Contexte Au cours de la campagne électorale de l'Élection présidentielle française de 1974, précipitée par le décès inattendu du président Georges Pompidou, les gaullistes se divisent, alors qu'ils dominent très largement la droite parlementaire, avec environ trois-quarts des députés. Certains soutiennent le candidat du parti gaulliste l'ex-Premier ministre Jacques Chaban-Delmas et d'autres VGE, candidat des Républicains indépendants.

Le patronat se divise aussi : appuient VGE et Jacques Chaban-Delmas"Le patronat joue son propre tiercé" par Jacqueline Grappin, dans Le Monde du 27 avril 1974 .

afin de défendre leurs intérêts"Dossier C ... comme combines" par Nicolas Fournier et Edmond Legrand, aux Editions Alain Moreau en 1975 .

Malgré la vision moderniste d'une "Nouvelle société" et la popularité de la " réforme Boulin" des retraites, adoptée à l'hiver 1971-1972, Chaban échoue à séduire les électeurs de centre-gauche, même s'il fait globalement mieux, proportionnellement, que Giscard dans les régions de gauche"L'élection présidentielle de mai 1974 : la redistribution des électeurs de droite" par Colette Ysmal, Daniel Boy, Gérard Grunberg et Béatrice Moine-Roy dans la Revue française de science politique en 1975 et gaullistes. Le puritain Jean Royer lui prend et VGE bénéficie de sondages erronés lui promettant un ample succès au second tour"Les sondages et l'élection présidentielle : 1974, un duel incertain jusqu'au bout" par Matthieu Chaigne, le 4 mars 2017 pour Délits d'opinion alors que Chaban n'en serait pas sûr. Giscard lui passe devant dans les sondages.

Création et diffusion Vers la fin de cette campagne de premier tour est diffusé un faux journal quotidien, jusque-là inconnu, au nom de France-Matin, dont plusieurs numéros sont tirés à 3 millions d'exemplaires"French Connections: Networks of Influence" par Sophie Coignard et Marie-Thérèse Guichard, aux Editions Algora Publishing, en 2000, page 120 , sur les presses de Nice-Matin. Le journal et ses articles sensationnalistes sont conçus pour manipuler l’opinion à quelques jours du scrutin"Politique-fiction et satire de l’Amérique dans les romans de Robert Merle" par Marie-Françoise Allain dans Le Monde diplomatique de juin 1974 en annonçant un faux programme de restrictions de François Mitterrand, qui détaille même les conditions d'un futur rationnement des produits alimentaires"Un candidat trop musclé" par Bernard Guetta dans L'Obs du 13 mai 1974 .

Après plusieurs péripéties, le faux journal est saisi par la Justice"LA SAISIE DE "FRANCE-MATIN" AUTORISÉE" dans Le Monde du 27 avril 1974 . Environ 700 000 exemplaires sont ainsi saisis par les officiers de justice dans la nuit du , en pleine diffusion dans un entrepôt de routage et 200 000 autres exemplaires dans l'imprimerie de Nice-Matin, où ils viennent d'être édités. À Paris, il finiront, en partie, dans les eaux du canal Saint-MartinArticle de Thomas Lemahieu dans L'Humanité, en décembre 2007 .

Le faux-journal est dans un premier temps attribué à l'équipe du candidat Chaban-Delmas et cette suspicion le fait chuter dans les sondages à 17% ce dont il ne se relèvera pas, mais ce dernier dément catégoriquement et l'enquête montre plus tard qu'il a été édité par des militants travaillant pour son rival au sein de la droite, VGE.

Finalement, il est établi que le titre est dirigé par Patrick Legrand"La campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing en 1974" par Jacques Berne , ex-journaliste à L'Esprit public, titre militant en faveur de l'OAS, fondé par Hubert Bassot et Philippe Héduy en , puis agent électoral des Républicains indépendants en 1968 et responsable d'une société de relations publiques ensuite. Il en réclame lui-même officiellement la paternité, par un communiqué repris dans une dépêche du de l'Agence France-Presse.

Enquêtes Révélations et poursuites judiciaires Les ouvriers du livre du quotidien provençal Nice-Matin révèlent que ce faux journal « France-matin » a été tiré sur les presses de leur quotidien, à l'insu des journalistes L'affaire "France-matin", par Antoine Violet, dans L'Unité, journal du Parti socialiste .

Robert Badinter, avocat du Parti socialiste, qui s'estime lésé par le contenu de France-Matin, porte l'affaire devant le tribunal de grande instance de Paris, en affirmant qu'il y a eu de nombreuses infractions aux lois sur la presse, obligeant tout journal a décliner son identité. Le quotidien n'a, en particulier, effectué aucune déclaration préalable ni au Parquet de Paris, ni au Parquet de Nice. Robert Badinter prouve que Patrick Legrand, propriétaire officiel du journal, est un homme de paille recourant à de fausses coordonnées et que la société « France-matin », domiciliée au 120 rue du Croissant, une adresse qui n'existe pas, est une société-écran, dont le numéro de téléphone n'est pas attribué non plus, tandis que l'imprimerie « France-matin », domiciliée au 27 avenue Jean Médecin, à Nice n'a pas non plus d'existence réelle.

Dans les semaines qui suivent, les enquêtes de plusieurs médias vont montrer que ce journal était édité par l'AlepsAssociation pour la Liberté Économique et le Progrès Social, fondée dans les années 1960. de Georges Albertini et Alain Madelin"Génération Occident. De l'extrême-droite à la droite" par Frédéric Charpier, aux Editions du Seuil en 2005 , l'un des cadres de la campagne de Valéry Giscard d'Estaing"Nouveaux monstres et vieux démons: déconstruire l'extrême droite" par Lilian Mathieu et Sylvain Pattieu, en 2003 .

Ce dernier dirigeait précédemment le bulletin de l'Aleps, association qui le financera lui aussi plus tard.La participation au faux-journal est démentie par Michel d'Ornano, bras droit de VGE depuis leur contribution commune à la chute du général de Gaulle lors du référendum de 1969. Il est son directeur de campagne en 1974Raphaël Proust, « 1974, Giscard peopolise la campagne de la droite », slate.fr, 18 avril 2012.. Les giscardiens affirment même avoir moins dépensé que les autres candidats et que les RI, le seul parti qui soutient cette campagne, connu pour être sans militants, avait amassé un "trésor de guerre". Alain Madelin venait d'échouer à rééditer le journal "Spécial banlieue", dont le contenu identique lui avait déjà été confié en 1973.

Les soupçons envers l'UIMM Le financement du journal a été assuré par les milieux patronaux, sans qu'il soit établi par quelle branche exacte. L'UIMM est soupçonnée"Histoire secrète de la corruption" par Yvonnick Denoël et Jean Garrigues Nouveau Monde Editions, 2014, car elle a financé l'année précédente et les jours d'avant d'autres publications de ce type, mais à une moindre échelle, mais sans qu'aucune preuve ne soit apportée pour France-Matin, où les différentes estimations parlent d'un journal tiré à 2 millions, 3 millions ou 8 millions d'exemplaires, selon des sources très divergentes.

Les soupçons seront renforcés par le fait qu'Alain Madelin, qui dirigeait le bulletin de l'Aleps, association qui le financera lui aussi, venait d'échouer à rééditer le journal "Spécial banlieue", qui lui avait déjà été confié en 1973"Les plaisirs du journalisme", par Claude Angeli, Pierre-Edouard Deldique, et Stéphanie Mesnier, Editions Fayard, 2017 avec le même genre de contenu en forme de politique-fiction.

Les enquêtes des journalistes partent dans cette direction, l'Aleps, et tentent d'aller vers l'UIMM. Le , L'Unité, hebdomadaire du Parti socialiste, qui est alors informé par des policiers des Renseignements généraux, soupçonne Emmanuel Lepoyvre, salarié de l'UIMM d'avoir déjà bénéficié un an plus tôt, aux législatives de 1973, d'un budget de 3 millions de francs accordés par les milieux sidérurgiques, qui aurait financé lors de ces législatives l'impression de 4 millions d'exemplaires d'une feuille titrée « Monsieur Dupont voit rouge » et de 2 millions d'exemplaires d'une autre feuille titrée « L'omnibus »"La calomnie à coups de millions", par Nicolas Brimo, dans L'Unité, journal du Parti socialiste, le 10 mai 1974 .

En fait, l'hebdomadaire du Parti socialiste n'est finalement parvenu à prouver que les liens traditionnels entre l'UIMM et l'Aleps, à laquelle Alain Madelin participait depuis 1971, dans ce qui était . Alors que les patrons de l'automobile, alors principale branche de la métallurgie, confrontée à de nombreuses grèves pendant et après Mai 68 avaient décidé de durcir le ton, en recourant plus aux "syndicats jaunes" et aux vigiles, l'Aleps était traditionnellement et ouvertement financée depuis 1970 par l'UIMMMémoire de Kevin Brooks sur l'histoire de l'Aleps, pour l'Université de Grenoble en 2012 , avec en 1973 de nouvelles initiatives suscitées, comme le financement d'un supplément "Lip la Lune", tiré à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, dénonçant l'expérience d'autogestion à l'usine Lip de Besançon après les publications des législatives de suscitées par la crainte de voir la gauche arriver au pouvoir, avec un PCF alors encore dominant.

Dans son numéro du , L'Unité avait ainsi prouvé que ces initiatives continuaient : Emmanuel Lepoyvre et son employeur l'UIMM avaient financé deux journaux de campagne édités par l'Aleps sous la forme traditionnelle de suppléments, l'un pour les enseignants, titré « Liberté économique et progrès social » et daté d'« Liberté économique et progrès social », numéro 14, daté d'avril 1974, cité par Kevin Brooks dans son mémoire sur l'histoire de l'Aleps, pour l'Université de Grenoble en 2012 et l'autre qui était un plagiat de « La lettre de l'Expansion », baptisé « Lettre confidentielle des cadres supérieurs »« Liberté économique et progrès social », numéro 15, daté de mai 1974, cité par Kevin Brooks dans son mémoire sur l'histoire de l'Aleps, pour l'Université de Grenoble en 2012 , grâce à un même numéro de commission paritaire déjà utilisé par l'UIMM.

La lettre de l'Union patronale d'île de France Après le premier tour, Le Monde reprend les révélations de L'Unité du , qui concernent cette fois le patronat en général, dans un court article publié dès son édition de l'après-midi du "L'Unité: le patronat a financé les journaux hostiles au député de la Nièvre", dans Le Monde du 11 mai 1974 . Cet article est essentiellement constitué d'une reproduction intégrale de la pièce probante publié par L'Unité sous forme d'encadré"Preuve en main" par Nicolas Brimo, dans L'Unité le 10-05-1974 : une lettre datée du , évoquant ayant et des publications, dont les deux mensuels cités par l'Unité la semaine précédente, présentés comme relevant de l'Aleps, avec leurs tirages, respectivement de 750000 et 170000 exemplaires, très inférieurs à celui de France-Matin.

Une troisième publication est évoquée par cette lettre, éditée sans nommer l'éditeur mais , qui France-Matin selon Le Monde. La signature n'est cependant pas celle de l'UIMM, mais de Maurice H. Fouquet, délégué général de l'Union des syndicats patronaux de la région parisienne, domiciliée au 34 rue de Prony à Paris. Le court article du Monde ne cite pas l'UIMM. La lettre aux patrons qu'il reproduit intégralement insiste sur , présenté comme .

Prise de distance de l'UIMM