Julien Freund, né le à Henridorff et mort le à ColmarHenridorff, « Bulletin municipal » cf. page 58 du bulletin (page 59 du pdf)., est un philosophe, sociologue et résistant français.

Freund fut un , selon Pierre-André Taguieff. Son œuvre de sociologue et de théoricien du politique prolonge celle du juriste constitutionnaliste et théoricien du droit Carl Schmitt. Il fut aussi un médiateur entre les pensées allemande et françaiseJean Hur « Julien Freund, philosophe, sociologue et ethnologue ; médiateur entre les pensées allemande et française », dans Biographie alsacienne, Heimetsproch, 1993.. Il participa aux travaux du GRECE, société savante d'extrême droite.

Parlant le francique lorrain du fait de son lieu de naissance, Julien Freund s’exprimait par ailleurs aussi bien en français qu’en allemand. Par ses traductions et ses travaux, il est considéré comme le principal introducteur de Max Weber en France même si certaines de ses traductions sont aujourd'hui contestées. Il publia un grand nombre d’articles en français ainsi qu'en allemand et ses œuvres ont été traduites en près de 20 langues.

Biographie Né à Henridorff (Moselle) le , d'un père ouvrier socialiste et d'une mère paysanne, Julien Freund était l'aîné de six enfants. Il est bachelier à 15 ans en 1936. Après la mort de son père en 1938, il doit interrompre prématurément ses études et devint instituteur dès l'âge de 17 ansThierry Paquot, « Julien Freund, l’intellectuel frontière qui n’a pas de frontière », Revue des sciences sociales, , 2008, . et secrétaire de mairie dans son village natal.

Son frère Antoine, enrôlé de force comme « malgré-nous » dans la Wehrmacht, fut blessé à la bataille d'Orel en Russie et désertaDéserteurs recherchés par la Gestapo : archives de la Moselle, Metz, Cote 4 AR 14. En liste 1, KUGLER Hermann 20.7.1921 Forbach SKT GEORG mari de Émilie Freund ainée des sœurs de Julien Freund, et en liste 2, Freund Antonius Heinrichsdorf disparu à Heinrichsdorf (). Les noms ont été germanisés., ce qui aurait dû entraîner la déportation du reste de la famille qui œuvrait par ailleurs dans la résistance lorraine et faisait partie de réseaux de passeurs lorrainsJoseph Dillenschneider, « Les passeurs lorrains », Souvenirs de Guerre de passeurs et de résistants au pays de Sarrebourg et de Dabo 1940-1945, Éditions Pierron (Sarreguemines), décembre 1979 Dépôt légal : 79/4-N° 337.. Fort heureusement, ils réussirent, grâce à une complicité, à faire disparaître le dossier compromettant détenu par la Gestapo.

La résistance Pendant la Seconde Guerre mondiale, il participe activement à la Résistance. En , il est pris en otage par l’armée allemande dans son village natal durant trois semaines à la suite d’un attentat commis par des enfantsLéon Strauss, Julien Freund, maitron.fr. Il est arrêté le mais s’enfuit en zone libre et rejoint son université rapatriée à Clermont-Ferrand. Il est ensuite membre du mouvement de résistance Libération fondé par Jean CavaillèsRémi Soulié, Julien Freund, maître oublié, lefigaro.fr, 26 janvier 2008.. Dès , membre des Gergoviotes, il milite ainsi à Clermont-Ferrand dans le mouvement Libération d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie, puis dans les groupes-francs de Combat. animés par Henri Frenay, tout en achevant une licence de philosophie.

Arrêté en à Strasbourg, puis en septembre à Lyon, il fut avec Emmanuel Mounier l’un des accusés du procès Combat. Incarcéré à la prison centrale d'Eysses, puis à la forteresse de Sisteron, il parvint à s'évader le et rejoignit jusqu'à la Libération les maquis FTP des Basses-Alpes et de la Drôme. Incorporé avec le grade de sergent-chef, il participe aux combats de Séderon () et de Nyons ()) contre la division SS Oberland. Selon Le Maitron, indigné par des « atrocités commises par des maquisards communistes, notamment l’exécution d’une institutrice innocente précédée d’un viol collectif », Julien Freund se fait démobiliser le . Rentré à Strasbourg en , il se consacra quelque temps au journalisme et à l’action politique, expériences qui furent pour lui une source de déception en même temps que le point de départ d'une longue réflexion.

À la Libération, il découvre l’épuration sauvage et les règlements de compte partisans, ce qui le bouleverse profondément.

Après la guerre Il fut en 1945-46 responsable départemental du Mouvement de libération nationale (MLN) de la Moselle, et eut pendant quelque temps une activité de représentant syndical comme secrétaire académique du SNES. En 1945-1946, il fut secrétaire départemental de l'Union démocratique et socialiste de la Résistance en Moselle.

Gaulliste de la première heure et régionaliste, comme le rappellent Taguieff et bien d’autresLe Républicain Lorrain du 12.09.1993, article nécrologique de Gérard Stricher intitulé « Disparition d’un grand penseur »., Freund fut comme Schuman, dès le retour de la paix, un partisan de la réconciliation franco-allemande et de l’EuropeDernières Nouvelles d’Alsace (date ?), Festival européen des écrivains à Strasbourg, article signé Christian Lutz-Sorg : « Julien Freund à l’honneur, Prix européen de l’écrivain d’Alsace ».. Il fut également élu conseiller municipal de la ville de Sarrebourg où la mairie lui échappa de peu.

Carrière universitaire Dès 1946, il bifurque vers l'enseignement secondaire. Il est reçu à l’agrégation de philosophie en 1949., puis enseigne successivement au collège Mangin de Sarrebourg (1946-49), au lycée Fabert de Metz (1949-53) et au lycée Fustel de Coulanges de Strasbourg (1953-60).

De 1960 à 1965, il est chargé puis maître de recherche au CNRS, spécialisé dans les études d’analyse politique. Il soutient en 1965 à Paris sa thèse de doctorat d’État préparée sous la direction de Jean Hyppolite, puis de Raymond Aron, L’essence du politique. L'année suivant la soutenance de sa thèse de doctorat ès lettres à la Sorbonne., il est élu professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, où il est le principal fondateur puis le directeur de la faculté des sciences sociales. Il y crée un certain nombre d’institutions, comme l'Institut de polémologie de Strasbourg (témoignage de sa proximité avec Gaston Bouthoul), le Centre de recherches et d'études en sciences sociales (en 1967), la Revue des sciences sociales de la France de l'Est (en 1972) ou le Centre de recherche en sociologie régionale (1973). Il enseigne également de 1973 à 1975 au Collège d’Europe de Bruges, puis en 1975 à l'université de Montréal.

Nommé en 1979 président de l'Institut international de philosophie politique, il prend peu de temps après une retraite anticipée, réprouvant les évolutions de l’enseignement et de l’administration universitaires. Retiré à Villé, il se consacra entièrement à ses livres. Il est également durant cette période un conférencier à l'international.

Dernières années Julien Freund avait refusé de quitter sa Lorraine natale tout comme l’Alsace où il s’était établi pour venir s’installer dans la capitale : « Kant vivait à Königsberg et non à Berlin », répondait-il à ceux qui s’en étonnaient. Il était amateur de peinture — il avait épousé en 1948 la fille du peintre alsacien René Kuder (1882-1962), Marie-France, pharmacienne, dont il avait fait la connaissance à Gergovie dans la résistance. Ils auront deux fils, René et Jean-Noël.

Il sera enterré à Villé. Il était un homme de foiJulien Freund Le maître de l’intelligence du politique et notre ami à l’« enfance éternelle » Ifocap Philosophie 1993.. Lecteur de Chestov et de sa théologie négative, qui enseignait que l’impérialisme du savoir obscurcit le gouffre de la vie, Julien Freund supportait mal que la science envahisse tout et veuille supplanter la métaphysique et la foi religieuse. Après l’éclipse religieuse de sa jeunesse, il était revenu vers la foi de ses parents notamment celle de sa mère. Pour sa messe d’enterrement, il avait souhaité qu’on interprétât le Dies iræ, qui fut chanté par la chorale des étudiants de Strasbourg.

Distinctions Il est intronisé citoyen d'honneur de la commune de Sélestat en 1984 par le maire d’alors« Le Doyen Julien Freund », dans Biographie alsacienne Heimetsproch de Jean Hur..

En 1993, Julien Freund s’est vu remettre par Pierre Chaunu le prix Émile-Girardeau de l'Académie des sciences morales et politiques pour l’ensemble de son œuvre« L’hommage à Julien Freund », Républicain Lorrain du 31.12.1993, ..

Travaux Marqué par la pensée de Max Weber, de Georg Simmel, de Vilfredo Pareto et de Carl Schmitt, auteurs qu'il contribua à mieux faire connaître en France, Julien Freund s'était imposé avec son livre sur L'Essence du politique, issu de la thèse de doctorat qu'il avait soutenue le sous la direction de Raymond Aron devant un jury composé notamment de Raymond Polin, Paul Ricœur et Jean Hyppolite et du germaniste Pierre Grappin, le philosophe Jean Hippolyte ayant préféré se récuser de la direction en raison de ses convictions pacifistes et notamment de l'idée défendue dans la thèse qu'il ne peut y avoir de politique sans ennemi Jean-Michel Le Bot, Julien Freund and the Essence of the Political, a “Mediationnist” Reading, Tétralogiques, N°20, Politique et morale..

Par ses traductions et ses travaux, Julien Freund est considéré comme le principal introducteur de Max Weber en France avec Raymond Aron. Néanmoins, ses traductions sont contestées par certains sociologues.. En effet, le travail d'Isabelle Kalinowski a mis la lumière sur les limites de la traduction de Freund, notamment sur le concept de neutralité axiologique. La plupart des sociologues considèrent aujourd'hui que la notion de Wertfreiheit, quand elle est traduite par « neutralité axiologique » est « une traduction équivoque et insatisfaisante ». La problématique de la Wertfreiheit ne serait pas celle de l'adhésion en soi à des valeurs, « mais celle de l'usage malhonnête qui peut être fait des valeurs lorsqu'elles sont présentes sans être données comme telles par l'enseignant abusant de la position dominante que lui confère sa position. ».

Julien Freund est le deuxième découvreur de Carl Schmitt en France Muller Pierre : Carl Schmitt et les intellectuels français. La réception de Carl Schmitt en France, Mulhouse, Éditions de la Fondation alsacienne pour les Études historiques et culturelles, 2003 .. Comme le souligne David Cumin, maître de conférences à la faculté de droit de l'université Jean-Moulin-Lyon-III : « Courageusement, Freund a donc été l’avocat de Schmitt… alors que lui-même n’était que partiellement « schmittien » ! C’est ce que révèle la comparaison de leur conception du politique, aussi bien les formes et intentions des ouvrages clés que les approches et les contenus. Malgré des prémisses wébériennes communes, les différences sont sensiblesDavid Cumin, « Le concept du politique : Carl Schmitt et Julien Freund comparés », p. 203 à 216, in . Au regard de ces analyses évoquer une fascination de Freund pour Schmitt est intellectuellement faux et erroné, car ce serait induire l’idée d’une subjugation de Freund par Schmitt, Freund s'était intéressé au politique avec la relation ami-ennemi de Schmitt et sa théorie du partisan. Ces études révélaient par ailleurs qu'essentiellement pour Carl Schmitt la politique relevait d'une finalité théologale supplantant tout alors que pour Freund elle visait la concorde intérieure et la paix extérieure, sa finalité étant le bien commun.