Jacques Maritain, né le à Paris et mort le à Toulouse, est un philosophe et théologien catholique français. Il est une figure centrale du thomisme au .

Biographie Jeunesse et conversion Né à Paris, fils de l'avocat Paul Maritain et de Geneviève Favre, la fille de Jules Favre, il est élevé dans un milieu républicain et anticlérical. Comme sa sœur Jeanne, Jacques est baptisé dans l’Église Réformée. Élève au lycée Henri-IV, il y rencontre notamment Ernest Psichari. Il étudie par la suite la chimie, la biologie et la physique à la Sorbonne où il rencontre Raïssa Oumançoff (orthographié aussi Oumansoff), immigrée juive née à Rostov-sur-le-Don et ayant grandi à Marioupol (Empire russe), qu'il épouse en 1904. Ils n'auront pas d'enfants. Il est l'oncle de la résistante Éveline Garnier.

Le scientisme alors en vogue à la Sorbonne le déçoit assez rapidement ; il ne le considère pas comme étant capable de répondre à des questions existentielles d'ordre vital. Pendant l’année académique 1901-1902, Charles Péguy, confident de la crise intellectuelle et morale que traversent Jacques et Raïssa, les engage tous deux à suivre les cours d'Henri Bergson au Collège de France. Jacques Maritain se marie le . Il passe avec succès en 1905 l'agrégation de philosophie, où il est reçu sixième. Parallèlement à sa remise en cause du scientisme, Bergson leur communique le « sens de l'absolu ». Par la suite, grâce notamment à l'influence de Léon Bloy qui devient leur parrain de baptême, ils se convertissent tous deux au catholicisme en .

Ils déménagent à Heidelberg en 1907. Maritain y étudie la biologie sous la conduite d'Hans Driesch. La théorie néo-vitaliste de Driesch l'attire car elle s'apparente aux conceptions de Bergson. Raïssa tombe malade, et durant sa convalescence, leur conseiller spirituel depuis 1908, le frère dominicain Humbert ClérissacFrédérique Neau-Dufour (2001), Ernest Psichari: l'ordre et l'errance, Le Cerf, 2001, sq., leur fait découvrir l'œuvre de saint Thomas d'Aquin. L'enthousiasme de Raïssa conduit Jacques à s'y intéresser à son tour. Il trouve chez saint Thomas la confirmation de nombre d'idées qu'il avait déjà entrevues. S'appuyant déjà sur le thomisme, Maritain s'éloigne alors de Bergson qu'il critique durement en le considérant comme un incompatible avec le catholicisme dans son premier ouvrage publié fin 1913, La Philosophie bergsonienne : études critiquesPéguy et ses Cahiers de la quinzaine, de František Laichter, MSH, 1985, .. Ces études sont qualifiées de par Georges Van Riet, ayant été publiées bien avant la parution des Deux Sources de la morale et de la religion..

Du « Docteur Angélique », il passe bientôt au philosophe dont ce dernier avait christianisé la pensée, Aristote. Il se tourne par la suite vers les ouvrages de la néo-scolastique. En 1912, Maritain commence à enseigner au collège Stanislas, puis à l'Institut catholique de Paris. En compagnie de Péguy, il côtoie souvent à cette époque l'officier Ernest Psichari, qui, sous son influence, entrera dans le Tiers ordre dominicain.

Fréquentation et rupture avec l'Action française Sa conversion et l'influence de Humbert Clérissac, o.p., l'amenèrent à avoir des contacts avec des milieux proches de l'Action française. Maritain cependant n'a jamais publié une ligne dans le quotidien monarchiste, ni jamais partagé le nationalisme de Maurras, ni a fortiori son antisémitisme, comme l'explique l'ouvrage de Raïssa Maritain Les Grandes Amitiés.

Depuis 1911, les lettres qu'il adresse à Charles Maurras témoignent à la fois de la communauté de combat où il se trouve contre la république anticléricale. et de la bonne distance entre les deux hommes.

En 1916-1917, il fit cours au Petit Séminaire de Versailles. En 1917, un groupe d'évêques français chargea Maritain d'écrire une série de manuels destinés à être utilisés dans les universités catholiques et les séminaires. Il vint à bout d'un seul de ces projets (Éléments de Philosophie, 1920). Ce fut alors un des ouvrages de référence dans nombre de séminaires catholiques. En 1933, il devint professeur à l'Institut pontifical d'études médiévales de l'Université de Toronto. Il enseigna également à Columbia, Chicago et Princeton.

En 1920, il participe, avec Henri Massis et Jacques Bainville, à la fondation de la Revue universelle, où il se consacre aux pages philosophiques et poursuit son travail en faveur de la renaissance thomiste. Il en est le directeur associé et espère la conversion au catholicisme des dirigeants agnostiques de l'AF. Il rejette alors violemment la modernité et la démocratie libérale (Antimoderne, 1922), telle qu'elle est alors représentée par la République. Il regrettera plus tard avoir participé à la Revue universelle, déclarant que .

En 1924, Maritain adresse ses Réflexions sur l'intelligence au en signant ..

En 1926, lorsqu'interviennent des mises en garde du Vatican à l'égard de l'Action Française, il s'attache à jouer un rôle de médiateur ; il incite Maurras à faire preuve d'humilité et à se soumettre publiquement : Maurras, blessé, lui en veut personnellement. Maritain justifie la position de Rome, notamment en publiant Primauté du spirituel, Pourquoi Rome a parlé (1927) et Clairvoyance de Rome (1929). L’attitude de Maritain est cependant mal reçue des milieux d'Action française. Maritain pointe alors la difficulté : la condamnation pontificale a révélé les dispositions morales de l'Action française. Le « parti de l'ordre » refuse l'autorité spirituelle du pape. Le « retournement » de celui qui avait été aux côtés de Bainville et Massis , suscita les critiques de Maurras qui lui adressa les paroles réservées aux « traîtres » ; encore en 1951, Maurras dénonça le « médiocre professeur naturaliste » et « jurisconsulte vaseux » et l'on a dit que la lecture de ces lignes provoqua l’incident cardiaque dont Maritain fut victime en 1954..

Pour Maritain, c'est l'Action française qui a été retournée et qui, adepte du désordre, a révélé son vrai visage. Il écrit dans son journal durant la seconde guerre mondiale :

Rapprochement avec la démocratie chrétienne Son influence philosophique et religieuse sur certains jeunes intellectuels proches ou ayant été proches de l'Action française comme ses encouragements aux initiatives d'Emmanuel Mounier et à la création de la revue Esprit vont contribuer, au début des années 1930, à favoriser la naissance du personnalisme des non-conformistes des années 30. Lui-même va être amené à approfondir parallèlement la réflexion politique et sociale qui s'exprime dans Humanisme Intégral (1936), en le rapprochant des milieux de la démocratie-chrétienne. Il demeurera cependant très critique à l'égard des partis démocrates-chrétiens, préférant la mise en place d'un mouvement démocrate-chrétien qui transcenderait les seuls partis catholiques..

Dans cette œuvre majeure, Maritain entérine les acquis de la Révolution française et du libéralisme, refusant le mélange des sphères temporelle et spirituelle, tout en prônant l'engagement des catholiques dans la vie de la cité, et donc de la politique, non pas par la création de partis confessionnels, catholiques, mais en étant inspiré par la religion dans l'action.

Le maritainisme en Amérique latine et la démocratie-chrétienne L'influence du « maritainisme » dans les milieux catholiques va alors devenir mondiale, se cristallisant en Amérique latine avec la création, en 1947, de l'Organisation démocrate-chrétienne d'Amérique (OCDA). Maritain entretenait une correspondance étroite avec l'Amérique latine (plus de 180 correspondants). Selon l'historien Olivier Compagnon, Aujourd’hui encore, au Chili, au Venezuela et dans certains pays d’Amérique centrale notamment, la lecture d'Humanisme intégral reste un passage obligé de la formation du militant démocrate-chrétien sommé d’intégrer les préceptes qui ont conduit les catholiques à définir de nouvelles formes d’implication dans la vie de la cité.

Sa visite en Argentine, en 1937, déclenche une polémique en Amérique latine (Argentine, Chili, Brésil, Équateur…) ainsi qu'au Canada, où Charles De Koninck s'oppose violemment à lui. En Argentine, où une filiale de Desclée de Brouwer diffuse ses idées, l'abbé Julio Meinvielle mène le combat contre le « libéralisme » de Maritain, avec l'appui du cardinal Caggiano, tandis qu'au Chili, la Phalange nationale (social-chrétienne, malgré son nom) est au contraire fortement influencée par sa pensée, le futur président Eduardo Frei Montalva en étant l'un des défenseurs patentés. Influencée par le national-catholicisme, l'Église argentine menace de fermer la revue maritaine Orden cristiano, dirigée par Alberto Duhau, tandis qu'au Venezuela, c'est le futur président Rafael Caldera qui introduit la pensée de Jacques Maritain.

Parmi les penseurs influencés par le maritainisme, on peut citer la poétesse chilienne Gabriela Mistral, l'éditrice argentine Victoria Ocampo, Esther de Cáceres en Uruguay ou le fondateur de la démocratie chrétienne brésilienne, Alceu Amoroso Lima.

Maritain influença également les théologiens de la libération, mais ceux-ci finirent par critiquer plusieurs de ses thèses.

La Seconde Guerre mondiale et l'après-guerre Bloqué en Amérique du Nord par la déclaration de guerre, il prend position contre le régime de Vichy. Il refuse de se joindre à De Gaulle lorsque ce dernier l’invite à joindre le Comité national en 1942, comme Alexis Léger. De 1945 à 1948, il est ambassadeur de France auprès du Vatican. Il participe à la fondation, en 1950, du Congrès pour la liberté de la culture, après quoi il retourne à Princeton, où il devient professeur émérite en 1956. Aux États-Unis, il rencontre le sociologue américain Saul Alinsky, fondateur du . Il entretiendra une très longue correspondance avec lui jusque dans les années 1970.

Après le décès de son épouse en 1960, Jacques Maritain, à partir de 1961, vit chez les Petits Frères de Jésus à Toulouse. Depuis la création de l'ordre en 1933, il y exerce une certaine influence, et devient Petit Frère en 1970.

Il acclame les réformes du président chilien Eduardo Frei Montalva (1964-1970), évoquant cette expérience dans sa correspondance avec Gregorio Peces-Barba, et la qualifiant même de

Dans son dernier livre, De l'Église du Christ. La personne de l'Église et son personnel (1970), Maritain a ramassé sa pensée ecclésiologique. Récusant l'effort d'une apologétique intégrale de l'histoire de l'Église, il plaide au contraire pour un « Adieu au Moyen Âge » qui puisse garantir en retour la vérité souvent latente de l'Église à toutes les époques.

Cette ecclésiologie fait donc valoir, à côté du modèle moniste du « Corps mystique », le modèle différencié de l'« Épouse du Christ » en vertu duquel s'ouvre l'espace d'un dynamisme eschatologique de l'Église. Occupé d'intégrer et non d'excuser les péchés du « personnel » de l'Église, Maritain propose l'idée d'un transfert du Christ à l'Église de cet office de pénitence dont le « Juste » s'était chargé aux jours de la Pâque : l'« Église Sainte » reçoit de la « sainteté du Seigneur » le devoir solidaire de réparer les fautes de ses membres. Dans cette unité de l'agir ecclésial, Maritain a cru reconnaître la qualité pleine de « Personne » attribuable à l'Épouse.

Il est enterré avec son épouse à Kolbsheim, dans le Bas-Rhin.

Correspondance et amitié avec Paul VI